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qui ne pouvaient suffire à marquer du signe de la réconciliation tant de têtes tremblantes ou coupables rentrèrent dans une oisiveté absolue.

XXIX.

De certaines femmes.

Si les femmes attaquaient, que deviendrions-nous devant leurs charmes, devant leur audace passionnée et leurs amoureux transports ? La nature leur a donné la pudeur, qui est une suite du défaut de forces qui leur ont été sagement refusées. Aujourd'hui certaines femmes, par désæuvrement, par curiosité et surtout par ambition, ne s'interdisent point l'attaque: mais le système de la nature n'est pas rompu pour cela ; les hommes ont le droit de refuser, ou en sont quittes pour une passade.

Ce petit chapitre ne sera point entendu dans les pays fortunés où règne encore l'innocence : ailleurs il ne le sera que trop. Je n'ai donc pas besoin de l'achever. C'est bien à regret que ma plume touche à ces turpides; mais je peins Paris.

XXX.

Filles publiques.

Elles se donnent après tout pour ce qu'elles sont; elles ont un vice de moins, l'hypocrisie: elles ne peuvent causer les ravages qu'une femme libertine et prude occasionne souvent sous les fausse apparences de la modestie et de l'amour. Malheureuses victimes de l'indigence ou de l'abandon de leurs parents, rarement déterminées par un temperament fougueux, elles ne s'offensent ni de l'outrage ni du mépris ; elles sont avilies à leurs propres yeux; et ne pouvant plus régner par les grâces de la pudeur, elles se jettent du côté opposé, elles étalent l'audace de l'infamie.

Mais il y a encore des degrés dans cet abîme de corruption; l'une se livre tout à la fois au plaisir et à l'argent; l'autre est une brute qui n'a plus de sexe, et qui ne sent pas même la dérision qu'elle inspire.

Nous n'offenserons pas ici les oreilles chastes, ni les yeux de l'innocence, en leur présentant les scènes de la débauche et de la crapule; nous tairons les fantaisies du libertinage, les saillies et les fougues de cent cinquante mille célibataires, voués à quarante mille prostituées. Elles vont à ce nombre.

Un peintre qui a du génie, M. Rétif de la Bretonne, en a tracé le tableau dans son Paysan perverti : les touches en sont si vigoureuses, que le tableau en est révoltant; mais il n'est malheureusement que trop vrai. Arrêtons-nous, et gardons-nous d'épouvanter les imaginations sensibles; car les désordres voilés de l'humanité ne sont pas bons à mettre au grand jour.

Disons seulement que le nombre des filles publiques ne favorisant que trop le désordre des passions, a donné aux jeunes gens un ton libre qu'ils prennent avec les femmes les plus honnêtes; de sorte que dans ce siècle si poli, on est grossier en

amour.

Nous sommes si éloignés de la galanterie ingénieuse de nos pères, que notre conversation avec les femmes que nous estimons le plus est rarement délicate. Elles abondent en mauvaises plaisanteries, en équivoques, en narrations scandaleuses. Il serait temps de corriger ce mauvais ton; c'est aux femmes qu'il appartient d'établir la réforme, en ne permettant plus ces propos qu'elles ont été obligées de souffrir, sous peine de passer pour bégueules.

Les passions honteuses et publiques portent avec elles leur contre-poison, et ne sont pas peut-être si difficiles à réprimer que celles dont le déréglement paraît excusable; en sorte que je croirais qu'une fille publique est plus près de devenir honnête femme que la femme galante.

Mais le scandale des filles publiques est poussé trop loin dans la capitale. Il ne fa!ıdrait pas que le mépris des mœurs fût si visible, si affiché; il faudrait respecter davantage la pudeur et l'honnêteté publique.

Comment un père de famille, pauvre et honnête, se flatterat-il de conserver sa fille innocente et intacte, dans l'âge des passions, lorsque celle-ci verra à sa porte une prostituée mise élégamment, attaquer les hommes, faire parade du vice, briller au sein de la débauche, et jouir, sous la protection des lois mêmes, de sa licence effrénée ? Le retour qu'elle fera sur elle-même lui dira qu'il n'y a aucun prix solide attaché à l'exercice de la vertu, et elle se lassera de se combattre elle-même : la raison ne pourra point lui faire apercevoir distinctement les avantages qui résultent de la sagesse; elle ne verra que l'exemple le plus dangereux des séducteurs, surtout pour son sexe.

