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du pour-boire, lui donne la bénédiction. Il est sanctifié lui et sa voiture, et de tout le jour il n'osera jurer après ses chevaux.

Quand le guet rencontre le bon Dieu le soir, il l'accompagne la bayonnette au bout du fusil jusqu'au temple qu'il habite, et pour récompense il est béni sur les marches de l'autel.

Louis XV revenant du palais de la justice, où il venait d'exercer un acte d'autorité envers le parlement de Paris, rencontra au bas du Pont-Neuf le viatique de la paroisse SaintGermain-l'Auxerrois. Tout son cortège royal s'arrêta; il descendit précipitamment de son carrosse, se mit à genoux dans les boues, et le prêtre sortant de dessous son dais, jadis rouge, lui donna la bénédiction. Le peuple émerveillé de cet acte pieux, oublia l'acte d'autorité qui lui déplaisait, et se mit à crier vive le roi! Et tout le long du jour il répéta: il s'est mis à genoux dans les boues!

Le porte-dieu à qui cette bonne chance arriva, eut une pension de la cour.

Quand on porte le viatique chez une personne de considération, alors l'appareil change. Tous les domestiques de la maison sont armés de flambeaux, le dais orné et propre sort de l'armoire; le porte-sonnette a un surplis blanc, deux clercs supportent le dais, le Suisse de la paroisse précéde le cortège, et le curé mettant sa magnifique étole, vient administrer lui-même le malade.

Cette faveur singulière est rare, et ne s'accorde qu'aux hommes en place, ou fameux par leur opulence.

Je crois que le porte-manteau du roi de France s'estime beaucoup plus que le premier Porte-dieu de Saint-Eustache.

Selon l'évangile de Saint-Mathieu, Satan fut porte-dieu ou emporte-dieu.

CXL

Grisettes.

On appelle grisette la jeune fille qui, n'ayant ni naissance ni bien, est obligée de travailler pour vivre, et n'a d'autre soutien que l'ouvrage de ses mains. Ce sont les monteuses de bonnets, les couturières, les ouvrières en linge, etc. qui forment la partie la plus nombreuse de cette classe. Toutes ces filles du petit peuple, accoutumées dès l'enfance à un travail assidu dont elles doivent tirer leur subsistance, se séparent à dix-huit ans de leurs parents pauvres, prennent leur chambre particulière, et y vivent à leur fantaisie; privilège que n'a pas la fille du bourgeois un peu aisé; il faut qu'elle reste décemment à la maison avec la mère impérieuse, la tante dévote, la grand’mère qui raconte les usages de son temps, et le vieil oncle qui rabache.

Cloîtrée ainsi dans la maison paternelle, la bourgeoise attend longtemps un épouseur qui n'arrive pas. S'il y a plusieurs sœurs, la dot médiocre n'en tente aucun, et toute sa félicité se borne à se requinquer le dimanche, à mettre la belle robe et à se promener en famille au jardin des Tuileries.

La grisette est plus heureuse dans sa pauvreté que la fille du bourgeois. Elle se licencie dans l'âge où ses charmes ont encore de l'éclat. Son indigence lui donne une pleine liberté, et son bonheur vient quelquefois de n'avoir point eu de dot. Elle ne voit dans le mariage avec un artisan de son état, qu'assujettissement, peine et misère; elle prend de bonne heure un esprit d'indépendance. Aux premiers besoins de la vie se joint celui de la parure. La vanité, non moins mauvaise conseillère que la misère, lui répète tout bas d'ajouter la ressource de sa jeunesse et de sa figure à celle de son aiguille. Quelle vertu résisterait à cette double tentation? Ainsi la grisette devient libre ; à l'abri d'un métier elle suit ses caprices, et ne tarde pas à rencontrer

dans le monde un ami qui s'attache à elle et l'entretient. Quelques-unes ont joué un rôle brillant, quoique passager. Les plus sages économisent et se marient quand elles sont sur le retour.

On remarque avec étonnement cette foule immense de filles nubiles, qui, par leur position, sont devenues étrangères au mariage et au célibat. C'est là le grand vice de la législation moderne, et ce vice embrasse aujourd'hui non seulement Paris, mais toute la France et même une partie de l'Europe. Qui ne sent pas la nécessité d'une loi nouvelle, propre à remédier à ce qui ne s'était point encore vu dans les siècles antérieurs ?

Il serait du moins nécessaire d'assurer une existence plus douce à un grand nombres de filles, en leur apprenant des métiers convenables à leur sexe. Il faudrait ensuite qu'elles fussent autorisées à exercer celui qu'elles choisiraient sans maîtrise, sans gêne ni contrainte, sans taxe quelconque. L'homme pauvre a une multitude de ressources; la fille indigente n'en a guère, et encore sont-elles embarrassées d'obstacles.Pourquoi lui ôter presque le pain, en grévant son métier d'un impôt? Quoi, une lingère sera taxée; il faudra payer avant que de faire une robe!

