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et ténébreuses de la chicane, seraient à découvert devant la franchise et la loyauté des juges. Le règne de l'honneur reparaîtrait, on serait soumis à d'augustes lois, et le lâche serait celui qui esquiverait ou voudrait infirmer les sentences émanées d'un pareil tribunal.

Le doyen des maréchaux de France porte, par distinction des autres, au côté droit de ses armes, une épée nue, et au côté gauche un bâton d'azur semé de fleurs de lis d'or, soutenu et porté par deux mains droites.

Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu et de Fronsac, pair de France, est aujourd'hui doyen des maréchaux de France. Il a pris au bas de ses armes le titre de connétable. C'est chez lui que se tient le tribuual, et que la compagnie de la connétablie y fait un service des plus assidus. Il est né le 13 mars 1696; et son nom, ses services, son caractère, sa fortune, sa renommée, l'influence de son esprit et son âge, lui donnent rang parmi ces hommes peu communs qui piquent la curiosité de leur siècle, et dont le portrait ressemblant ne manquera pas d'être transmis à la postérité, à qui seule il appartient de les juger en dernier ressort.

CIX.

Indécence dans les églises.

Il arrive aux bons paysans ou au plus bas peuple de chanter la messe ou les vêpres; sans l'avoir jamais appris autrement que de l'entendre perpétuellement de la bouche des prêtres; mais comme ces mots latins n'ont point de signification pour les chanteurs ils crient à tue-tête, et c'est ainsi qu'ils se dédommagent de l'ennui de n'y rien comprendre.

On ne rencontre pas dans nos temples cette décence qui caractérise les églises réformées, soit que la trop grande fréquence des actes religieux affaiblisse infailliblement le respect qui leur

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est dû, soit qu'il en coûte aux Parisiens de conserver un maintien tranquille et respectueux, de sorte que le corps n'ait que les mouvements indispensables, et que l'esprit paraisse détaché des pensées du monde. Une pareille situation devient un état violent pour les Parisiens, et il est nécessaire qu'elle ne soit pas de longue durée. Les caractères dominants de la jeunesse parisienne sont la vivacité et l'impatience; l'oeil est distrait, on regarde les allants et les venants; les loueurs de chaises tourmentent les fidèles, tendant la main, remuant de la monnaie.

On traverse les églises comme si c'étaient des places publiques; il n'y a point d'irrévérence proprement dite, mais on marche tête levée; le maintien n'a pas le respect qu'on doit au temple où la créature adore le créateur.

On vient saisir quelques phrases d'un sermon, puis l'on quitte en secouant la tête, comme s'il s'agissait d'un paradeur qu'on écoute un moment et qu'on abandonne.

Les sermons, il est vrai, ne devraient pas durer plus d'une demi-heure. Si l'on y prend garde, l'attention ne peut guère aller au-delà de ce terme. Un sermon court et bien plein sur le devoir de chaque état, aurait plus de force que ces longs discours; la vraie mesure d'un sermon ne doit guère passer l'étendue de vingt à vingt cinq minutes, ou trente au plus. Le grand calme trop continu des objets, la monotonie de la voix qui se fait entendre, l'attention qui suspend les fonctions des sens, les langueurs du recueillement, causent ces accidents vaporeux, communs aux marguilliers assis dans l'œuvre, et si contraires à l'édification publique.

Si l'orateur sacré était assez prudent pour n'assembler ses auditeurs qu'à des heures fort éloignées des repas, il ne verrait pas quelquefois les personnes même les plus pieuses succomber sous le travail et les effets de la digestion; il ne les entendrait pas répondre aux phrases tournantes de l'orateur par un ronflement propre à scandaliser, quelque involontaire qu'il soit.

Quelques abbés prêtent à l'indécence publique, en affichant une de leurs compositions, comme si c'était une pièce de théâtre. Lecture préliminaire, académiciens et gens de lettres avertis, prévenus en bien; billets, gardes, difficulté d'entrer, affluence d'équipages; c'est une première représentation; on se mouche, on crache, on remue les chaises, pour dire qu'on est satisfait du style, et l'orateur, le bonnet carré en main, saluant presque l'auditoire favorable, pétille de joie, comme un comédien.

Dans la chapelle de l'académie, avant que l'orateur sacré commence, un suisse à halleharde crie: Messieurs, le roi défend d'applaudir. On a été obligé d'avertir les Parisiens, par des affiches imprimées, que telle église n'était pas une salle de spectacle; la chaire évangélique, sans cette précaution, allait devenir un théatre à monologues.

