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meureront supprimées; et que les sieurs premiers gentilshommes seront condamnés en tels dépens, dommages et intérêts qu'il plaira à Sa Majesté arbitrer, et à tous les dépens.

La requête élait au rapport de M. de Malesherbes qui, peu de temps auparavant, avait adressé ces paroles sévères aux comédiens venus lui demander, selon l'usage à l'installation d'un nouveau secrétaire d'État, sa protection : « Je vous l'accorde, à une condition cependant : c'est que vous respecterez plus que vous ne faites les gens de lettres, dignes des hommages de tous les êtres pensants, et surtout des vôtres...» Mais quelles que fussent les bonnes dispositions de M. de Malesherbes, Mercier, au mois de septembre 1776, n'avait point fait un pas de plus; ses adversaires n'avaient pas trop présumé de leur crédit en se vantant d'éterniser le procès. L'affaire avait été évoquée au conseil où elle était enterrée.

A moins de trouver un moyen de mettre de nouveau la Comédie en cause, l'auteur de Natalie n'avait plus qu'à s'avouer vaincu. Il tenta un dernier coup; il s'arrangea de façon à constater un nouveau refus de le laisser entrer dans la salle, et fit assigner les comédiens français, au Châtelet, où il obtint une condamnation par défaut et deux mille écus de dommages et intérêts. Mais ceux-ci eurent recours aux mêmes moyens, ils s'adressèrent à leurs protecteurs, et les gentilshommes de la chambre obtinrent l'évocation au conseil de cet autre procès, comme incident et annexé au premier. Cette fois Mercier était à bout d'expédients, il dut s'envelopper comme César dans son manteau et se résigner.

Dans l'impuissance de se faire jouer, Mercier fit imprimer

son théâtre dont s'empara la province. Jenneval ou le Barnevelt français, la Maison de Molière, l'Habitant de la Guadeloupe, la Brouette du Vinaigrier, Jean Hennuyer , sont les ouvrages les moins ignorés qu'il ait laissés. Son Jenneval, la première de ses pièces (elle date de 1769), fut toutefois représentée aux Italiens en février 1781. Elle fut accueillie par un orage épouvantable de bravos et de huées : « Une partie du public, racontent les Mémoires secrets, s'écriait : C'est horrible! une autre : Voilà qui est beau, parfait, sublime! Les uns disaient : Quelle superbe leçon de morale on peut puiser ici ! les autres : Quel tableau affligeant pour l'humanité! jamais il n'aurait dû paraitre aux yeux du public français ! » Mais cette lutte, ces cris témoignent de la valeur d'un ouvrage. Mercier les préférait à l'indifférence et au silence. L'épigramme ne lui déplaisait point, elle était encore un hommage de l'envie. Et, puisqu'il est question d'épigrammes, en voici une sur son théâtre qui doit trouver tout naturellement sa place ici.

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Ce fut en 1781 que parurent les deux premiers volumes du Tableau de Paris ; le succès en fut prodigieux à l'étranger. Mercier regrette, et il n'a pas tort, que cette idée de traduire la physionomie physique et morale de Paris

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ne soit pas venue avant lui à quelque esprit observateur dont les investigations n'eussent pas été d'un mince secours pour son histoire : « Si, vers la fin de chaque siècle, dit-il, un écrivain judicieux avait fait un tableau général de ce qui existait autour de lui; qu'il eût dépeint, tels qu'il les a vus, les moeurs et les usages, cette suite formerait aujourd'hui une galerie curieuse d'objets comparatifs; nous y trou verions mille particularités que nous ignorons : la morale et la législation auraient pu y gagner. Mais l'homme dédaigne ordinairement ce qu'il a sous les yeux, il remonte à des siècles décédés ; il veut deviner des faits inutiles, des usages éteints, sur lesquels il n'aura jamais de résultat satisfaisant, sans compter l'immensité des discussions oiseuses et stériles où il se perd. D

Du moins, Mercier fera pour son siècle un travail qui, par son utilité, l'importance du but, le piquant des recherches, sera un livre que la postérité consultera. Il prétend n'avoir tenu que le pinceau du peintre, avoir fait la part mince au philosophe, encore moindre au satirique; peutêtre se flatte-t-il un peu. Il était trop passionné pour apporter dans ses jugements cette froideur désintéressée qui se contente de constater, sans admirer ou s'indigner jamais. Mais, bien que Mercier nous offense à tout instant par ses emportements contre une société qui d'ailleurs n'en a pas pour longtemps à vivre, nous l'aimons mieux ainsi qu'indifférent et blasé. La part de l'exagération est aisée à faire, et vous avez un livre où les descriptions, les scènes, les tableaux se succèdent, tracés avec une vigueur, un nerf, un coloris, un sarcasme parfois sans lesquels le Tableau de Paris n'eût eu rien de bien différent d'un Guide dans Paris.

