Page images
PDF
EPUB

Un habitant de Lyon et de la Rochelle est obligé de venir plaider à Paris. C'est aller chercher la justice à une grande distance mais cet abus est invétéré, et il serait difficile de toucher à une coutume qui, dans son antique bizarrerie, a quelques avantages.

Quand les Rois allaient dans une espèce de coche, les conseillers et les présidents arrivaient au palais, montés sur une mule: aujourd'hui que les Rois de France ont infiniment plus à dépenser pour leur maison, il est juste que les conseillers et les présidents, qui remontrent et qui enregistrent, partagent un peu l'opulence et le luxe des monarques.

Ce parlement s'appuie dans les orages sur ses avocats et ses procureurs, et les oblige à jeûner pour ses intérêts propres ; on compte cinq cents cinquante avocats sur le tableau; il n'y a pas une cause par mois pour chaque avocat. Les procureurs, dans ces temps de crise, ne goûtent pas infiniment les remontrances. Les avocats plus fiers disent qu'ils ont fermé leurs cabinets, mais les pièces d'écritures et les consultations vont sourdement leur train; le client en est quitte pour passer par l'escalier dérobé.

Lorsqu'un livre a l'approbation de l'Europe, qu'on le lit partout, qu'on en admire les idées neuves, fortes, grandes et justes, l'avocat général vient à la barre de la cour, fait un réquisitoire plein de non-sens et assaisonné de déclamations; il détache quelques phrases à la mode des journalistes et les souligne. Le livre est condamné à être brûlé au pied du grand escalier ou de l'escalier S. Barthélemi, comme hérétique, schismatique, erroné, violent, blasphémateur, impie, attentatoire à l'autorité, perturbateur du repos des empires, etc. Il n'y a pas une seule épithète à rabattre.

On allume un fagot en présence de quelques polissons oisifs qui se trouvent là par hasard; le greffier substitue une vieille Bible vermoulue au livre condamné; le bourreau brûle le saint volume poudreux, et le greffier place l'ouvrage anathématisé et recherché, dans sa bibliothèque.

Encore étourdi du coup de massue que lui a porté le chancelier Maupeou, ce corps ne sait plus quelle route tenir; ses idées semblent confuses, embarrassées; il ne sait s'il doit embrasser une certaine confiance en lui-même d'après sa base antique, ou laisser dénouer le fil des évènements, pour en mettre à profit les diverses circonstances. Il paraît avoir adopté ce dernier parti: son repos ressemble à un sommeil; les uns le croient mort; il se réveillera, disent les autres; s'il ne donne aucun signe de vie, disent les troisièmes, c'est qu'il prépare sa résurrection; c'est qu'il médite dans le calme ce qui lui a toujours manqué, une adroite politique; il étudiera mieux qu'il n'a fait les idées de son siècle.

Quoi qu'il en soit, ce corps a toujours une grande force qui a souvent inquiété le trône ; et laquelle ? me demanderez-vous. La force d'inertie !

CXXI.

Messieurs Cupis père et fils.

Monsieur Cupis père était un maître à danser; il avait soixante ans ; j'en avais dix, j'étais aussi haut que lui. Il tira de sa poche un petit violon, dit pochette, m'étendit les bras, me fit plier le jarret; mais au lieu de m'apprendre à danser, il m'apprit à rire Je ne pouvais regarder les petits yeux de M. Cupis, sa perruque, sa veste, qui lui descendait jusqu'aux genoux, son habit de velours ciselé, je ne pouvais entendre ses exhortations burlesques, pour faire de moi un danseur, accompagnées de ses soixante années de danse magistrale, sans une dilatation de rate. Jamais il ne vint à bout de me faire obéir à son aigre violon; j'étais toujours tenté de lui sauter par dessus la tête. Le soir je faisais à mes camarades la description de M. Cupis de pied en cap; sans lui je n'aurais pas été descripteur, il développa en moi le germe qui depuis a fait

le Tableau de Paris. Il me fallut peindre sa physionomie grotesque, ses bras courts, sa tête pointue; et depuis ce temps-là je me suis amusé à décrire.

Son fils fut aussi un violon assez distingué, mais il fit mieux que de filer des sons. Agriculteur retiré à Bagnolet, il devint l'homme qui, depuis la création du monde, sut faire produire à ses arbres les plus belles pêches: leur saveur, leur grosseur, leur velouté n'ont rien eu d'égale dans les climats les plus fortunés. Des expériences suivies, une attention particulière, des vues fines leur attribuèrent une propriété unique. J'ai vu de ses pêchers taillés de ses mains, qui, en espalier, avaient quarante deux pieds d'envergeure.

Ainsi la nature toujours docile, toujours reconnaissante, et jamais ingrate, obéit à l'industrie humaine, et récompense libéralement les soins patients de la culture.

