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L'école littéraire nouvelle est moins jeune qu'elle ne veut le faire croire et qu'elle ne le pense peut-être, et il pourrait bien se faire que Mercier en ait été le père. C'est lui qui le premier a rendu pleine et entière justice au poëte de la vieille Angleterre; son dédain déclaré, son mépris profond pour notre tragédie et notre théâtre, son enthousiasme pour Shakespeare qu'il appelle quelque part son Shakespeare et qui, à ses yeux, est l'incarnation de la vérité dramatique, ne sont-ce pas là les côtés distinctifs de la littérature romantique ? Nous écarterons la question de couleur et de style; ce fut tout le bout du monde si Mercier eut de l'une et de l'autre pour son propre usage, sa fécondité l'empêcha toujours de pratiquer le précepte de Boileau. Peu lui importait d'ailleurs l'habit de l'idée, pourvu que l'idée fût belle, vraie, élevée. Jean-Jacques, qui était un penseur aussi, ne crut pas avoir le droit, lui, de négliger la forme. La forme a sauvé plus d'un esprit superficiel; et que d'auvres recommandables sont oubliées parce qu'elle y manque ! L'utilité dans un livre n'est pas tout, et ce fut la grande erreur de l'abbé de Saint-Pierre, qu'on lirait encore s'il était lisible.

Louis-Sébastien Mercier naquit à Paris, le 6 juin 1740 (1). Cet ennemi déclaré de la poésie commença par faire des vers. La Lettre d'Héloïse à Abailard avait mis l'héroïde à la mode, tout le monde rimait alors des héroïdes, il fit comme les autres, et se jeta dans ce genre bâtard, maniéré avec l'ardeur et l'irréflexion de ses vingt ans. Au reste, cette fièvre fut courte ; les conseils de Crébillon le fils, avec lequel

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(1) Les biographes se taisent sur la profession de son père ; ce que nous savons, c'est que l'hôtel de l'Empereur Joseph II, qui existe encore rue de Tournon, et où logea en 1777, sous le nom de comte de Falkenstein, le fils de Marie-Thérèse, était tenu par un frère de Mercier. il s'était lié, le décidèrent à laisser à d'autres le soin de peser des mots et d'aligner des rimes. On n'a jamais cité, dit Mercier, à l'Académie française qu'un seul vers de ma façon, et qui fit schisme encore, le voici :

Le cœur qui n'aima point fut le premier athée.

La suppression des Jésuites fit un grand vide dans l'enseignement; il fallut s'occuper de boucher tous ces trous. Mercier dut à leur expulsion la chaire de rhétorique au collège de Bordeaux, où il professa quelque temps. Mais nous arriverons sur-le-champ à l'ouvrage qui le sortit de son obscurité et le classa tout d'abord parmi ces esprits remuants, audacieux, que la perspective de voir brûler leurs livres de la main du bourreau ne rendait que plus intrépides.

Ce fut en 1770, à Amsterdam, que parut la première édition de l’An deux mille quatre cent quarante, rêve s'il en fut jamais. Mercier suppose qu'il se réveille un matin, dans Paris, avec sept cents ans de plus. Sept cents ans ! vous pressentez qu'il a dû se succéder bien des événements durant cet intervalle, et qu'il s'est opéré plus d'une réforme politique et sociale. Jeié au milieu de cette société nouvelle qui a mis le temps à profit, notre philosophe, le seul spécimen

à survivant du passé, condamné à rapprocher à tous moments son époque de l'époque présente, se sent constamment humilié par des comparaisons qui ne sont pas à l'avantage du siècle dix-huitième. Rois, pontifes, magistrats, grands et peuples n'obéissent plus qu'à l'équité et à la raison. Plus d'oppression, de faveur, de simonie, d'abus d'aucun genre; tout ce que le penseur avait jadis rêvé comme une chimère irréalisable, s'est enfin accompli! Ce cadre original laissait le champ libre aux plans de

A.

réforme les plus osés, aux plus étranges comme aux plus audacieuses hypothèses. Nous ignorons si, l'an 2440, les prédictions de Mercier se vérifieront toutes; ce qu'il faut reconnaitre, et ce qui fait l'éloge de son coup d'ail, c'est que lui-même a pu voir beaucoup des améliorations qu'il avait souhaitées et annoncées. « C'est dans ce livre, écrit-il, que j'ai mis au jour et sans équivoque une prédiction qui embrassait tous les changements possibles, depuis la destruction des parlements... jusqu'à l'adoption des chapeaux ronds. Je suis donc le véritable prophète de la révolution, et je le dis sans orgueil. » S'il y a, et c'était inévitable, bien du fairas dans son livre, l’An deux mille quatre cent quarante n'en est pas moins une cuvre originale, pleine de vues saines, de philosophie et d'amour du bien public. Le ton déclamatoire qui ne l'entache que trop, n'est pas un défaut particulier à Mercier, c'est, ne l'oublions pas, le ton de cette époque dogmatique et prêcheuse qui poussait à la roue d'une révolution, sans trop se douter à quel prix de pareils changements s'opèrent. Mais le seul tableau de cette société sage, éclairée, parfaite, devenait forcément la critique de la société existante; et ce qui n'était qu'un rêve philosophique, aux yeux du gouvernement prenait l'aspect d'un libelle. L'on aurait pu inquiéter son auteur, l'on se borna à consigner l'ouvrage à la frontière et à défendre sa vente en France; ce qui n'empêcha pas, cela va sans dire, de débiler une partie de l'édition sous le manteau.

