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cet horrible caractère. La peine de mort ne saurait être considérée que comme un exemple, et jamais comme une punition; or, qu'est-ce que d'étrangler un homme dans les ténèbres, à l'insu des citoyens qui dorment? si vous lui faites grâce de la publicité, faites-lui grâce de la vie. Ce n'est qu'au nom de la société qu'il doit la perdre, et votre arrêt est un crime, si elle ignore tout à la fois le délit et le supplice.

Les Anglais et les Suisses ont une jurisprudence criminelle que la justice, la raison et l'humanité peuvent avouer; et nous avons encore à rougir de nos formes lamentables et barbares : nous n'avons pas encore appris à garantir notre liberté, notre vie et notre honneur des invasions du pouvoir aveugle et de la scélératesse réfléchie. La loi reste indécise entre le crime audacieux et l'innocence timide: elle a peine à les distinguer; et tandis que l'instruction s'est passée dans l'ombre, loin de l'œil et de l'oreille des citoyens, le supplice vient épouvanter leurs regards; et en voyant ses abominables instruments dressés dans la place publique, il faut qu'ils demandent quel est le coupable et quel est son délit.

XLIII.

Servante mal pendue.

Il y a dix-sept ans environ qu'une jeune paysanne, d'une figure très-agréable, s'était mise en service chez un homme qui avait tous les vices qu'entraîne la corruption des grandes villes. Épris de ses charmes, il tenta tous les moyens de la séduire. Elle était honnête; elle résista. La sagesse de cette fille ne fit qu'irriter la passion du maître, qui, ne pouvant la soumettre à ses désirs, imagina la vengeance la plus noire et la plus abominable. Il enferma furtivement dans la cassette où cette fille mettait ses hardes, plusieurs effets à lui appartenant et marqués à son nom; puis il cria qu'il était volé, appela un com

missaire, et fit sa déposition en justice à l'ouverture de la cassette, on reconnut les effets qu'il avait réclamés.

La pauvre servante emprisonnée n'avait que ses pleurs pour défense, et pour toute réponse aux interrogatoires, disait qu'elle était innocente. On ne saurait trop accuser notre jurisprudence criminelle, quand on songe que les juges n'eurent aucun soupçon de la scélératesse de l'accusateur, et qu'ils suivirent la loi dans toute sa rigueur; rigueur excessive, et qui devrait disparaître de notre code, pour faire place à un simple châtiment qui laisserait moins de vols impunis.

La fille innocente fut condamnée à être pendue. Elle le fut mal, parce que c'était le coup d'essai du fils de l'exécuteur des hautes œuvres. Un chirurgien avait acheté le corps. Il fut porté chez lui. Voulant le soir même y porter le scalpel, il sentit un reste de chaleur; l'acier tranchant lui tomba des mains, et il prit dans son lit celle qu'il allait disséquer.

Ses soins pour la rappeler à la vie ne furent pas inutiles; il manda en même temps un ecclésiastique dont il connaissait la discrétion et l'expérience, tant pour le consulter sur cet étrange événement que pour être témoin de sa conduite.

Au moment que cette fille infortunée ouvrit les yeux, elle se crut dans l'autre monde, et apercevant la figure du prêtre, qui avait une grosse tête et une physionomie fortement prononcée (car je l'ai connu, et c'est de lui que je tiens ce fait), elle joignit les mains avec tremblement, et s'écria: Père éternel, vous savez mon innocence, ayez pitié de moi; elle ne cessa d'invoquer cet ecclésiastique, croyant voir Dieu même. On fut longtemps à lui persuader qu'elle n'était pas décédée, tant l'idée du supplice et de la mort avait frappé son imagination. Rien n'était plus touchant et plus expressif que ce cri d'une âme innocente, qui s'élevait vers celui qu'elle regardait comme son juge suprême; et au défaut de sa beauté attendrissante, ce spectacle unique était fait pour intéresser vivement l'homme sensible et l'homme observateur. Quel tableau pour un peintre!

quel récit pour un philosophe! quelle instruction pour un homme de loi !

Le procès ne fut pas soumis à une nouvelle révision, ainsi qu'on l'a imprimé dans le Journal de Paris. La servante, guérie de son effroi, revenue à la vie, ayant reconnu un homme dans -celui qu'elle adorait, et qui lui fit reporter ses prières vers le seul Être adorable, quitta pendant la nuit la maison du chirurgien, doublement inquiet pour cette fille et pour lui. Elle alla se cacher dans un village éloigné, tremblante de rencontrer les juges, les satellites et l'affreux poteau qui poursuivaient ses regards.

L'horrible calomniateur demeura impuni, parce que son crime, manifeste aux yeux de témoins particuliers, ne l'était pas de même aux yeux des magistrats et des lois.

