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ses, les vins les meilleurs, les pâtisseries les plus fines, soit par le traiteur grassement rétribué, soit par un parent ou un ami. « Jamais, raconte l'auteur du Nouveau Paris, l'on ne vit plus de propension à la gourmandise que dans ces jours de calamité et d'horreur; j'en atteste les six prisons où j'ai été plongé.

« Eh! je ne m'en cache point; quand je me vis séparé du monde et de la société, je ne voulus pas mourir, pour laisser à mes bourreaux ce triomphe et cette satisfaction. Je voulus vivre pour voir la fin de ces singuliers événements. J'ai déclaré à tous nos compagnons d'infortune, que je me constituais homme-plante; que je ne voulais être que cela ; je me fis une affaire capitale de mes quatre repas, ou plutôt d'un seul repas que je faisais du matin au soir, ne mangeant, comme les enfants , que lorsque j'avais faim. C'est avec ce régime que j'ai dompté l'ennui, le mauvais air, la solitude, et je me suis mis en état d'attendre le grand jour de la justice nationale, et de voir tomber ces odieux tyrans, dont il m'était réservé de peindre la figure, les meurs et le caractère. »

Il est fort à parier qu'il fût monté comme tant d'autres sur l'échafaud sans le 9 thermidor, qui inaugura une ère moins terrible, bien que l'hydré eût conservé plus d'une tête. Les

. prisons ne se rouvrirent pas tout aussitôt la chute de Robes pierre. Barrère, Collot d'Herbois, Billaud Varennes étaient demeurés debout, et la Convention, habituée à courber le front sous leur joug despotique, fut quelque temps sans oser profiter de sa victoire. Ce ne fut qu'après plusieurs mois d'attente et d'angoisses, que les cachots commencèrent à se vider et à relâcher leurs victimes. Les Soixante-treize, rentrés dans leurs droits, s'empressèrent de demander le rappel des Vingtdeux mis hors la loi. Mercier porta la parole. Legendre s'é

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leva audacieusement contre cette proposition : « Je mourrai plutôt à la tribune! s'écria-t-il. - Eh bien, lui repartit Mercier, tu mourras ! » Et les Vingt-deux furent rappelés, ceux qui existaient encore. C'est ce même Legendre qui s'avisa de dire, lors du procès de Louis XVI : « Voilà bien des formules, des lenteurs; qu'on le mette à mort, qu'on le coupe en quatre-vingt-trois morceaux, et qu'on l'envoie ainsi aux quatre-vingt-trois départements.

A la formation du Directoire, Mercier fut du nombre des Conventionnels qui passèrent au conseil des Cinq-Cents. Son attitude y fut parfois étrange. L'on se demanda avec quelque raison la cause de cette opposition virulente, brutale contre un projet auquel son rôle était plutôt d'applaudir. Chénier, grand amateur de processions et de cérémonies, dit Mercier, ouvrit l'avis de transférer les cendres de René Descartes au Panthéon. Au lieu d'appuyer cette motion, l'auteur du Tableau de Paris la combattit aigrement. Le discours qu'il prononça à ce sujet figure dans le Nouveau Paris, où le curieux peut aller le chercher sous le titre de Panthéonisé. C'est une longue et acerbe appréciation de Descartes et de sa doctrine. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que Mercier publia dans sa jeunesse, en 1765, un Éloge de Descartes ; mais il était alors, ajoute-t-il ingénument, la dupe des noms prônés dans les académies, ne sachant point encore que les plus grands charlatans de ce monde sont quelquefois les hommes les plus célèbres. La matière subtile de Descartes, sa force centrifuge, sa matière globuleuse, sa fine poussière dont il forme la terre habitable, tout son système du monde enfin est un délire : il s'égara dans la dynamique, dans l'optique; il fut fantastique et romanesque jusque dans sa physiologie. L'homme de Descartes n'est pas celui de la nature; il n'en a pas même le premier trait. Mercier, toutefois, convient qu'il fut géomètre, et lui reconnait quelque titre à notre estime pour l'application qu'il fit le premier de l'algèbre à la géométrie, application qui serait son unique gloire dans les sciences physico-mathématiques. C'est être bien rigoureux, sans doute, que de n'accorder que cela à Descartes ; il s'est trompć, l'on a pu démontrer la vanité de ses systèmes, mais il est des erreurs qui portent en elles l'empreinte du génie, et qui suffisent à immortaliser un homme. Sied-il bien d'ailleurs à Mercier de condamner sans merci ni pitié les utopies les plus hasardées, après avoir lui-même publié un traité ayant pour titre : De l'impossibilité du système astronomique de Copernic et de Newton; après avoir imprimé que la terre est ronde et plate, et, qu'autour de ce plateau, le soleil tourne comme un cheval au manége? Mais Mercier avait ses antipathies, et Descartes n'était pas, à beaucoup près, sa seule bête noire. Dans le même discours, il trouve moyen de se déchainer contre Locke, contre Voltaire, « ce grand corrupteur qui flatta tous les rois, tous les grands et tous les vices de son siècle ; qui caressa toutes les licencieuses erreurs accréditées dans les cours; qui fut indécis jusque dans son Brutus, où perce son génie monarchien, malgré toute la force du sujet (1). »