Organisation d'une activité incessante, Mercier s'est attaqué à tout : philosophie, éloquence, histoire, politique, théâtre, grammaire, romans; il se sentait une égale aptitude à tous les genres. Dans sa jeunesse, durant un carême entier, il composa jusqu'à des sermons qu'un

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ccclésiastique inconnu lui payait régulièrement sur le taux de quinze louis chacun. Nous disions plus haut qu'il n'apportait pas à son style, à sa forme toute la recherche qu'on est en droit d'exiger d'un auteur qui prétend se survivre; mais s'il était négligé, il rachetait parfois tout cela par l'élévation et le nerf de la pensée : « A travers les idées extravagantes et communes dont cet ouvrage est rempli (1), fait observer Grimm, qui n'est pas tendre pour Mercier, l'on rencontre non-seulement beaucoup d'excellentes choses, mais encore d’utiles vérités exprimées avec une grande énergie, comme celle-ci : « Le mépris dans les grandes « villes, est comme l'air infect qu'on y respire; on s'y fait. w Tacite aurait-il voulu dire autrement ? »

Un autre grief, c'est l'affectation de neologisme que l'on rencontre à chaque page, presque à chaque phrase. Mais, chez Mercier, ce n'est pas un néologisme de hasard ; il a érigé la néologie en système, et a publié même deux volumes trèscurieux sur la matière (2). Il faut lire d'un bout à l'autre sa préface, fougueux plaidoyer contre la douane grammaticale exercée par l'Académie et le dictionnaire : « On ne perd les États

que par timidité; il en est de même des langues, s'écrie-t-il, je veux étouffer la race des étouffeurs; je me sens pour cela les bras d'Hercule : il ne faut plus qu'enlever le pédant en l'air, et le séparer de ce qui fait sa force. Quand Corneille s'est présenté à l'Académie avec son mot invaincu, on l'a mis à la porte; mais moi qui sais comment on doit traiter la sottise et la pédanterie, je marche avec une phalange de trois mille mots, infanterie, cavalerie, hussards; et s'il y a

(1) Mon bonnet de nuit.

(2) Néologie ou Vocabulaire des mots nouveaux à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles.

beaucoup de morts et de blessés dans le combat, eh bien, j'ai une autre armée en réserve, je marche une seconde fois, car je brûle de culbuter tous ces corps académiques, qui n'ont servi qu'à rétrécir l'esprit de l'homme... Il n'y a rien de tel qu'un peuple sans académie, pour avoir une langue forte, neuve, hardie et grande. Je suis persuadé de cette vérité comme de ma propre existence. Ce mot n'est pas français, et moi je dis qu'il est français, car tu m'as compris : si vous ne voulez pas de mon expression, moi je ne veux pas de la vôtre. Mais le peuple qui a l'imagination vive, et qui crée tous les mots, qui n'écoute point, qui n'entend point ces lamentations enfantines sur la prétendue décadence du goût, lamentations absolument les mêmes de temps immémorial, le peuple bafoue les régenteurs de la langue, et l'enrichit d'expressions pittoresques, tandis que le lamentateur s'abandonne à des plaintes que le vent emporte. J'en appelle donc au peuple, juge souverain du langage; car si l'on écoute les puristes, l'on n'adoptera aucun mot, l'on n'exploitera aucune mine, l'on sera toujours tremblant, incertain ; l'on demandera à trois ou quatre hommes s'ils veulent bien nous permettre de parler et d'écrire de telle ou telle manière, et quand nous en aurons reçu la permission, ils voudront encore présider à la structure de nos phrases : l'homme serait enchainé dans la plus glorieuse fonction qui constitue un être pensant. Loin de nous cette servitude : la hardiesse dans l'expression suppose la hardiesse de la pensée..... La langue est à celui qui sait la faire obéir à ses idées. Laissez la langue entre les mains de nos feuillistes, folliculaires, souligneurs, elle deviendra nigaude comme eux. Donnezvous la peine d'orienter la carte de la littérature, pour en désigner le midi et le septentrion, c'est-à-dire les gens de

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