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Il n'y a que leur cri qui soit fatigant; mais si le falot crie la nuit, qui ne crie pas dans le jour? Le petit peuple est naturellement braillard à l'excès: il pousse sa voix avec une discordance choquante. On entend de tous côtés des cris rauques, aigus, sourds. Voilà le maquereau qui n'est pas mort; il arrive ! il arrive! Des harengs qui glacent, des harengs nouveaux! Pommes cuites au four. Il brúle! il brûle! Ce sont des gâteaux froids. Voilà le plaisir des dames! voilà le plaisir ! C'est du croquet. A la barque, à la barque; à l'écailler! Ce sont des huîtres. Portugal! Portugal! Ce sont des oranges.

Joignez à ces cris les clameurs confuses des fripiers ambulants, des vendeurs de parasols, de vieille ferraille, des porteurs d'eau. Les hommes ont des cris de femmes, et les femmes des cris d'hommes. C'est un glapissement perpétuel; et l'on ne saurait peindre le ton et l'accent de cette pitoyable criaillerie, lorsque toutes ces voix réunies viennent à se croiser dans un carrefour.

Le ramoneur et la marchande de merlans chantent encore ces cris discordants en songe quand ils dorment, tant l'habitude leur en fait une loi.

Non jamais le peuple Parisien n'a connu la douce euphonie ; et son oreille incessamment déchirée et non révoltée, est la plus étrangère à toute expression musicale. Aussi dans les spectacles n'a-t-il point de sentiment de la mélodie et le plus souvent même de l'harmonie. Et puisque nous sommes à citer des mots grecs, l'euthymie ne lui appartient pas plus que la connaissance de la bonne musique; mais il rencontre quelquefois l'eutrapélie. Voilà trois phrases qui sentent bien le pédant, dira-t-on. Pardonnez, lecteur; je sors de converser avec un traducteur des Grecs, qui vit dans l'ancienne Athènes, et qui ne veut pas connaître mon Paris. Je lui renvoie sa balle à l'article Falots.

CI.

Charades.

Les calembours régnaient chez les spirituels parisiens; les charades sont venues leur disputer la prééminence. Après un grand conflit les charades ont remporté la victoire. Les boutsrimés voulaient reparaître comme troupes auxiliaires; mais également vaincus, l'armée des charades les repoussant, a déployé ses enseignes triomphantes dans le Journal de Paris et dans le Mercure de France. L'énigme et le logogriphe sont abandonnés aux provinciaux désœuvrés. La charade occupe les esprits de la capitale; on n'entend plus que mon premier, mon second et mon tout. Les femmes prononcent ce mon tout avec une grâce particulière. Étrangers, ouvrez le premier Mercure, et si vous l'ignorez, vous verrez ce qu'est une charade. Je ne vous l'expliquerai point.

Oui, le calembour est terrassé; mais c'est depuis peu. En vain M. de Voltaire avait dit à madame du Deffens (1): liguonsnous ensemble, ne souffrons pas qu'un tyran si béte usurpe l'empire du grand monde. Le grand-maître des calembourdistes gouvernait cet empire avant et depuis la mort de ce grand homme; mais il vient enfin d'être détrôné: il a trouvé son maître. Humilié, vaincu, tous ses lauriers sont flétris. Et qui a battu en ruines cette illustre réputation? Qui fait donc que M. L. M. D. B. (2) n'offre plus aujourd'hui qu'une tête découronnée? c'est un M. de Chambre.

(1) C'est Du Deffant qu'il faut lire. Il est étrange que Mercier estropie le nom de cette femme célèbre, dans le salon de laquelle se réunissait toute la société polie du XVIIIe siècle, l'amie intime de Voltaire, de Montesquieu, du président Hénault, de d'Alembert et de Walpole. (Note de l'éditeur.)

(2) Le marquis de Bièvre. L'auteur de La lettre de la comtesse Tation (contestation), par le sieur (scieur) De Bois (flotté), étudiant en droit (fil), qui est aussi, car il faut bien être juste, l'auteur du Séducteur, comédie estimable et très-agréable

Il rencontre le monarque des calembourdistes, étalant cette paisible dignité que donne une souveraineté tranquiile. Il l'accueille, il le flatte, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive aussitôt, rentre chez lui et écrit ce billet au souverain, qui était loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre :

« Empressé de vous recevoir, vous m'avez laissé, monsieur, « le choix du jour. Je vous invite pour mercredi, et vous prie << de vouloir bien accepter la fortune du pot

DE CHAMBRE.

