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LXXI.

Jeune mariée.

Cléon rencontre Damis, l'embrasse, l'étouffe et lui dit : je suis le plus heureux des hommes; j'épouse une jeune fille qui sort du couvent, et qui n'a vu, pour ainsi dire, que moi. Elle porte sur son front l'empreinte de la douceur et de la bonté. Rien de plus ingénu, de plus naïf et de plus modeste; ses yeux craignent de rencontrer les regards que sa beauté fixe sur elle. Quand elle parle, une aimable rougeur colore son visage; et cette timidité est un nouveau charme, parce que je suis sûr qu'elle naît de la pudeur, et non de la médiocrité d'esprit. Les malheurs qui affligent l'humanité la trouvent sensible, et elle ne saurait en entendre le récit sans se trouver presque mal. Qu'il est doux de lui voir répandre des larmes sur les infortunes d'autrui! Il n'y a point d'âme plus sensible, plus douce, plus aimante; elle ne vivra, elle ne respira que pour moi; elle chérira ses devoirs, et je serai le plus fortuné des maris.

Cléon épouse. Au bout de six mois Cléon rencontre le même Damis, et ne lui dit rien de sa femme : Damis apprend que cet ange marié, qui n'a plus besoin de se contraindre, a remplacé la modestie par la fierté, la timidité par la hardiesse, et que si elle rougit encore quelquefois, c'est d'orgueil ou de dépit : il apprend qu'elle a déjà son appartement séparé; qu'elle est en société avec la marquise, la baronne, la présidente; qu'elle a pris leurs maximes hautaines et dédaigneuses; qu'elle persiffle son mari, et qu'à la moindre contradiction elle s'emporte et le peint comme un jaloux, un brutal, un avare.

Elle ne se lève qu'à deux ou trois heures après midi, et se couche à six heures du matin; elle sort à cinq heures. On la cite comme enjouée et aimable dans la liberté du souper. On ne sait pas au juste quel est son amant, et c'est ce qui désespère surtout son mari. Il est réduit à souhaiter qu'elle en ait un, parce

qu'il pourrait du moins par son moyen lui faire entendre raison sur des choses qui intéressent leur fortune, ce point capital, et qui aujourd'hui subjugue tout le reste.

Elle adresse la parole à son époux dans les assemblées générales et lui sourit; mais elle est des semaines entières à la maison sans lui parler et sans le voir. Toutes les femmes s'empressent à dire qu'elle vit décemment, et que son mari doit s'estimer heureux d'avoir une femme aussi sage.

LXXII.

De la petite bourgeoisic.

Je veux parler ici de la dernière classe qui touche à ce qu'on appelle le petit peuple, lequel se fond ensuite dans la populace. Le petit bourgeois de cette classe garde encore dans son armoire le cassis qu'il appelle un remède universel; on a beau lui dire que cette boisson est dangereuse, il en use parce que son grand père en a usé; quand il a la fièvre, il prend du bouillon de viande très-fort, et il s'obstine à croire que ce régime est salutaire, tandis qu'il est nuisible. Il fait apprendre à ses enfants, la verge à la main, l'évangile du jour. Il ne désirerait rien tant au monde que de devenir le marguillier de sa paroisse; mais, c'est aux bourgeois marchands de draps qu'appartient tant d'honneur.

Les filles du petit bourgeois vivent moins que les autres sous le regard de leur mère: elles ont des prétextes perpétuels pour mettre leurs mantelets et sortir de la maison; elles sont réputées sages, tant qu'elles ne sont point enceintes; mais quand leur grossesse se déclare, elles quittent la maison paternelle, et les voilà six mois après filles du monde. Leur frère s'engage un beau matin, il déserte au bout de dix-huit mois, et l'on n'en entend plus parler. Il n'y a plus que cette petite bourgeoisie qui fournissent des soldats volontaires; autrefois les fils de bons bourgeois se faisaient un point d'honneur de servir quelque

temps; aujourd'hui ce service n'a plus rien d'attrayant, et n'est plus regardé que comme la ressource du libertinage et une vente honteuse de sa personne.

Tous les hommes méchants ont peut-être commencé par être des enfants misérables. L'indigence de cette classe ne permet pas aux parents de faire du bien à leurs enfants : ceux-ci sont plus mauvais sujets que dans la classe du petit peuple, parce qu'ils n'ont pas pour ressource les métiers, qui donnent un pain journalier.

On distingue une fille de la dernière bourgeoisie à ses rentraitures : C'est un raccommodage de linge qui substitue à un trou un treillage qui ressemble aux toiles des arraignées. Ces pauvres filles ont donc leur fichu plein de rentraitures.

Le petit bourgeois, moins sensible que l'homme du peuple, caresse à peine ses enfants. Quand ils sont un peu grands, il les oublie, songe à amasser un petit pécule; il croit avoir tout fait pour les siens, quand il leur a fait faire leur première communion, c'est pour eux l'éducation complète.'

