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pareils alliés ou qu'on redoutât de pareils ennemis. L'histoire est pleine de ces événements inconcevables qui déconcertent les plus belles spéculations. Si vous jetez d'ailleurs un coup d'oeil plus général sur le rôle que joue à la guerre la puissance morale, vous conviendrez que nulle part la main divine ne se fait sentir plus vivement à l'homme on dirait que c'est un département, passez-moi ce terme, dont la Providence s'est réservée la direction, et dans lequel elle ne laisse agir l'homme que d'une manière à peu près mécanique, puisque les succès y dépendent presque entièrement de ce qui dépend le moins de lui. Jamais il n'est averti plus souvent et plus vivement qu'à la guerre de sa propre nullité et de l'inévitable puissance qui règle tout. C'est l'opinion qui perd les batailles, et c'est l'opinion qui les gagne. L'intrépide Spartiate sacrifiait à la peur (Rousseau s'en étonne quelque part, je ne sais pourquoi); Alexandre sacrifia aussi à la peur avant la bataille d'Arbelles. Certes, ces gens-là avaient grandement raison, et pour rectifier cette dévotion pleine de sens, il suffit de prier Dieu qu'il daigne ne pas nous envoyer la peur. La peur! Charles V se moqua plaisamment de cette épitaphe qu'il lut en passant: Ci-gît qui n'eut jamais peur. Et quel homme n'a jamais eu peur dans sa vie? qui n'a point eu l'occasion d'admirer, et dans lui, et autour de lui, et dans l'histoire, la toutepuissante faiblesse de cette passion, qui semble souvent avoir plus d'empire sur nous à mesure qu'elle a moins de motifs raisonnables? Prions donc, monsieur le chevalier, car c'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse, puisque c'est vous qui avez

appelé ces réflexions; prions Dieu de toutes nos forces, qu'il écarte de nous et de nos amis la peur, qui est à ses ordres, et qui peut ruiner en un instant les plus belles spéculations militaires.

Et ne soyez pas effarouché de ce mot de peur; car si vous le preniez dans son sens le plus strict, vous pourriez dire que la chose qu'il exprime est rare, et qu'il est honteux de la craindre. Il y a une peur de femme qui s'enfuit en criant; et celle-là, il est permis, ordonné même de ne pas la regarder comme possible, quoiqu'elle ne soit pas tout à fait un phénomène inconnu. Mais il y a une autre peur bien plus terrible, qui descend dans le coeur le plus mâle, le glace, et lui persuade qu'il est vaincu. Voilà le fléau épouvantable toujours suspendu sur les armées. Je faisais un jour cette question à un militaire du premier rang, que vous connaissez l'un et l'autre. Dites-moi, M. le général, qu'est-ce qu'une bataille perdue? je n'ai jamais bien compris cela. Il me répondit après un moment de silence: Je n'en sais rien. Et après un second silence il ajouta : C'est une bataille qu'on croit avoir perdue. Rien n'est plus vrai. Un homme qui se bat avec un autre est vaincu lorsqu'il est tué ou terrassé, et que l'autre est debout; il n'en est pas ainsi de deux armées : l'une ne peut être tuée, tandis que l'autre reste en pied. Les forces se balancent ainsi que les morts, et depuis surtout que l'invention de la poudre a mis plus d'égalité dans les moyens de destruction, une bataille ne se perd plus matériellement ; c'està-dire parce qu'il y a plus de morts d'un côté que de l'autre aussi Frédéric II, qui s'y entendait un peu, disait Vaincre, c'est avancer. Mais quel est celui

