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vellistes, le conteur de la veille restitue à son héros une pleine victoire. Tous les jeux sanglants de la guerre deviennent un objet d'amusement pour cette vieillesse oisive et imbécile, et servent à leurs entretiens.

Ce qui a droit d'étonner un esprit sensé, c'est l'ignorance honteuse où sont plongés tous ces faiseurs de nouvelles, tant sur le caractère que les forces et la situation politique de la nation anglaise.

On ne raisonne pas mieux, il faut l'avouer, dans les salons dorés. Les Français en général traitent l'Anglais, quand il n'est pas présent, avec un ton de supériorité, un ton hautain, un ton de mépris, qui fait déplorer l'aveuglement des détracteurs : rien ne prouve mieux qu'aucun peuple n'est plus soumis aux préjugés nationaux que le Parisien. Il croit comme article de foi tout ce que lui dit la Gazette de France; et quoique cette gazette mente impudemment à l'Europe par ses éternelles omissions, le bourgeois de Paris ne croit aucune autre gazette, et il soutiendra toujours qu'il ne tient qu'à la France de subjuguer l'Angleterre : il affirmera que si l'on ne fait pas une descente à Londres, c'est qu'on ne le veut pas, et que nous pouvons interdire à cette nation la navigation, même sur la Tamise. Il faut écouter toutes ces impertinences qui se trouvent dans la bouche des hommes les moins faits pour les prononcer. On les entend raisonner assez juste sur d'autres objets; mais quand il est question de l'Angleterre, ils semblent n'avoir ni jugement, ni connaissances, ni lecture. Ils n'ont pas la moindre idée de la constitution de cette république, et ils en parlent à peu près comme un feuilliste, qui ne sait pas un mot d'anglais, parle de Shakespeare. Ces assertions gratuites ne méritent que la risée des hommes instruits; cependant les premiers de la nation, les gens de lettres eux-mêmes, sont peuple à cet égard.

Un bourgeois de la rue des Cordeliers écoutait assidûment un abbé, grand ennemi des Anglais. Cet abbé l'enchantait par ses récits véhéments; il avait toujours à la bouche cette for

mule: Il faut lever trente mille hommes, il faut embarquer trente mille hommes, il faut débarquer trente mille hommes; il en coutera peut-être trente mille hommes pour s'emparer de Londres; bagatelle.

Le bourgeois tombe malade, pense à son cher abbé qu'il ne peut plus entendre dans l'allée des Carmes, et qui lui avait infailliblement prédit la destruction prochaine de l'Angleterre, au moyen de trente mille hommes. Pour lui marquer sa tendre reconnaissance (car ce bon bourgeois haïssait les Anglais sans sa voir pourquoi), il lui laissa un legs, et mit sur son testament: Je laisse à monsieur l'abbé Trente-mille-hommes douze cents livres de rente. Je ne le connais pas sous un autre nom; mais c'est un bon citoyen, qui m'a certifié au Luxembourg que les Anglais, ce peuple féroce qui détrône ses souverains, seraient bientôt détruits.

Sur la déposition de plusieurs témoins, qui attestèrent que tel était le surnom de l'abbé, qu'il fréquentait le Luxembourg depuis un temps immémorial, et qu'il s'était montré fidèle antagoniste de ces fiers républicains, le legs lui fut délivré.

S'il était possible d'imprimer tout ce qui se dit dans Paris dans le cours d'un seul jour sur les affaires courantes, il faut avouer que ce serait une collection bien étrange. Quel amas de contradictions! L'idée seule en est grotesque.

XIV.

Domestiques, laquais,

Cette armée de domestiques inutiles, et faits uniquement pour la parade, est bien la masse de corruption la plus dangereuse qui pût entrer dans une ville où les débordements sans nombre qui en naissent, et qui ne vont qu'en s'accroissant, menacent d'apporter, tôt ou tard, quelque désastre presque inévitable.

On croit l'État très-puissant quand on envisage cette foule

d'individus qui peuplent les quais, les rues, les carrefours; mais que d'hommes avilis! Quand on en voit un groupe dans une antichambre, il faut songer qu'il s'est formé un vide dans la province, et que cette population florissante de Paris forme de vastes déserts dans le reste de la monarchie.

Dans telle maison de fermier général, vous trouverez vingtquatre domestiques portant livrée, sans compter les marmitons, aides-cuisine, et six femmes de chambre pour madame. Vous pouvez ranger hardiment parmi cette valetaille l'escroc qualifié qui l'adule du matin au soir, parce que cet escroc a l'âme d'un laquais, ainsi que cinq à six complaisants subalternes, qui ne s'entretiennent que des hautes qualités de madanie. Trente chevaux frappent du pied dans l'écurie: après cela, comment monsieur et madame, dans leur magnifique hôtel, prenant l'insolence pour la dignité, n'appelleraient-ils pas canaille tous ceux qui n'ont pas cinq cent mille livres de rente? Ils ne voient autour d'eux que les humbles adulateurs de leur opulence, que des domestiques sous des noms divers, et ils croient que le reste de la terre est ainsi fait. Ces idées et ce langage ne doivent pas étonner dans un traitant le ton du mépris est toujours familier aux êtres méprisables.