Qu'aucune espèce de tyrannie n'empêche ces filles d'embrasser tous les petits travaux sédentaires qui aident à les nourrir. Laissons-leur toutes les ressources qu'elles peuvent se créer; que l'imposition pécuniaire leur soit inconnue; que la protection due à leur faiblesse leur soit accordée : les mœurs y gagneront, et une industrie nouvelle pourra naître parmi nous. Enfin, que l'on donne aux femmes la même liberté dont jouissent les hommes, avec qui elles sont incessamment mêlées, ou que, suivant l'usage asiatique, elles soient séquestrées et n'aient aucune communication extérieure avec eux. Point de milieu; car c'est le pire.

Une autre idée se présente; c'est celle de priver les femmes de toute dot. Cette loi porterait un coup mortel au luxe, et ne mettrait d'autre différence entr'elles que celle qui naît de la

beauté et de la vertu. Cette idée non encore approfondie, ainsi qu'elle le mériterait, pourrait être la matière d'un ouvrage réfléchi. Quelqu'éloignée qu'elle soit de nos mœurs et de nos lois, comme tout doit être surbordonné peu à peu à la vérité et à la raison, il viendra un siècle où l'on sentira la nécessité de cette loi pour le bon ordre domestique, l'avantage des mœurs et le repos public. Cette situation de tant de femmes qui couvrent la France et à qui il est défendu tout-à-la-fois d'être concubines et d'être mariées, exige un changement prompt dans les lois que le temps, les mœurs et le luxe ont si prodigieusement altérées.

CXII.

Baisers, embrassades.

L'on embrasse très-facilement à Paris, rien de si commun que cette marque extérieure d'affection. Il y a de ces embrasseurs auxquels on ne s'attend pas, qui vous provoquent ; et c'est quelquefois un homme indifférent, oublié, presqu'inconnu, qui vous serre entre ses bras au détour d'une rue.

Tantôt il y a incertitude, tantôt il y a suspension, et tantôt l'accolade se fait pleinement et de bonne grâce. Cependant on ne sait trop quand et qui l'on doit embrasser : tout cela se règle par le caprice ou l'appel. L'un sollicite une accolade que l'autre esquive ou retarde, parce qu'il n'y songeait pas ou parce qu'il a quelque chose dans l'âme, qui s'y oppose.

On s'embrasse dans les rues, dans les maisons. Parmi la bourgeoisie, on court embrasser les femmes qui s'y attendent. Une mère se présente, on la baise sur la joue, et la jeune fille n'a qu'une révérence. Une autre fois on serre bien fort la mère, pour avoir le droit de poser sa joue contre celle de sa fille.

Il est des embrasseurs impitoyables, qui épouvantent les demoiselles avec leurs baisers appuyés, tandis que l'homme dé

licat craint d'effleurer cette jeune peau; il redoute l'approche, c'est-à-dire, l'étincelle; il est trop sensible pour imiter ces museaux épais, qui vont tomber sur ces visages de roses : c'est une pierre qui tombe sur un pot de fleurs. L'homme sensible ne craint rien tant que d'embrasser une femme sur la joue en public. Il vaut mieux ne pas toucher sa main, que dis-je ! le bout de sa robe, que d'avoir un témoin.

Les femmes se baisent toujours vivement en présence des hommes, mais c'est une agacerie; elles veulent montrer leur tendresse et combien elles sauraient rendre douce cette faveur. Ces baisers redoublés sont artificiels; l'œil n'est pas d'accord avec la bouche: le baiser a beau crépiter, il n'est ni abandonné ni dérobé.

Il devrait être défendu d'embrasser de jeunes enfants. Des physionomics bourgeonnées, des nez barbouillés de tabac, des barbes dures s'emparent de ces visages délicats, sans craindre de ternir le velouté d'une peau douce et fraîche. On ne porte point la main sur les meubles d'un homme, et l'on applique la bouche sur la joue de sa fille âgée de cinq ans ! Les gens qui se précipitent sur les enfants, m'ont toujours paru manquer d'une sensibilité délicate. On croit presque voir le vice qui embrasse l'innocence.

En Angleterre, les hommes ne s'embrassent point; ils se prennent la main, se la serrent, sans ôter le chapeau ni faire des courbettes, comme nous voyons dans les rues, où les deux personnages semblent jouer un rôle. Mais lorsqu'on est présenté une femme, on la baise, non sur le visage, mais sur la bouche; c'est un vrai baiser qu'on lui donne. Une Anglaise, accoutumée à être ainsi saluée, trouverait insignifiant et même insultant le salut de l'étranger, qui se contenterait de poser sa joue contre la sienne.

Le premier jour de l'an est marqué chez nous pour tous ces baisers d'usage et d'étiquette. Que de caresses on se fait en public ce jour-là! Mais voyez ces embrasseurs: plus ils étendent les bras, moins ils sentent.

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