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de toute part, pour protéger leur oisive mollesse, et que, le calme du silence environnant leur paisible alcove, tous ces voluptueux pussent presser leur plume oiseuse jusqu'à la douzième heure, lorsque le soleil est au haut de sa carrière. Par une suite du même esprit, ils ne voudraient pas sentir la boutique du chapelier, à cause de l'odeur de la foule; ni celle du corroyeur, à cause des huiles; ni celle du vernisseur; ni celle du parfumeur, quoiqu'ils fassent usages de ses cosmétiques; ni celle des vapeurs de tabac, qui les fait éternuer involontairement lorsqu'ils passent. Si l'on écoutait toutes les prétentions de ces riches, il n'y aurait que des portes cochères dans la capitale, et l'on matelasserait les rues jusqu'à une heure, c'est-à-dire, jusqu'au temps où ils quittent l'édredon ou la chaise longue; les cloches ne devraient plus retentir dans les airs, et le tambour des gardes, en passant sous leurs fenêtres, devrait être muet: car il n'appartient qu'à leurs équipages de faire du bruit en roulant sur le pavé, et de réveiller à deux heures du matin ceux qui dorment.

Les dix, les vingt, les trente du mois, on rencontre, depuis dix heures jusqu'à midi, des porteurs avec des sacoches pleines d'argent, et qui plient sous le fardeau : ils courent comme si une armée ennemie allait surprendre la ville; ce qui prouve qu'on n'a point su créer parmi nous le signe politique et heureux qui remplacerait ces métaux, lesquels au lieu de voyager de caisse en caisse, ne devraient être que des signes immobiles.

Malheur à celui qui a une lettre de change à payer ce jour-là, et qui n'a point de fonds! Heureux encore celui qui l'a payée, et qui reste avec un écu de six livres !

A peu près tous les ans, vers le milieu de novembre, surviennent des indispositions catharrales occasionnées par la présence subite d'une atmosphère humide et froide, et des brouillards qui suppriment la transpiration. Plusieurs en meurent; mais le Parisien qui rit de tout, appelle ces rhumes dangereux

la grippe, la coquette; et le rieur, trois jours après, est grippé lui-même, et descend au tombeau.

Le passage des appartements chauds et des salles de spectacles au grand air, rend cette suppression de transpiration presque inévitable. La méthode nouvelle de porter de grands manteaux est excellente: on se met de cette manière à l'abri de l'impression du froid; un prompt exercice en serait encore le plus sûr préservatif. Les femmes qui sont obligées d'attendre quelque temps leurs voitures, ces femmes charmantes et délicates que je vois frissonner le long des escaliers et sous les portiques, devraient penser que leurs pelisses ne sont pas suffisantes pour les garantir de tout accident.

LXVIII.

Les dimanches et fêtes.

Il n'y a plus que les ouvriers qui connaissent les fêtes et dimanches. La Courtille, les Porcherons, la Nouvelle-France se remplissent ces jours-là de buveurs. Le peuple y va chercher des boissons à meilleur marché que dans la ville. Plusieurs désordres en résultent; mais le peuple s'égaie, ou plutôt s'étourdit sur son sort; et ordinairement l'ouvrier fait le lundi, c'est-à-dire, s'enivre encore pour peu qu'il soit en train.

Le bourgeois qui a besoin d'économie, ne sort pas des barrières. Il va se promener assez ennuyeusement aux Tuileries, au Luxembourg, à l'Arsenal, aux Boulevards. Si dans ces promenades il y a une seule robe retroussée, pariez que c'est une femme de province qui la porte.

Le peuple va encore à la messe, mais il commence à se passer des vêpres, que le beau monde appelle l'opéra des gueux. Il faut qu'il reste debout dans les églises, ou qu'il paye une chaise. Cela est très-mal vu; on lui demandera six sous pour entendre un sermon assis. Les temples sont donc déserts, excepté dans

les grandes solennités où les cérémonies le rappellent. Quoi ! de l'argent encore pour entendre l'office divin!

Pendant l'octave de la Fête-Dieu, il y a toujours beaucoup d'affluence au salut et à l'exposition du Saint-Sacrement : il est vrai que c'est pour la petite bourgeoisie un prétexte de sortir et de se promener à la tombée du jour, dans une belle saison. Les jeunes filles surtout sont fort dévotes au salut et à la bénédiction du soir; en général le dimanche est précieux pour elles. L'amour fait son profit des vacances ordonnées par l'église.

Le magnifique jardin des Tuileries est abandonné aujourd'hui pour les allées des Champs-Élysées. On admire les belles proportions et le dessin des Tuileries; mais aux Champs-Élysées, tous les âges et tous les états sont rassemblés : le champêtre du lieu, les maisons ornées de terrasses, les cafés, un terrain plus vaste et moins symétrique, tout invite à s'y rendre.

