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lieu à un bal unique qu'un nouveau Lucien pourrait embellir; mais chut!

Il y a des objets qui ont de la gravité, et dont l'imitation découvrirait le néant. Le pittoresque de cette fête attirerait tous les états, et si l'on parvenait à imiter l'embarras des rues, ce qui nous plaît tant dans la description ne nous plairait pas moins dans la représentation.

Enfin, la fête pourrait finir par une espèce de coup de théâtre : On sait que Paris est sous un ciel pluvieux; lorsque tout le monde serait dehors, on imiterait une pluie, on verrait fuir chacun, on représenterait les débats avec les fiacres, qu'on n'appelle plus que des sapins; le cocher à moustache figurerait avec le cocher en souquenille; voitures, carrosses, cabriolets, charrettes, fourgons, tombereaux, qui empêcherait que tout cela ne fût peint au naturel?

Il y aurait un art d'imiter tous ces objets dans une proportion plus petite.

On imagine tant de sortes de divertissements qui ne signifient rien; je crois que celui-ci aurait quelque chose de neuf et de piquant. On n'oublierait point les halles ; et quel spectacle plus amusant et plus varié, que ce mélange des conditions, que ces flots continus d'hommes de tout état, de toute figure, de toute couleur; que ces longues files d'équipages, que ce mouvement rapide et perpétuel des chars et des piétons qui dominent? Imaginez Volanges faisant le lieutenant de police, et Dugazon, le prévôt des marchands: d'autres comédiens feraient les échevins, l'exempt, l'inspecteur, le commissaire, le mouchard; tout cela revêtu d'un peu de charges (car il en faudrait alors) ne pourrait manquer d'égayer tous les esprits.

Les cris augmenteraient les plaisirs de la fête. Les Romains avaient leurs saturnales (1); je crois qu'une pareille fête amu

(1) Tous les peuples de la terre ont eu leurs saturnales. Elles ne sont point d'institution à Paris, ce qui fait que la populace s'en forge de temps en temps.

(Nole de Mercier.)

serait beaucoup le Parisien, remettrait tous les citoyens de niveau pour ce jour-là, les ferait rire, et servirait à corriger nombre de ridicules. Une autre année Londres aurait son tour: l'Italien, le Batave, l'Espagnol, le Polonais, le Russe, l'Allemand, viendraient figurer successivement.

Le Palais-Royal, plus que tout autre édifice de la ville, pourrait servir, je crois, à donner au peuple une fête piquante, et du genre de celle que j'indique ici.

Le vainqueur de Tigrane et de Mithridate, le conquérant du Pont et de l'Arménie, l'imitateur de Sardanapale, le sectateur d'Épicure, Lucullus enfin, lorsqu'avec un luxe asiatique il donnait des fêtes dans le salon d'Apollon, en l'honneur de Cicéron et de Pompée, ne pouvait procurer à ses illustres hôtes, quoiqu'il cût mis à contribution la terre et les mers, ne pouvait, dis-je, procurer à ceux qu'il traitait, les jouissances que goûte de nos jours un jeune prodigue, qui, retranché au PalaisRoyal, réunit à sa table splendide plus de sensations qu'on n'en avait dans les plus beaux jours de la grandeur romaine.

CXXVI.

De l'influence de la capitale sur les provinces.

Elle est trop considérable, relativement à l'influence politique, pour qu'on puisse en détailler les effets. Je ne veux la considérer ici que par l'attrait qui séduit tant de jeunes têtes, et qui leur représente Paris comme l'asile de la liberté, des plaisirs et des jouissances les plus exquises.

Que ces jeunes gens sont détrompés, quand ils sont sur les lieux! Autrefois les routes entre la capitale et les provinces n'étaient ni ouvertes, ni battues. Chaque ville retenait la génération de ses enfants, qui vivaient dans les murs qui les avaient vu naître, et qui prêtaient un appui à la vieillesse de leurs parents: aujourd'hui le jeune homme vend la portion de son

V

héritage, pour venir la dépenser loin de l'œil de sa famille ; il la pompe, la dessèche, pour briller un instant dans le séjour de la licence.

La jeune fille soupire et gémit de ne pouvoir accompagner son frère. Elle accuse son sexe et la nature. Elle se déplaît dans la maison paternelle. Elle se peint avec feu les plaisirs de la capitale et la splendeur de la cour. Elle y rêve toute la nuit. Elle voit l'opéra; elle est sur les remparts, elle se promène dans un char superbe on l'adore; tous les yeux sont fixés sur elle.

On lui a dit que toutes les femmes y reçoivent un culte perpétuel; qu'il ne faut que de la beauté pour y être adorée; qu'elles choisissent à leur gré, dans la foule de leurs esclaves, le plus fait pour leur plaire; que les maris y sont ridicules, sitôt qu'ils veulent parler de leur empire. Elle compare cette vie libre et voluptueuse, à celle qu'elle mène dans l'économie d'une maison rangée, et son imagination est trop ardente pour pouvoir s'arrêter : elle n'accorde plus que de l'estime à son amant honnête.