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Il est bien incroyable que l'on n'ait point encore assujetti à une forte taxe ce nombreux domestique enlevé à l'agriculture, qui propage la corruption et sert au luxe le plus inutile et le plus monstrueux.

Mais la finance est alliée aujourd'hui à la noblesse, et voilà ce qui fait la base de sa force réelle. La dot de presque toutes les épouses des seigneurs est sortie de la caisse des fermes. Il est assez plaisant de voir un comte ou un vicomte, qui n'a qu'un beau nom, rechercher la fille opulente d'un financier, et le financier, qui regorge de richesses, aller demander la fille de qualité, nue, mais qui tient à une illustre famille.

La différence est, que la fille de condition (qui était menacée de passer dans un couvent le reste de sa vie) se lamente en épou

sant un homme qui a cinq cent mille livres de rente, croit lui faire une grâce insigne en lui donnant sa main, et crie aux portraits de ses ancêtres de fermer les yeux sur cette mésalliance. Le sot époux, tout gonflé de l'avantage de prêter son argent aux parents et aigrefins de sa femme, se croit fort honoré d'avoir fait la fortune de son épouse altière, et il pousse la complaisance jusqu'à se croire bien inférieur à elle. Quelle misérable et sotte logique que celle de la vanité! Comment la comédie de Georges Dandin n'a-t-elle pas guéri les hommes sensés de cette étrange folie! Comment peuvent-ils consentir à enrichir une famille riche en syllabes, pour en être tyrannisés ou méprisés!

Ordinairement, un laquais du bon ton prend le nom de son maître quand il est avec d'autres laquais; il prend aussi ses mœurs, son geste, ses manières; il porte la montre d'or, des dentelles; il est impertinent et fat. Chez les jeunes gens, c'est le confident de monsieur, quand celui-ci n'a pas d'argent; c'est son proxénète quand il a une fantaisie; c'est le menteur le plus intrépide quand il faut congédier des créanciers, et tirer son maître d'embarras.

Il est passé en proverbe, que les laquais les plus grands et les plus insolents sont les meilleurs.

Enfin, un laquais du dernier ton porte deux montres, comme son maître, et cette insigne folie ne scandalise plus qu'un misanthrope.

XV.

Marchandes de modes.

Assises dans un comptoir, à la file l'une de l'autre, vous les voyez à travers les vitres. Elles arrangent ces pompons, ces colifichets, ces galants trophées que la mode enfante et varie. Vous les regardez librement, et elles vous regardent de même.

Ces boutiques se trouvent dans toutes les rues. A côté d'un armurier qui n'offre que des cuirasses et des épées, vous ne voyez que touffes de gaze, des plumes, des rubans, des fleurs et des bonnets de femme.

Ces filles enchaînées au comptoir, l'aiguille à la main, jettent incessamment l'œil dans la rue. Aucun passant ne leur échappe. La place du comptoir, voisine de la rue, est toujours recherchée comme la plus favorable, parce que les brigades d'hommes qui passent offrent toujours le coup d'œil d'un hommage.

La fille se réjouit de tous les regards qu'on lui lance, et s'imagine voir autant d'amants. La multitude des passants varie et augmente son plaisir et sa curiosité. Ainsi, ce métier sédentaire devient supportable, quand il s'y joint l'agrément de voir et d'être vue; mais la plus jolie du comptoir devrait occuper constamment la place favorable.

On aperçoit dans ces boutiques des minois charmants à côté de laides figures. L'idée d'un sérail saisit involontairement l'imagination; les unes seraient au rang des sultanes favorites, et les autres en seraient les gardiennes.

Plusieurs vont le matin aux toilettes avec des pompons dans leurs corbeilles. Il faut parer le front des belles, leurs rivales; il faut qu'elles fassent taire la secrète jalousie de leur sexe, et que, par état, elles embellissent toutes celles qui les traitent avec hauteur. Quelquefois le minois est si joli, que le front altier de la riche dame en est effacé. La petite marchande en robe simple se trouve à une toilette dont elle n'a pas besoin; ses appas triomphent et effacent tout l'art d'une coquette. Le courtisan de la grande dame devient tout à coup infidèle; il ne lorgne plus dans le coin du miroir que la bouche fraîche et les joues vermeilles de la petite qui n'a ni suisse ni aïeux.

Plus d'une aussi ne fait qu'un saut du magasin au fond d'une berline anglaise. Elle était fille de boutique; elle revient un mois après y faire ses emplettes, la tête haute, l'air triomphant,

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