On appelle publiquement ces prédicateurs, des Theistes. Des valeurs médiocres figurent dans la chaire, parce que rien n'est devenu plus aisé qu'une composition de ce genre; tel orateur voulant se distinguer, y introduit des tours de force, prend le langage politique, comme on prenait, il y a trente ans, le langage encyclopédique; c'est une facétie sérieuse. Le prône d'un bon curé fera toujours plus de bien que les discours bizarres que se permettent les abbés à style véhément, le quel discorde au lieu, au temps, au sujet, et avec l'habit de celui qui parle.

Les prédicateurs subalternes n'usent point de ce charlatinisme; ils ont tout bonnement quinze ou vingt sermons en tête; ils les arrangent comme ils peuvent. Ce sera le jour de saint Joseph, par exemple; ils diront: Saint Joseph était menuisier, il faisait des confessionnaux, nous allons donc, mes frères, parler de la confession; ou ce sera l'équivalent de cette fine transition.

Dans plus d'un sermon de nos jours, composé par ces abbés, qui sont prêtres chez celui qui tient la feuille des bénéfices,

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et philosophes déclamateurs chez l'académicien, il n'y a de chrétien que le signe de la croix, et le texte pris de l'Évangile. Les grandes paroisses, où se disent tant de messes à la fois, offrent le comble du désordre. Le peuple se pique d'entendre une basse messe le dimanche, puis il s'enfuit, en disant du prêtre il a été fort habile; un autre dit: Me voilà débarrassé, j'ai entendu la messe : C'est une confusion dans le temple, qui l'empêche de ressembler à un lieu de prières et de recueillement. Tandis qu'on dit des basses messes, une grande se dit au choeur, et comme on la chante tout haut, elle absorbe la voix des prêtres qui offrent le saint sacrifice dans les chapelles séparées.

Les chantres, retranchés dans le chœur, enceinte grillée, assis dans des stalles de bois, un camail sur la tête, enflent de leurs voix un serpent, bourdon ronflant qui assourdit les oreilles; les cloches sonnent, c'est une cacophonie perpétuelle; mais le peuple, charmé de l'assemblage de toutes les cérémonies, admire surtout l'argenterie qui couvre l'autel, et les ornements et vêtements couverts de broderie et d'or.

CX.

Porte-Dieu.

Admirez la richesse et la dignité de notre langue! Nous disons, porte-faix, porte-feuille, porte-crayon, porte-baguette, porte-étrier, porte-vent, porte-verge, porte-manteau, porte-mouchette, puis enfin porte-dieu. Porte-dieu! Dieu des cieux, quel mot dans notre langue!

C'est un pauvre prêtre, un habitué de paroisse, qui veille le jour et une partie de la nuit, pour répondre à ceux qui le sommeront d'aller prendre au tabernacle le pain eucharistique que l'on porte aux malades.

Un dais usé, sale, mais portatif, que les deux premiers galo

pins soulèvent; une lanterne ou un flambeau de poix-résine, un porte-sonnette, un bedeau en gannache et tout clopinant, voilà l'attirail qui s'achemine vers le logis du moribond. Le ciboire est habillé de quatre petits morceaux d'étoffe; la sonnette avertit le peuple de se mettre à genoux; les fiacres et les équipages s'arrêtent, mais les maîtres ne descendent pas de voiture; on baisse les glaces et l'on s'incline légèrement à la portière. Quand les cochers sont sourds, le porte-sonnette redouble le son de sa petite cloche. (1) L'hérétique, ou celui qui craint de se crotter, en est quitte pour un quart de génuflexion. Tout le monde a droit de suivre le viatique dans la maison où il est entré, et jusques dans la chambre du malade. On a soin de voiler les miroirs, afin que le Saint-Sacrement ne soit pas multiplié dans les glaces. Alors le prêtre fait d'une console un autel; il asperge d'eau bénite la chambre, en exorcisant les esprits malins; puis il commence une exhortation bannale à un mourant qu'il n'a jamais vu, qu'il ne connaît pas. La même exhortation s'applique aux jeunes, aux vieux, aux adultes, aux femmes, aux filles, à toutes les conditions et à tous les états. Tandis que le prêtre administre le malade, le porte-sonnette lève adroitement le chandelier et saisit la pièce d'argent qu'on y dépose ordinairement, et qu'il partagera avec le porte-dieu. Le prêtre bénit l'assemblée et s'en retourne comme il est

venu.

Quelquefois le trajet est long: une pluie abondante survient; alors le bon Dieu monte en fiacre, le porte-sonnette se met devant et sonne à la portière. Le bedeau, son flambeau à demiéteint, devient laquais ; le cocher, par respect, met son chapeau sous le bras, fouette de l'autre et reçoit l'eau des gouttières sur sa tête nue.

A la porte de l'église on paye le fiacre; et le prêtre, en place

(1) Il n'y a qu'un exemple, au milieu de tant d'embarras, d'un porte-dieu et d'un porte-sonnette renversés avec le dais; mais ce fut un accident.

(Note de Mercier.)

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