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maine; car elle est bien longue quand il faut tenir une aiguille du matin au soir. Celles qui sont sages amassent de quoi se marier, ou épousent leur ancien amant. Les autres vieillissent l'aiguille à la main, ou se mettent en maison.

Or, un auteur comique devrait être fort attentif sur toutes ces convenances, et savoir qu'une déclaration d'amour ne se fait jamais à une demoiselle que lorsqu'on y est autorisé par le vœu des parents; et le mariage alors est ordinairement arrêté. Ainsi nos auteurs modernes, en faisant de toutes les amoureuses de théâtre des filles de qualité, n'ont peint que les amours des grisettes.

Ils doivent dorénavant n'admettre que de jeunes veuves, s'ils ne veulent pas aller directement contre les usages. Mais aussi, pourquoi, dans toutes les comédies des filles de qualité, ainsi que des comtes et des marquis, tandis qu'un étage plus bas la scènc devient plus variée, plus plaisante, plus animée? Mais comme il y a le jargon conventionnel de la tragédie, de même on a créé un autre jargon pour la comédie et ni les rois, ni les gens de qualité ne reconnaissent là leur idiome. C'en est un que l'au teur s'est fait avec unc étude infinie, et pour manquer péniblement toutes ses pièces.

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XXXVII.

Des femmes.

La remarque de Jean-Jacques Rousseau n'est que trop vraie, que les femmes à Paris, accoutumées à se répandre dans tous les lieux publics, à se mêler avec les hommes, ont pris leur fierté, leur audace, leur regard et presque leur démarche.

Ajoutons que les femmes, depuis quelques années, jouent publiquement le rôle d'entremetteuses d'affaires. Elles écrivent vingt lettres par jour, renouvellent les sollicitations, assiégent les ministres, fatiguent les commis. Elles ont leurs bureaux, leurs registres; et à force d'agiter la roue de fortunc, elles y

placent leurs amants, leurs favoris, leurs maris, et enfin ceux qui les payent.

On voit beaucoup de femmes qui disent d'après Ninon : Je me suis fait homme. Aussi une insultante galanterie ne rend plus aux belles qu'un culte ironique et offensant.

Jamais autrefois, en parlant du sexe, on ne disait les femmes ; on aurait proféré une expression grossière.

Jean-Jacques Rousseau a dit des choses si dures aux femmes de Paris, que je n'ose même le combattre. Il avoue que l'on peut et que l'on doit y chercher une amie. Je pense, en effet, qu'il s'y trouve beaucoup de femmes sensées, véritablement sensibles aux nobles procédés, et capables de la plus grande constance en amitié. Mais en amour....... Oh! je n'ai pas le droit, comme Jean-Jacques, de leur dire de terribles vérités. Lui seul a su leur plaire en ne les flattant pas.

Milord Chesterfield, après avoir encensé de son mieux notre nation, a fini par dire à l'oreille de son fils que les femmes parmi nous sont de grands enfants qu'il faut amuser avec deux hochets, la vanité et la galanterie.

Nous avons des mines charmantes, des yeux vifs et malins, des physionomies gracieuses et fines, des têtes spirituelles; mais on compte les belles têtes, et elles sont excessivement rares.

Pourquoi les femmes aiment-elles la capitale? parce qu'elles y sont environnées d'un plus grand nombre d'adorateurs. Parlez-leur de la campagne, elles ne déguisent pas l'aversion qu'elles ressentent pour ce séjour solitaire, où elles se sentent bien moins puissantes.

Quelque impérieuse que puisse être une femme parisienne, elle reconnaîtra toujours l'ascendant de l'homme sur elle, si celui-ci sait être ferme et prudent. C'est le mari qui fait la femme. Mais comme les trois quarts des hommes sont sans caractère, sans force, sans dignité, il y a une foule de femmes dissipées, dépensières, galantes et insolemment altières.

C'est le principal défaut de nos femmes que l'orgueil, le rang

et l'opulence ont enivrées de trop bonne heure. Rien ne choque plus que ce ton étrange, parce que la femme, quelle qu'elle soit, ne peut jamais imprimer à son regard l'insolence ou l'injure sans perdre de ses grâces, de sa dignité et de son empire réel. La nature a voulu qu'elle ne pût jamais s'élever audessus d'un homme par son geste ou par son accent, sous peine à l'instant même de paraître odieuse et ridicule. Rien ne la dispense de cette subordination éternelle, fût-elle sur le trône du monde. Elle peut commander, faire agir toutes les passions despotiques et même orgueilleuses: mais il ne lui est pas permis d'être insolente envers un homme, c'est-à-dire d'oser mépriser son maître.