Je voudrais que l'on donnât à M. Cupis le surnom de Pécher, et que quiconque aurait cultivé un arbre jusqu'à la perfection, en eut le surnom. Celui de tous les peuples qui a le mieux entendu ses intérêts, les Romains, paraissent avoir été les seuls qui aient connu tout le parti avantageux qu'on pouvait tirer de ces dénominations particulières. La gloire qui en rejaillissait sur les individus, valait bien celle que l'on tire parmi nous du nom d'un chétif et triste village, ou d'un fief plus mesquin encore. Mais pour réussir parfaitement dans une chose, il ne faut point en sortir. Les autres arbres fruitiers de M. Cupis, quoique soigneusement traités, n'avaient pas la beauté de ses pêchers, tant il faut la vie d'un homme non seulement pour un art, mais pour une portion de cet art même. Ceux qui ont excellé en tout genre, n'ont guère pratiqué qu'un point fixe et précis. La nature a départi à chacun de nous ses dons et ses largesses avec une sage économie. Elle a soin de n'en écraser aucun de nous.

Mais quel revers pour ceux qui cultivent ces beaux fruits, qui s'y complaisent, qui aiment ces travaux innocents et doux,

lorsque la grèle vient les frapper, lorsque le ciel irrité, lance des pierres tranchantes contre les tendres végétaux, et les fruits, qui déjà se coloraient! Quel jour désastreux que celui du 13 juillet 1788; il mérite d'être gravé en caractère de deuil.

Les beaux fruits de Montreuil, de Saint-Germain-en-Laye et de trente villages situés dans la même direction, tombèrent avec les feuilles des arbres déchirés et mutilés. Ce fut une nuée de glace qui creva tout à coup, qui se décomposa sous l'action du vent, et qui, plus terrible qu'une faux aiguisée, offrit l'image d'un désert à la place des trésors de la fécondité. Accourez commis de la taille et du taillon, venez avec vos cotes et vos saisies; relevez ces arbres brisés; faites renaître une nouvelle récolte. Mais non, fuyez; les gémissements de la campagne vous poursuivent, vous n'obtiendrez rien; Eh! qu'oseriez-vous demander encore à cette terre désolée?

Le monarque s'est trouvé lui-même ce jour-là au milieu du désastre et sous un ciel qui lapidait la terre; il a vu de près les fléaux inattendus dont la nature grève encore les rudes travaux des campagnes. Ce ne sont point ces malheurs-là qu'il peut écarter, non; mais qui doute que, témoin de ces ravages, sur la portion la plus laborieuse de ses sujets, il ne veille à dompter les autres ennemis de ces bons et utiles cultivateurs?

CXXII.

Les deux Crébillons.

J'avais dix-neuf ans, et, dans ce temps, la renommée de Crébillon, poëte tragique, était au plus haut degré. On l'opposait à Voltaire; car le public cherche un rival à tout homme illustre, et, les balançant l'un par l'autre, il se dégage ainsi d'un poids d'estime trop considérable.

Je l'ai vu ce temps, où la nation en général était si peu avancée, qu'on ne parlait et qu'on ne savait parler que de Racine

et de Corneille, de Crébillon et de Voltaire. Il est inconcevable qu'on se soit agité si longtemps sur des questions aussi futiles. J'étais jeune; je n'avais reçu qu'à moitié l'impression universelle; j'admirais moins que les autres ces tragédies si vantées. J'y trouvais une uniformité, une contrainte, une gêne, une forme monotone, un faux, qui ne plaisaient pas beaucoup à mon esprit amoureux des beautés vastes et irrégulières. Je lisais les romans de l'abbé Prévost, qui me faisaient plus de plaisir que toutes les tragédies modernes.

Sur sa renommée, j'allai voir néanmoins le vieux Crébillon. Il demeurait au Marais, rue des Douze-Portes. Je frappai. Aussitôt les aboiements de quinze à vingt chiens se firent entendre; ils m'environnèrent gueule béante, et m'accompagnèrent jusqu'à la chambre du poëte. L'escalier était rempli des ordures de ces animaux. J'entrai, annoncé et escorté par eux. Je vis une chambre dont les murailles étaient nues; un grabat, deux tabourets, sept à huit fauteuils déchirés et délabrés composaient tout l'ameublement. J'aperçus, en entrant, une figure féminine, haute de quatre pieds et large de trois, qui s'enfonçait dans un cabinet voisin. Les chiens s'étaient emparés de tous les fauteuils et grognaient de concert. Le vieillard, les jambes et la tête nues, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait deux grands yeux bleus, des cheveux blancs et rares, une physionomie pleine d'expression. Il fit taire les chiens, non sans peine, et me fit concéder, le fouet à la main, un des fauteuils. 11 ôta sa pipe de la bouche, comme pour me saluer, la remit et continua à fumer avec une délectation qui se peignait sur sa physionomie fortement caractérisée.

Sa distraction fut assez longue, son œil bleu était fixe et tourné vers le plancher. Il me parla brièvement. Les chiens grondaient sourdement en me montrant les dents. Le poëte posa enfin sa pipe. Je lui demandai quand il finirait Cromwell. Il n'est pas commencé, me répondit-il. Je le priai de me réciter quelques vers. Il me dit qu'il me satisfairait après une seconde

« PreviousContinue »