Il est singulier que, dans les états catholiques, le dimanche soit presque partout un jour de désordre. On a supprimé enfin à Paris, quatorze jours de fêtes par an; autant d'enlevé à l'ivrognerie et à la débauche crapuleuse.

Un savetier voyant un jeudi, au coin d'une borne, un sergent ivre qu'on tâchait de relever et qui retombait lourdement sur la pierre, quitta son tire-pied, se posta devant l'homme chancelant, et après l'avoir contemplé, dit en soupirant: Voilà cependant l'état où je serai dimanche!

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Ce trait qui ne doit pas être dédaigné du philosophe, appartient, à ce qui me semble, à la connaissance du peuple, et même à celle du cœur humain; car il est très-applicable à la logique des passions.

Au reste, les dimanches et fêtes s'annoncent par la fermeture des boutiques. On voit sortir de bonne heure les petits bourgeois tout endimanchés, qui se hâtent d'aller à la grand'messe pour avoir le reste du jour à eux. Ils arrangent un dîner à Passy, à Auteuil, à Vincennes ou au bois de Boulogne.

Les gens du bon ton ne sortent pas ces jours-là, fuient les

promenades, les spectacles, et les abandonnent au peuple. Les spectacles donnent ce qu'ils ont de plus usé; les acteurs médiocres s'emparent de la scène : tout cela est bon pour des parterres moins difficiles, et pour qui les pièces les plus anciennes sont toujours des pièces nouvelles. Les acteurs chargent Ces jours-là plus que de coutume, et obtiennent de grands applaudissements.

Les bourgeois aisés sont partis dès la veille pour leur petite maison de campagne, voisine de la barrière. Ils y ont mené leur femme, leur grande fille et leur garçon de boutique, quand on est content de lui ou quand il a su plaire à madame.

On a porté la veille, dans un fiacre bien plein, toute la provision, et un pâté de Le Sage: c'est le jour des gaudrioles. Le père fera des contes, la mère rira aux larmes, la grande fille s'émancipera un peu et se tiendra moins droite; le garçon de boutique qui aura acheté des bas de soie blancs et des boucles toutes neuves (honoré du titre de joli garçon), fera des gentillesses, et déploiera tous les moyens de plaire, attendu qu'il aspire de loin à la main de mademoiselle; car elle aura bien en dot dix à douze mille francs, malgré ses deux petits frères qui sont en pension, et qui ne participent pas encore aux jouissances de la maison de campagne, jusqu'à ce qu'ils aient remporté un prix au collège. Il ne faut pas les distraire du soin de devenir un jour de grands hommes, lorsqu'ils sauront la langue latine : c'est ce que croit pieusement le père, la mère et toute la maison.

LXIX.

Sages-femmes.

Quand une fille est devenue mère, elle n'avertit personne malgré l'édit de Henri II. Elle dit qu'elle va à la campagne; mais elle n'a pas besoin de sortir de la ville, même du quartier pour se cacher et faire ses couches. Chaque rue offre une sage

femme qui reçoit les filles grosses. Un même appartement est divisé en quatre chambres égales au moyen de cloisons, et chacune habite sa cellule, et n'est point vue de sa voisine. L'appartement est distribué de manière qu'elles demeurent inconnues l'une à l'autre pendant deux à trois mois; elles se parlent sans se voir.

On ne peut forcer la porte d'une sage-femme que par des ordres supérieurs. La fille attend là le moment de sa délivrance un mois ou six semaines, selon qu'elle a bien ou mal calculé. Elle sort après la quinzaine et rentre dans sa famille et dans la société. Elle a pu accoucher dans une rue voisine, voyant de sa fenêtre celles de son père sans que celui-ci s'en doute; et voilà ce que la province ne saurait concevoir.

La sage-femme se charge de tout, présente l'enfant au baptême, le met en nourrice ou aux Enfants trouvés, selon la fortune du père ou les craintes de la mère.

Combien ces réduits secrets ont-ils vu de malheureuses et tendres amantes, quelquefois trahies, abandonnées, et mouillant de leurs larmes tardives leur couche solitaire! Quelle situation affreuse que celle de la jeune beauté qui, pressée entre le remords, le désespoir et la honte, paye avec usure un moment de faiblesse ! Elle ne peut nommer ni son amant ni son fils en les chérissant tous deux; fugitive de la maison paternelle, elle se trouve isolée dans cette immense ville, et obligée de vendre de petits bijoux pour obtenir le lit où elle déposera le fruit de ses

amours.

On la cherche de tous côtés; elle ne sortira de cette prison clandestine que quand elle pourra reparaître. La faute sera oubliée et même pardonnée, pourvu qu'il n'y ait point de publicité.

Ces sages-femmes tirent le plus d'argent qu'elles peuvent des infortunées qui viennent chercher leurs secours ; ils ne sont pas désintéressés; il n'en coûte guère moins de douze livres par jour.

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