Les femmes qui ne comprennent guère une idée politique, pour peu qu'elle soit vaste et un peu compliquée, ont des notions admirables sur l'ordre et l'économie domestique. Elles sont précieuses chez un peuple qui vient de naître, et en même temps chez celui qui est tout à fait corrompu. Elles réparent à Paris, dans l'intérieur des maisons, le mal que la législation fait au dehors.

Chez les républicains, les femmes ne sont que des ménagères. Mais les femmes sont pleines de lumières, de sens et d'expérience. Lorsque la nation n'existe point encore, ou bien lorsqu'elle n'existe plus, c'est alors qu'il faut les consulter: car, étrangères aux liens du patriotisme, elles tiennent merveilleusement les doux liens de la sociabilité.

Voilà leur véritable empire à Paris. Elles sont riantes, douces et aimables, tant qu'elles représentent. Dans l'intérieur domestique elles font payer à ce qui les environne la contrainte qu'elles s'imposent dans le monde. Elles ont affaire aux maris les plus débonnaires de ce globe; elles se piquent de perfectionner leurs vertus patientes, et de les subjuguer de toute manière.

Il est néanmoins une classe de femmes très-respectables; c'est celle du second ordre de la bourgeoisie. Attachées à leurs maris et à leurs enfants, soigneuses, économes, attentives à leurs mai

sons, elles offrent le modèle de la sagesse et du travail. Mais ces femmes n'ont point de fortune, cherchent à en amasser, sont peu brillantes, encore moins instruites. On ne les aperçoit pas, et cependant elles sont à Paris l'honneur de leur sexe.

La coutume de Paris a trop accordé aux femmes, ce qui les rend impérieuses et exigeantes. Un mari est ruiné s'il perd sa femme. Elle aura été malade pendant dix années, elle lui aura coûté infiniment: il faut qu'il restitue tout à son décès. De là la tristesse avec laquelle on serre des nœuds qui ailleurs sont si doux.

A un certain âge, la femme qui ne se fait pas bel esprit, se constitue dévote. Elle en prend la contenance, assiste à tous les sermons, court toutes les bénédictions, visite son directeur, et s'imagine ensuite qu'il n'y a qu'elle au monde qui fasse de bonnes actions. Elle se le persuade si bien, qu'elle damne tous ceux qu'elle rencontre, et surtout ceux qui impriment.

Nos femmes ont perdu le caractère le plus touchant de leur sexe, la timidité, la simplicité, la pudeur naïve; elles ont remplacé cette perte immense par les agréments de l'esprit, les grâces du langage et des manières; elles sont plus courues, moins respectées on les aime sans croire à leur amour; elles ont des amants plutôt que des amis. Ceux-là disparaissent, et ceux-ci ont le malheur de les ennuyer. Elles se trouvent seules sur le retour de l'âge, après avoir passé au milieu de tant d'hommes dont elles ont plutôt captivé le cœur que l'estime.

Elles ont fait trop de chemin pour pouvoir revenir à leur sexe; il faut qu'elles se fassent hommes tout à fait, au risque de perdre encore davantage. Mais du moins elles ne seront plus des êtres mixtes, et notre hommage alors sera plus sérieux.

XXXVIII.

Contraste.

Les femmes dans la capitale jouissent non-seulement de la plus grande liberté possible, mais encore du plus incroyable crédit. Par des manœuvres secrètes et particulières, elles sont l'âme invisible de toutes les affaires, elles réussissent sans presque sortir de chez elles, elles déterminent la voix publique dans des circonstances où elle semblait d'abord demeurer indécise.

Qu'il y ait une rixe entre mari et femme, le mari commence par avoir tort, et au bout de trois jours il est peint des plus affreuses couleurs. La ligue offensive et défensive se manifeste de tous côtés en vain les avocats, les lois, le jugement sont pour le pauvre époux; tout cela est cassé à un autre tribunal. Les femmes soutiennent leur parti, malgré les démonstrations les plus authentiques, et après avoir ameuté les esprits, finissent par les entraîner.

Mais malheur à celle qui n'est pas mariée! rien ne lui est permis on lui fait un crime de tout. Les mères sont d'autant plus vigilantes, qu'elles connaissent tous les tours que les passions peuvent inspirer. Ainsi le rôle de fille est le plus cruel rôle du monde. On la dresse à tous les riants atours de la mignardise et de la coquetterie; on ne lui imprime que l'amour des arts, qui servent et embellissent la volupté; on ne lui impose d'autre devoir que la science de plaire : et l'on veut que, renonçant au but de tant d'instructions, elle soit froide, sourde à tous les propos qui circulent autour d'elle, et qu'elle demeure même insensible au plaisir qui naît de l'impression de ses charmes.

Il faut donc qu'elle dissimule avec un cœur neuf, et qui ne semblait pas né pour soutenir le rôle d'une feinte perpétuelle.

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