La première communion des enfants sera longtemps pour le petit bourgeois le couronnement et le nec plus ultrà de l'instruction. Les filles déjà nubiles vont au cathéchisme, et comme ce jour solennel sera pour elles une occasion de parure, qu'elles se montreront publiquement avec tous leurs avantages naissants, elles s'en inquiétent plus que les garçons. Les prêtres conduisent ces phalanges de jeunes beautés, qui bientôt vont leur échapper, elles portent encore sur leur front les traits de l'innocence, mais un monde corrupteur va les réclamer; l'exemple, la séduction, la pauvreté, tout multipliera les dangers autour d'elles, et l'année de la première communion n'est que trop souvent, hélas! le terme de leur sagesse ; il est intéressant de les voir encore dans cet état de pureté, lorsqu'elles accomplissent les actes de la religion et ceux de la charité, soit en recevant à genoux l'hostie sainte, soit en délivrant des prisonniers, soit en renouvelant aux fonds de baptême des promesses qu'elles croient

sincèrement pouvoir tenir. Il y a plus de péril pour elles que pour les filles d'une classe plus relevée; déjà des séducteurs opulents et libertins viennent les reconnaître à l'église, où elles implorent les secours de la grâce contre les attentats du vice; l'œil du vice les convoite, lorsqu'elles baissent modestement les yeux. Le souffle empoisonné du vice, ne cherche qu'à ternir leur pure haleine; le débauché sourit en contemplant d'une main l'or qui doit séduire la jeune quêteuse, tandis que de l'autre il met une pièce d'argent dans la bourse des pauvres qu'elle lui offre ; il ne lui fait cette aumône que pour la contempler de plus près. Ah! du moins, que le sentiment de la charité qui brille sur son visage ne l'abandonne point, quand l'opulence du séducteur lui aura enlevé une autre vertu ! Voilà le vœu qu'on est réduit à former, en songeant que ces innocentes et pauvres beautés vont tomber au milieu des piéges dont le libertinage a fait tout à la fois une étude, un art et un triomphe.

Le bourgeois de la troisième classe, qui est immédiatement au dessus de la petite bourgeoisie dont je parle, à l'exemple des grands, s'avise aujourd'hui d'avoir des jours marqués pour recevoir sa société. La base et les remparts de ces sociétés, où l'on joue aux cartes, sont de vieilles femmes et de vieilles filles ; c'est dans un cercle de cette espèce que la médisance donne ses plus chers rendez-vous. Là l'humeur domine, parce que l'âge a enlevé les agréments de la figure. Les veuves opulentes, les demoiselles surannées, les ménagères de la paroisse, parlent toutes ensemble. Là règnent des idées si différentes de celles qui dominent ailleurs, qu'on croit avoir rétrogradé d'un demi-siècle. Le raisonnement est aussi vieux que l'ameublement de la chambre, et les figures s'accordent à merveille avec les personnages des tapisseries. On peut deviner quel sera l'entretien de telles assemblées à la forme des tables, des chaises et des fauteuils.

Dans les salons d'un petit goût moderne, et nouvellement orné, les femmes sont aussi légères et spirituelles qu'elles sont pesantes d'ailleurs ; elles se piquent aujourd'hui de faire les char

mes et les délices de la société; plus sociables, plus éclairées qu'autrefois, et s'étant montées au ton des hommes, elles rivalisent avec leur génie.

LXXIII.

Canne.

Elle a remplacé l'épée, qu'on ne porte plus habituellement. On court le matin, une badine à la main; la marche en est plus leste, et l'on ne connaît plus ces disputes et ces querelles si familières il y a soixante ans, et qui faisaient couler le sang pour de simples inattentions. Les mœurs ont opéré ce grand changement bien plus que les lois. On n'aurait réussi qu'avec peine à interdire le port des armes : le Parisien s'est désarmé de luimême pour sa commodité et par raison. Le duel était fréquent, il est devenu rare. Les lois sévères de Louis XIV n'ont pas eu autant de force sur les esprits que la double et paisible lumière de la philosophie. Les Parisiens ont senti qu'ils ne doivent pas se déchirer comme des bêtes féroces, pour une chimère qu'on appelle point d'honneur. On se contredit, on se dispute, on y met quelquefois un peu d'aigreur ; mais on ne croit pas qu'on doive pour cela se couper la gorge.

Les femmes ont repris la canne qu'elles portaient dans le onzième siècle. Elles sortent et vont seules dans les rues et sur les boulevards, la canne à la main. Ce n'est pas pour elles un vain ornement; elles en ont besoin plus que les hommes, vu la bizarrerie de leurs hauts talons qui ne les exhaussent que pour leur ôter la faculté de marcher.

La canne à bec de corbin, qui accompagnait fidèlement la perruque à trois marteaux, disparaît peu à peu, et ne se verra bientôt plus que dans la main du contrôleur ou directeur géné ral des finances, qui seul est dans l'usage d'entrer ainsi chez le roi. Nul autre n'y peut porter la canne.

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