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lui promit en le congédiant de présenter tout cela à M. de Maurepas, sous le jour le plus favorable. L'imprimeur fut relâché, l'on se contenta d'arrêter le livre. Quant à l'écrivain, on le laissa paisiblement faire les apprêts de son départ pour la Suisse, où il allait achever son ouvrage.

Sa rencontre avec Lavater est trop connue pour que nous insistions sur cette petite historiette qu'on a essayé de révoquer en doute. A l'inspection seule de cette physionomie intelligente, d'une sagacité et d'une finesse incontestables, le pasteur de Zurich lui dit nettement qu'il ne pouvait être autre que l'auteur du Tableau de Paris. Les incrédules ont insinué que la perspicacité de Lavater avait pu être singulièrement aidée par des rapports préalables mis habilement à profit; et ce soupçon aurait bien quelque vraisemblance, n'était le caractère connu du fougueux, du romanesque, mais de l'honnête physiognomoniste. Mercier, qui a traité tous les sujets, projetait, lui aussi, des études physiologiques. Seulement, ce n'était pas le visage qu'il prenait à partie; ce n'était pas la main non plus, qu'il abandonnait à l'exploitation des diseurs de bonne aventure (1), c'était le pied: il voulait arriver à la connaissance de l'homme par l'inspection des pieds. Au reste, il n'eût fait que ressusciter le paradoxe scientifique d'un médecin du XVIe siècle (2); quelques pages glissées dans son Nouveau Paris et ayant pour titre Dessins de Lebrun, sont tout ce qu'il a écrit sur la matière.

(1) Un homme de beaucoup d'esprit, M. D'Arpentigny, a fait un livre très-curieux sur cette branche de la science physiologique, la Chyrognomonie. Quoique peu connu, l'ouvrage est à lire, il est le résultat de longues, de sérieuses et d'ingénieuses observations.

(2) La Platopodologie, d'Antoine Fiancé, médecin de Besançon. Mercier, abbé de Saint-Léger, a publié une notice sur cet ouvrage.

Le pied pour lui, comme pour Rétif, que la vue d'un joli pied remuait jusqu'au vertige, le pied avait une signification étrange. N'est-ce pas par le pied que nous sommes surtout supérieurs aux animaux, au singe, à l'ours? Le pied, aux yeux d'un observateur attentif, aussi bien que le visage, exprime toutes les passions, toutes les douleurs; le pied de Milon de Crotone crie, et, pour vous imaginer ce qu'éprouve tout l'être, il n'est pas besoin de lever les yeux et d'interroger les traits. Nous citons et nous citerons Mercier le plus que nous pourrons, parce que c'est encore le meilleur moyen de faire connaître cette individualité curieuse, bizarre dans l'expression comme dans la pensée. « Le lendemain des massacres de Septembre, raconte-t-il, je descendais à pas lents la rue Saint-Jacques, immobile d'étonnement et d'horreur, surpris de voir les cieux, les éléments, la cité et les humains tous également muets; déjà deux charrettes. pleines de corps morts avaient passé près de moi, un conducteur tranquille les menait en plein soleil, et à moitié ensevelis dans leurs vêtements noirs et ensanglantés, aux plus profondes carrières de la plaine Montrouge, que j'habitais alors; une troisième voiture s'avance... un pied dressé en l'air sortait d'une pile de cadavres; à cet aspect, je fus terrassé de vénération, ce pied rayonnait d'immortalité! il était déjà céleste, celui à qui il avait appartenu! et la dépouille portait un signe de majesté que l'oeil des bourreaux ne pouvait apercevoir. Je l'ai vu ce pied, je le reconnaîtrai au grand jour du jugement dernier, lorsque l'Éternel, assis sur ses tonnerres, jugera les rois et les septembriseurs. » Mais quel était ce pied rayonnant d'immortalité ?