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(1) Dans le trentième chapitre de l'An deux mille quatre cent quarante, intitulé la Bibliothèque du roi, Mercier suppose une armoire consacrée aux livres français. Il place Descartes, Montaigne, Charron, l'ami des hommes, Bélisaire, les œuvres de Linguet, les discours de Letourneur. Mais il rejette Malebranche le visionnaire, et le triste Nicole, et l'impitoyable Arnaud, et le cruel Bourdaloue, et les lettres provinciales, et tout Bossuet, dont l'Histoire universelle n'est qu'un pauvre squelette chronologique, sans vie et sans couleur. Voilà une bibliothèque bien exclusive; mais que font là les discours éloquents de

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Dans un autre discours, Mercier déblatérait contro la philosophie et renouvelait le paradoxe de Rousseau sur la propagation de l'instruction et des lumières. Il n'y avait là qu’une inconséquence d'écrivain; une inconséquence dans les actes est chose plus grave, et ses ennemis ne manquèrent pas de s'autoriser de son passé pour lui reprocher durement des accommodements de conscience que sa position précaire palliait tout au moins.

Il s'était jadis exprimé en moraliste et en philosophe à l'égard de l'établissement de la loterie. « Cette loterie, écrivait-il, fatale dans tous les sens possibles, est une véritable contagion qui nous est arrivée d'Italie; elle fut condamnée d'abord à Rome, sous peine de bannissement : pourquoi faut-il qu'elle se soit répandue dans presque toutes les grandes villes de l'Europe? Paris avait assez de maux intestins à combattre sans celui-là...

« Les suites funestes de cette cruelle loterie sont incalculables : l'illusion fait porter aux cent douze bureaux l'argent réservé à des devoirs essentiels. Les domestiques, incités par un appât dangereux, trompent et volent leurs maîtres; les parents, aveuglés par leur tendresse, croient doubler leur fortune, et la perdent entièrement; les commis, les caissiers hasardent leur dépôt, et se donnent ensuite la mort par désespoir. Plusieurs maisons sont tombées par ce jeu ruineux; une certaine ivresse s'empare de tous les infortunés, et ils perdent le dernier soutien de leur vie défaillante. On est pleinement instruit de toutes ces scènes tragiques, désastreuses et presque journalières ; et malgré toute l'évidence du

Letourneur et même les æuvres de Linguet ? Homère, à ce qu'il parait, n'était pas le seul qui dormit quelquefois.

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danger et toute la force du sentiment, qui fait vivre cette loterie comme vexatoire, on en laisse subsister les funestes opérations, tant on a soif d'argent, tant on fait peu de cas des mœurs et de la tranquillité des familles !

« Ces conquêtes odieuses de l'État sur les citoyens, et des citoyens sur leurs frères, sont-elles dignes de la mère patrie, et la société devrait-elle immoler ainsi ses enfants, leur tendre des piéges et appeler d'inévitables désordres en agitant périodiquement toutes ces roues de la fortune? »

On ne fut pas peu surpris, en 1797, de voir Mercier accepter une place de contrôleur de la caisse de la loterie. On lui fit la guerre sur ce revirement d'opinion que l'on eût pu attribuer à l'âge, la méditation et l'expérience, si la question n'eût pas cessé de lui être indifférente au fond; il répondait aux railleurs par une défaite plus gaie que concluante :

Depuis quand n'est-il plus permis de vivre aux dépens de l'ennemi? .» et, aux plus difficiles, tels que Boissy d'Anglas, il disait: « Il est vrai que dans le Tableau de Paris, écrit il y a vingt ans, j'ai attaqué non les loteries, mais l'organisation vicieuse, ruineuse de celle qui existait alors. C'est une loterie juste et sagement combinée que je réclame aujourd'hui; nous ne manquons pas sans doute de calculateurs et de géomètres, ils en dresseront le plan. Je ne suis donc point en contradiction avec moi-même, et quand j'y serais, je pourrais répondre : Je suis aujourd'hui placé sur un point plus élevé qu'il y a vingt ans, je vois de plus haut, et il me parait que mon collègue n'est point à cette hauteur, »

Au reste, voici quelques-uns des arguments qu'il cherche à produire en faveur de cette ancienne ennemie : « Faudra-t-il, dira-t-on, ôter au pauvre, au malheureux, sa der

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