qui avance? c'est celui dont la conscience et la contenance font reculer l'autre. Rappelez-vous, M. le comte, ce jeune militaire de votre connaissance particulière, qui vous peignait un jour dans une de ses lettres, ce moment solennel où, sans savoir pourquoi, une armée se sent portée en avant, comme si elle glissait sur un plan incliné. Je me souviens que vous fûtes frappé de cette phrase, qui exprime en effet à merveille le moment décisif; mais ce moment échappe tout à fait à la réflexion, et prenez garde surtout qu'il ne s'agit nullement du nombre dans cette affaire. Le soldat qui glisse en avant a-t-il compté les morts? L'opinion est si puissante à la guerre qu'il dépend d'elle de changer la nature d'un même événement, et de lui donner deux noms différents, sans autre raison que son bon plaisir. Un général se jette entre deux corps ennemis, et il écrit à sa cour: Je l'ai coupé, il est perdu. Celui-ci écrit à la sienne: Il s'est mis entre deux feux, il est perdu. Lequel des deux s'est trompé? celui qui se laissera saisir par la froide déesse. En supposant toutes les circonstances, et celle du nombre surtout, égales de part et d'autre au moins d'une manière approximative, montrez-moi entre les deux positions une différence qui ne soit pas purement morale. Le terme de tourner est aussi une de ces expressions que l'opinion tourne à la guerre comme elle l'entend. Il n'y a rien de si connu que la réponse de cette femme de Sparte à son fils qui se plaignait d'avoir une épée trop courte : Avance d'un pas; mais si le jeune homme avait pu se faire entendre du champ de bataille, et crier à sa mère : Je suis tourné! la noble Lacédémonienne n'aurait pas manqué de lui

répondre Tourne-toi. C'est l'imagination qui perd les batailles (1).

Ce n'est pas même toujours à beaucoup près le jour où elles se donnent qu'on sait si elles sont perdues ou gagnées c'est le lendemain, c'est souvent deux ou trois jours après. On parle beaucoup de batailles dans le monde sans savoir ce que c'est; on est surtout assez sujet à les considérer comme des points, tandis qu'elles couvrent deux ou trois lieues de pays on vous dit gravement: Comment ne savez-vous pas ce qui s'est passé dans ce combat puisque vous y étiez? tandis que c'est précisément le contraire qu'on pourrait dire assez souvent. Čelui qui est à la droite sait-il ce qui se passe à la gauche? sait-il seulement ce qui se passe à deux pas de lui? Je me représente aisément une de ces scènes épouvantables : sur un vaste terrain couvert de tous les apprêts du carnage, et qui semble s'ébranler sous les pas des hommes et des chevaux; au milieu du feu et des tourbillons de fumée ; étourdi, transporté par le retentissement des armes à feu et des instruments militaires, par des voix qui commandent, qui hurlent ou qui s'éteignent; environné de morts, de mourants, de cadavres mutilés; possédé tour à tour par la crainte, par l'espérance, par la rage, par cinq ou six ivresses différentes, que devient l'homme? que voit-il ? que sait-il au bout de quelques heures? que peut-il sur lui et sur les autres? Parmi cette foule de guerriers qui ont combattu tout le jour, il n'y en a souvent pas un seul, et pas même le général, qui

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(1) Et qui primi omnium vincuntur, oculi. (Tac.)

sache où est le vainqueur. Il ne tiendrait qu'à moi de vous citer des batailles modernes, des batailles fameuses dont la mémoire ne périra jamais; des batailles qui ont changé la face des affaires en Europe, et qui n'ont été perdues que parce que tel ou tel homme a cru qu'elles l'étaient; de manière qu'en supposant toutes les circonstances égales, et pas une goutte de sang de plus versée de part et d'autre, un autre général aurait fait chanter le Te Deum chez lui, et forcé l'histoire de dire tout le contraire de ce qu'elle dira. Mais, de grâce, à quelle époque a-t-on vu la puissance morale jouer à la guerre un rôle plus étonnant que de nos jours ? n'est-ce pas une véritable magie que tout ce que nous avons vu depuis vingt ans ? C'est sans doute aux hommes de cette époque qu'il appartient de s'écrier :

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles?

Mais, sans sortir du sujet qui nous occupe maintenant, y a-t-il, dans ce genre, un seul événement contraire aux plus évidents calculs de la probabilité que nous n'ayons vu s'accomplir en dépit de tous les efforts de la prudence humaine? N'avons-nous pas fini même par voir perdre des batailles gagnées ? au reste, messieurs, je ne veux rien exagérer, car vous savez que j'ai une haine particulière pour l'exagération, qui est le mensonge des honnêtes gens. Pour peu que vous en trouviez dans ce que je viens de dire, je passe condamnation sans disputer, d'autant plus volontiers que je n'ai nul besoin d'avoir raison dans toute la rigueur de ce terme. Je crois en général que

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