Ce nouveau Cromwel jouit en paix de son forfait médité; il est assis au rang d'où il a précipité son adversaire, invaincu

ment écrite, n'était pas si fou quand il s'évertuait à se faire un nom, un nom durable, au moyen de fadaises et de sottises qui eurent la fortune que n'eût pas obtenu un bon livre. A l'heure qu'il est encore, à tout propos, les calembours de M. de Bièvre viennent aux lèvres, et tel qui ignore jusqu'à l'existence de Bayle et de Condillac, pourrait vous réciter tout d'une haleine Les Amours de la fée Lure (félure) et de l'ange Lure (angelure). La petite espiéglerie racontée par Mercier n'est pas la seule qui vint tenter d'assombrir le front du triomphateur. Bièvre n'était marquis que parce qu'il avait acheté le marquisat de Bièvre, il était petit-fils de Georges Maréchal, premier chirurgien de Louis XIV; ce qui fit dire à un mauvais plaisant : - « Pourquoi ne vous faites-vous pas appeler, au lieu de marquis, le maréchal de Bièvre.»> C'était se servir, pour le battre, de ses propres armes. Le succès du Séducteur devait chagriner l'envie: on était allé même jusqu'à comparer sa pièce au Méchant de Gresset; quelqu'un objecta que le Séducteur était aussi éloigné du bon que du méchant. Par bonheur notre marquis de rencontre entendait la plaisanterie et était le premier à rire à ses dépens. La fantaisie lui était venue, singulière fantaisie, de figurer parmi les quarante; il avait pour concurrent l'abbé Maury, qui l'emporta. Cet échec ne l'affligea pas autrement, et il trouva dans sa mésaventure l'occasion d'un nouveau calembour en latin cette fois :

Omnia vincit amor, et nos cedamus amori (à Maury).

Voilà de la gaieté. On sait qu'il mourut, en faisant un dernier calembour, à peu près comme Vaugelas, dont la dernière parole fut une observation de purisme grammatical. (Note de l'éditeur).

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jusqu'alors, et des acclamations universelles semblent devoir affermir le sceptre entre ses mains.

On ne cite plus le roi n'est pas un sujet, j'ai la voie de la pelle, infidèle à ma rente, etc. On a réservé toutes les louanges pour l'heureux mot, pour le mot triomphant de M. de Chambre. Heureux parisiens, vous savez rire à peu de frais! Bon peuple, que tes plaisirs sont innocents!

CII.

Bureaux d'esprit.

On appelle ainsi toute maison où la maîtresse affiche son goût pour la littérature, fait profession d'en parler, et se pique de s'y connaître. On ne voit plus guère aujourd'hui de ces sociétés que l'on citait il y a quelque temps. Elles sont dissoutes, parce que le goût des lettres est répandu partout, et que le titre d'académicien ne donne pas plus d'esprit à l'individu qui le porte, qu'à la maison qu'il fréquente. On pense, on parle, et l'on raisonne sans ces directeurs de littérature; elle est infiniment connue et cultivée dans toutes les classes.

Une femme est toujours dupe de vouloir régner autrement que par l'empire des grâces ou par celui de la bonté. On peut tout feindre, excepté l'esprit des lettres. Quand on ne les cultive que par air ou comme une ressource, les difficultés naissent et offrent un écueil dangereux.

Qu'a fait une femme qui veut entrer subitement et comme actrice dans le sanctuaire des muses et de la philosophie? elle a lorgné, persifflé, minaudé, fait des nœuds et des riens; elle a gâté son esprit dans une mer de futilités; elle n'a fait attention qu'au brillant, et s'est toujours arrêtée à la superficie. Elle s'aveugle elle-même; cependant elle croit pouvoir décider d'un livre comme d'un pompon. La paresse de son esprit l'empêche d'examiner; le peu d'énergie de son âme ne lui permet pas de

saisir les traits marqués; sa légèreté repose sur quelques détails, et ne peut embrasser le plan. Elle prononce comme elle sent, d'une manière vague, incertaine et peu sûre.

Qu'elle ouvre sa porte à cet essaim d'auteurs qui, sans noms et sans talents, sont dix fois plus orgueilleux que les auteurs connus. Ils arrivent pour mettre à contribution son ton admiratif. Le satyrique vient chercher près d'elle des traits propres à la comédie. Elle siége sur son petit tribunal, où en jugeant elle est jugée la première. Obligée de louer ceux qui sont présents, les derniers venus se montrent jaloux. Alors la division se met dans la troupe; elle veut concilier les mécontents, et des jugements contradictoires sortent de sa bouche. L'aigreur devient acharnement; elle aurait plutôt pacifié les puissances belligérantes, que de réunir ces partis opposés.

Elle a voulu se rendre médiatrice, elle est chansonnée des deux côtés; ce qui est fort cruel, après avoir reçu tant de vers à sa louange. Elle reste enfin seule, forcée de protéger encore un auteur de la foire ou de l'opéra-comique, qui l'ennuie et qu'elle écoute pour ne pas paraître désœuvrée.

Les femmes distinguées ont renoncé à ce ridicule, encore en vogue il y a trente années, et l'ont laissé à quelques petites femmes d'académiciens, qui ont besoin de plâtrer la réputation de leurs maris, et qui sont curieuses aussi de juger par ellesmêmes du talent des jeunes auteurs. Les femmes sensées, qui sont étrangères à toutes les prétentions de la gent académique, ne se livrent pas à un engouement particulier; elles ne répètent point le jargon des jugeurs modernes, ne se perdent pas dans les pédantesques discussions du goût, et n'ont point la fureur de s'éloigner du bon sens pour courir après l'esprit.

On trouve donc aujourd'hui l'académie française dans beaucoup de maisons. Il n'est plus besoin d'aller au Louvre pour y entendre des vers et de la prose; on en fait dans le monde tout aussi bien que les jurés beaux esprits. Ils n'ont de plus que le ridicule de leurs prétentions exclusives.

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