B

Mercier, nous l'avons dit, ne complait pas infiniment d'amis parmi ses confrères ; l'apparition de ses deux premiers volumes jetés à tout hasard au monde de la publicité lui attira mille critiques plus ou moins acerbes. Rivarol, cet éternel railleur, qualifiait ainsi le Tableau de Paris : « Ouvrage pensé dans la rue, et écrit sur la borne. » Il ajoutait : « L'auteur a peint la cave et le grenier, en sautant le salon. »

Mercier sans doute allait peu dans le monde, dans ce grand monde surtout où pourtant ses pareils étaient caressés et choyés : Diderot, Grimm, Duclos, Raynal, Marmontel, Morellet, Arnaud , Suard, Laharpe et mille autres. Il eût été inquiet de son personnage dans ces salons où le grand seigneur écrasait l'homme de lettres, malgré la supériorité réelle de celui-ci, par la seule autorité de ses manières. Travailleur infatigable, Mercier, s'il échappait pour un peu à lui-même, ne le faisait qu'au profit de ces petites sociétés murées, recrutées de littérateurs et d'artistes ses égaux et ses pairs.

Il était un des habitués des déjeuners philosophiques de Grimod de La Reynière, et rencontrait là son bon ami Rétif qui nous a laissé une description détaillée de ces réunions nutritives à laquelle nous renverrons le lecteur. Grimod de La Reynière, beaucoup par goût, un peu pour chagriner ses orgueilleux parents, dans un coin de cet hôtel si vaste où toute la cour était reçue avec une magnificence royale par le somptueux financier, ne recevait, lui, que des artistes et des gens de lettres et, de ces derniers, ceux surtout qui étaient dissidents. Vous vous fussiez cru á mille lieues du monde et de ses usages. L'on pérorait, l'on discourait avec une pleine licence, l'amphitryon ne vous faisant violence qu'à l'endroit du café dont chaque assistant, c'était une des conditions de l'admission, était tenu d'absorber tout au moins dix-huit tasses (1). C'était là le centre qui convenait à cette nature sauvage, susceptible à l'excès, et Mercier n'en a guère fréquenté d'autres. Aussi ne se reporte-t-il pas à ces petits cercles intimes sans une sorte d'attendrissement : « l'heureux temps, et je me le rappelle avec transport, où les muses faisaient nos uniques délices, et où, dans des entretiens variés, nous communiquions toutes nos idées à cinq ou six amis ! nous cherchions la vérité avec le plus vif désir de la connaitre; ce qui est plus rare qu'on ne pense. Jamais l'émulation ne dégénéra parmi nous en jalousie, passion vile qui tourmente sans éclairer; nous traitions un sujet sans cette précipitation qui étouffe les idées et les empêche de naître. La liberté de penser donnait souvent à nos expressions une tournure neuve et singulière, qui, dans nos innocents débats, faisait éclore le rire dans toute sa naïveté.

« C'est là que j'ai commencé à me montrer un hérétique en littérature, et que je disais avec franchise : J'ai voulu lire plusieurs de ces écrivains si vantés, ils m'ont déplu; là je faisais l'aveu de mes paradoxes littéraires : on voulait me convertir, et le prêcheur était quelquefois converti luimême (2).

Il est des natures qui ont le don de prescience, qui devinent ce qu'elles ne savent point et n'ont pas vu, et qui tombent juste. Tel fut Mercier, tel a été de nos jours l'auteur d'Eugénie Grandet. L'on a dit que le Tableau de Paris

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(1) C'était le minimum. L'on pouvait aller jusqu'à vingt-deux. (2) Tableau de Paris.

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