Le peuple eut connaissance de la résurrection de cette fille; il accabla d'injures le scélérat, auteur de cette infamie. Mais dans cette ville immense ce forfait fut bientôt oublié, et le monstre respire peut-être encore: du moins il n'a pas porté devant les hommes la peine qu'il méritait.

Un livre à faire serait le recueil de tous les innocents condamnés, pour voir les causes de l'erreur et l'éviter dans la suite. Ne se trouvera-t-il point enfin un magistrat qui s'occupera de cet ouvrage important?

XLIV.

Bastille.

Prison d'État : c'est assez la qualifier. C'est un château, dit Sainte-Foix, qui, sans être fort, est le plus redoutable de l'Europe. Qui sait ce qui s'est fait à la Bastille, ce qu'elle renferme, ce qu'elle a renfermé? Mais comment écrira-t-on l'histoire de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV, si l'on ne sait pas l'histoire de la Bastille ? Ce qu'il y a de plus intéressant, de plus

curieux, de plus singulier, s'est passé entre ses murailles. La partie la plus intéressante de notre histoire nous sera donc à jamais cachée rien ne transpire de ce gouffre, non plus que de l'abîme muet des tombeaux.

Henri IV fit garder le trésor royal à la Bastille. Louis XV y fit enfermer le dictionnaire encyclopédique.

Le duc de Guise, maître de Paris en 1588, le fut aussi de la Bastille et de l'Arsenal. Il en fit gouverneur Bussi-le-Clerc, procureur au parlement. Bussi-le-Clerc ayant investi le parlement qui refusait de délier les Français du serment de fidélité et d'obéissance, conduisit à la Bastille présidents et conseillers, tous en robes et en bonnets carrés : là, il les fit jeûner au pain et à l'eau.

O murs épais de la Bastille, qui avez reçu sous les trois derniers règnes les soupirs et les gémissements de tant de victimes, si vous pouviez parler, que vos récits terribles et fidèles démentiraient le langage timide et adulateur de l'histoire !

Auprès de la Bastille se trouve l'Arsenal, qui recèle le magasin à poudre; voisinage tout aussi terrible que la demeure.

La tour de Vincennes renferme encore des prisonniers d'État, qui paraissent devoir y finir leurs tristes jours. Qui a pu calculer au juste les lettres de cachet délivrées sous les trois derniers règnes?

On a une histoire de la Bastille en cinq volumes, qui offre quelques anecdotes particulières et bizarres, mais rien de ce qu'on souhaiterait tant d'apprendre; rien, en un mot, qui puisse porter quelque jour sur certains secrets d'État, couverts d'un voile impénétrable. Si l'on en croit l'historien, on y traitait, sous un d'Argenson, avec une rigueur inouïe et une violence tyrannique, les prisonniers déjà trop punis par la perte de leur liberté.

Le gouvernement, aujourd'hui plus doux et plus humain. qu'il ne l'a jamais été depuis la mort de Henri IV, s'est beau

coup relâché sans doute de cette cruelle sévérité, et l'on n'y inflige plus de ces punitions affreuses et inutiles.

Quand un prisonnier décède à la Bastille, on l'enterre à SaintPaul, la nuit, à trois heures du matin. Au lieu de prêtres, des guichetiers portent le cercueil, et les membres de l'état-major assistent à la sépulture. Ainsi le corps n'échappe au terrible pouvoir que par la route du tombeau.

Dès qu'on parle de la Bastille à Paris, on récite soudain l'histoire du Masque de fer: chacun la fabrique à son gré, et y mêle des réflexions non moins imaginaires.

Au reste, le peuple craint plus le Châtelet que la Bastille; il ne redoute pas cette dernière prison, parce qu'elle lui est comme étrangère, n'ayant aucune des facultés qui en ouvrent les portes. Par conséquent, il ne plaint guère ceux qui y sont détenus, et le plus souvent il ignore leurs noms. Il ne témoigne aucune reconnaissance aux généreux défenseurs de sa cause. Les Parisiens aiment mieux acheter du pain pour vivre que le plus beau discours où l'on prouverait qu'ils ont droit à une vie aisée. On y mettait autrefois les écrivains pour bien peu de chose on a reconnu que l'auteur, le livre et ses opinions en acquéraient plus de célébrité; on a laissé l'opinion de la veille s'effacer par celle du lendemain, et l'on a compris que lorsqu'on avait la force physique, il fallait peu s'inquiéter des idées politiques et morales, versatiles et changeantes par leur nature.

XLV.

Maisons de force.

Indépendamment du château de la Bastille et du château de Vincennes, affectés aux prisonniers d'État, les ministres, avec des lettres de cachet ou par des formules particulières, vous envoient à Bicêtre et à Charenton. Ce dernier endroit est pour les insensés et pour les maniaques. Mais sous ce nom sont encore

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