Mercier ne revint en France qu'après la publication de

tout l'ouvrage, vers la fin de 1788: « Je comptais avoir fout dit, du moins tout ce que je savais, sur cette ville qui fixe éternellement les regards du monde entier; et je comptais bien n'y plus revenir, lorsqu'une révolution dont le souvenir ne périra jamais, et influera sur les destinées futures de l'espèce humaine, vint bouleverser les mœurs d'un peuple paisible, changer ses habitudes, ses lois, ses usages, sa police, son gouvernement, ses autels, et lui inspirer tour à tour le courage le plus héroïque et la férocité la plus lâche. » Mercier trouva la guerre déclarée, et la révolution en bon train de se faire, si elle n'était pas faite au moins dans les esprits. Il ne faut pas demander de quel côté se tourna l'auteur de l'An deux mille quatre cent quarante; il était bien plus sincèrement, bien plus logiquement républicain que tous ces discoureurs de l'Encyclopédie, qui étaient encore les privilégiés dans cette société de priviléges. On a pu douter du patriotisme de Chamfort, dont les instincts, l'éducation, les antécédents devaient le garer contre l'envahissement des idées nouvelles; mais Mercier obéissait purement et simplement à sa nature, et pouvait se proclamer républicain sans ingratitude et sans apostasie. Tant de choses se sont passées depuis lors, et ces événements, refoulés par le torrent des événements qui leur a succédé, nous ont tellement éloignés de cette époque si récente en réalité, que tout cela pour nous n'est plus que de l'histoire. Aussi Mercier trouvera-t-il en nous un juge moins sévère, moins rigoureux, plus juste que ne le fut l'auteur de la Correspondance philosophique de Caillot Duval (1).

Si l'on considère ces temps critiques, si l'on compare

(1) Fortia de Piles, dans ses six lettres sur le Nouveau Paris.

Mercier aux autres acteurs, et nous entendons parler des plus honnêtes, de ce drame terrible, nous ne doutons pas que ses adversaires ne lui pardonnent et ses déclamations démagogiques et ses insultes ampoulées contre la royauté en faveur du courage de résistance dont il fit preuve à une époque où la modération était un crime de lèsenation. Il faut convenir, toutefois, que rien n'est plus étrange que les pages où Mercier se fait le chroniqueur des scènes les plus palpitantes de la révolution. Pour y voir juste, l'on a bon besoin de s'isoler de la foule et des intérêts de la foule, et c'est ce qu'il n'était pas à même de faire; il écrit avec les passions du premier venu jouant son rôle dans cette comédie funèbre, dont le dénoûment obligé, pour les bourreaux aussi bien que pour les victimes, devait se passer sur la place Louis XV; il applaudit aux premières atteintes contre le pouvoir, il applaudit à son avilissement, il battit des mains à sa ruine.

Il rédigea seul, pendant dix-huit mois, en 1789, les Annales patriotiques. Au bout de ce temps, il se vit dépossédé par Carra et le libraire, qui, selon son expression, lui arrachèrent la plume des mains. Plus tard, il devint le collaborateur assidu de la Chronique du mois, journal constitutionnel. Il ne pouvait faire longtemps cause commune avec les Jacobins, dont les fureurs et les brutalités sanguinaires le révoltèrent. Envoyé à la Convention par le département de Seine-et-Oise, il prit place parmi les Girondins; la modération de ces derniers cadrait au moins avec ses principes et l'aménité réelle de ses mœurs. Il se lia avec Condorcet, Louvet, Brissot, à l'égard desquels il s'exprime toujours avec une sorte de vénération et de respect. Quoique bien tranchés, les deux partis, réunis contre l'ennemi com

mun, tant qu'ils n'eurent pas jeté à l'Europe monarchique en guise de défi la tête de Louis XVI, ne songèrent pas à s'entre-déchirer. Avant d'en arriver là, la Convention avait à assurer son usurpation; et, tout impuissant qu'il fût, le captif de la prison du Temple troublait son sommeil. Ce fut la peur, bien plus que la haine, qui tua Louis XVI, et une fatalité inouïe, qui, au moment du vote, fit des plus déterminés à le sauver, ses bourreaux. On sait que Vergniaud, qui opina pour la mort, avait posé le pied dans l'assemblée avec l'intention de voter contre; mais le vertige les prit tous, et les réunit aux groupes d'assassins qui avaient résolu la perte d'une majesté déchue et sans puissance.

Mercier eut le courage de s'isoler de la majorité. Son opinion formulée à la Convention n'en est pas moins insultante pour la royauté, qu'il déclare responsable de tous les malheurs du pays, et coupable de forfaiture et de trahison, les grands mots de l'époque. Louis XVI mérite la mort; mais la mort serait impolitique. Le roi est un fantôme, au Temple, entre les quatre murs d'une prison; il n'en serait pas de même du roi que ferait son trépas. Jugez Louis XVI, prononcez qu'il mérite la mort; mais ne prononcez pas la peine de mort. Sous cet entortillage, l'on sent le cœur honnête qui tente d'arracher à des esprits passionnés et envenimés un vote de clémence. « Les Girondins voulaient sauver le roi, dit Mercier, mais ils ne voulaient pas en même temps perdre leur popularité; et le despotisme populacier exerçait alors tout son triomphe; c'était à qui le caresserait. Les Girondins imaginèrent l'appel au peuple, comptant bien. que, en prenant cette route, l'issue du procès aurait une foule de chances favorables; mais ils se trompèrent, et je

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