Sa mère la nourrit dans ces trompeuses illusions. Elle est avide des nouvelles de cette ville. Elle est la première à dire avec exclamation: Il vient de Paris! il arrive de la cour! Elle ne trouve plus autour d'elle ni grâces, ni esprit, ni opulence.

Les adolescents, écoutant ces récits, se figurent avec des traits exagérés ce que l'expérience doit cruellement démentir un jour; ils ne tardent pas à obéir à cette maladie générale qui précipite toute la jeunesse de province vers l'abîme de corruption. Heureux encore celui qui ne perd qu'une partie de sa fortune, et qui apprend à être sage pour le reste de ses jours! Il n'appartient qu'à l'indigence absolue et au génie transcendant de visiter cette capitale. Ceux qui vivent dans une heureuse médiocrité, tant du côté des talents que du côté de la fortune, ne sauraient qu'y perdre.

Ceux qui reviennent dans leur patrie, se croient en droit d'y

mépriser tout ce qui n'est pas selon les us de la capitale. Ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Sont-ils obligés intérieurement de rabattre des idées qu'ils s'étaient formées? ils continuent à crier miracle, sans que leur cœur soit de la partie. Ils enflent les relations de Paris, qui ressemblent assez aux descriptions des fêtes publiques: ceux qui les lisent les trouvent toujours plus belles que ceux qui les ont vues.

CXXVII.

Que deviendra Paris.

Thèbes, Tyr, Persépolis, Carthage, Palmyre ne sont plus. Ces villes qui s'élevaient fièrement sur le globe, dont la grandeur, la puissance et la solidité semblaient promettre une durée presque éternelle, ont laissé équivoques les traces même du lieu qu'elles ont occupé.

D'autres cités, jadis florissantes et peuplées, n'offrent plus aujourd'hui dans un effrayant désert, que quelques colonnes éparses, quelques monuments brisés, tristes restes de leur magnificence passée. Hélas! les grandes villes modernes éprouveront un jour la même révolution.

Cette rivière utilement resserrée dans des quais majestueux et formés de pierres, encombrée par des débris immenses, se débordera, et formera des étangs bourbeux et infects; les ruines des édifices boucheront ces rues alignées au cordeau, et dans ces places où un peuple nombreux s'agite, les animaux venimeux, enfants de la putréfaction, ramperont autour des colonnes renversées et à moitié ensevelies.

Est-ce la guerre, est-ce la peste, est-ce la famine, est-ce un tremblement de terre, est-ce une inondation, est-ce un incendie, est-ce une révolution politique, qui anéantira cette superbe

ville? Ou plutôt plusieurs causes réunies opéreront-elles cette vaste destruction (1)?

Elle est inévitable sous la main lente et terrible des siècles qui mine les empires les mieux affermis, efface les villes, et appelle des peuples nouveaux sur la poussière éteinte des peuples anciens.

Notons, à toute aventure, pour les siècles reculés (ce que tout le monde sait), que Paris est sous le 20 degré de longitude, et au 48° degré 50 minutes 10 secondes de latitude septentrionale.

Échappez, mon livre, échappez aux flammes ou aux barbares; dites aux générations futures ce que Paris a été; dites que j'ai rempli mon devoir de citoyen, que je n'ai pas passé sous silence les poisons secrets qui donnent aux cités les agitations de la maladie et bientôt les convulsions de la mort! Quand l'épouvantable opulence, qui se concentre de plus en plus dans un plus petit nombre de mains, aura donné à l'inégalité des fortunes une disproportion plus effrayante encore, alors ce grand corps ne pourra plus se soutenir; il s'affaissera sur lui-même et périra.

Il périra! Dieu, ah! quand le sol couvrira insensiblement ses débris, que le blé croîtra au lieu élevé où j'écris, qu'il ne restera plus qu'une mémoire confuse du royaume et de la capitale, l'instrument du cultivateur, en fendant la terre, viendra heurter peut-être la tête de la statue équestre de Louis XV; les antiquaires assemblés feront des raisonnements à l'infini, comme nous en faisons aujourd'hui sur les débris de Palmyre.

Mais de quel étonnement ne sera pas frappée la génération d'alors, si la curiosité la porte à fouiller les débris de cette

(1) Agésilas, vainqueur de la Phrygie, ôta les hahits des prisonniers, et les exposa nus en vente, les vêtements d'un côté, les hommes de l'autre. Personne ne voulut acheter les hommes trop efféminés, trop délicats pour être de bons esclaves. On se jeta sur les dépouilles. Agésilas élevant la voix, dit à ses soldats : Voilà les hommes que vous aurez à combattre, et le bulin qui vous récompensera. Quand je lis ce trait historique, il me fait toujours frémir. (Nole de Mercier.)

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