Aussi n'est-il guère possible que l'imagination la plus hardic ajoute à la licence des mœurs actuelles : la corruption dans le dernier ordre des citoyens, ainsi que dans le premier, n'a presque plus de progrès à faire

On compte à Paris trente mille filles publiques , c'est-à-dire vulgivagues, et dix mille environ moins indécentes, qui sont entretenues, et qui d'année en année passent en différentes mains. On les appel uit autrefois femmes amoureuses, filles folles de leur corps. Les filles publiques ne sont point amoureuses ; et si elles sont folles de leur corps, ceux qui les fréquenteist sont beaucoup plus inseusés.

La police va chercher des espionnes dans ce corps infâme. Ses agents mettent ces malheureuses à contribution, ajoutent leurs désordres aux désordres de la chose, exercent un empire sourdement tyrannique sur cette portion avilie, qui pense qu'il n'y a plus de lois pour elle : ils se montrent enfin quelquefois plus horriblement corrompus que la vile prostituée; car celle-ci acquiert le droit de les traiter avec mépris, tant ils remportent le prix de la bassesse ! Oui, il y a des êtres au-dessous de ces femmes de mauvaise vie, et ces êtres sont certains hommes de police.

Une ordonnance de police fait défense au inarchands de louer à ces femmes, à prix d'argent, à la semaine ou à la journée, des robes, des pelisses, des mantelets et autres ajustements; ce qui prouve d'un côté l'extrême misère, et de l'autre l'usure effroyable que ces marchands ne rougissaient pas d'exercer sur ces créatures, qui n'ont ni meubles ni vêtements, et qui sentent la nécessité de se parer, afin d'être payées à un plus haut prix; car une pelisse rend plus exigeante qu’un casaquin.

Toutes les semaines on en fait des enlèvements nocturnes, avec une facilité qui, trop excessive, ne saurait manquer de déplaire au spéculateur politique, malgré le mépris qu'inspire l'espèce que l'on traite ainsi. Le spéculateur songera à la violation de l'asile domestique dans les heures de la nuit, à la faiblesse du sexe, aux mauvais traitements qu'il essuie, et aux inconvénients qui en peuvent résulter, ces créatures étant quelquefois enceintes ; car le libertinage ne les dispense pas toujours d'être mères.

On les conduit dans la prison de la rue Saint-Martin, et le dernier vendredi du mois elles passent à la police ; c'est-à-dire, qu'elles reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la Salpêtrière. Elles n'ont ni procureurs, ni avocats, ni défenseurs. On les juge fort arbitrairement.

Le lendemain on les fait monter dans un long chariot qui n'est pas couvert. Elles sont toutes debout et pressées. L'une pleure, l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées soutiennent les regard de la populace qui les apostrophe; clles ripostent indécemment, et bravent les huées qui s'élèvent sur leur passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein jour, et les propos que celte marche occasionne sont encore une atteinte à l'honnêté publique.

Les plus huppées et les matrones, avec un peu d'argent, obtiennent la permission d'aller dans un chariot couvert.

Arrivées à l'hôpital, on les visite, et on sépare celles qui sont infectées, pour les envoyer à Bicêtre y trouver la cure ou la mort: nouveau tableau qui s'offre à ma plume, mais que je recule encore, frémissant de le tracer, et non guéri de l'impression horrible qu'il a laissé dans tous mes sens.

O toi qui, loin des villes, respires en paix l'air des monts, heureux habitant des Alpes ! tu ne vois autour de toi que des beautés innocentes, pures et intactes, comme la neige qui coul'onne les sommets resplendissants de ces montagnes qui ceintrent l'horizon ; dans ce séjour des vertus, aussi éloigné par tes meurs du siége brillant de la corruption que tu en es loin par tes goûts simples et paisibles, apprends à connaître et à mieux goûter les chastes embrassements d'une tendre épouse et les caresses d'une seur aimée. Tu sais combien la pureté de l'âme et la modestie vraie et touchante prêtent de charmes et d'intérêt à la beauté, quelle distance infinie se trouve entre le sourire maviéré et le regard d'une Parisienne, et le front animé et pudique de ces vierges brillantes de fraîcheur et de santé, pour qui la débauche est encore un mot sans idées ! Ah! trop heureux républicains, conservez tous dans vos paisibles retraites cette pureté de meurs, gage de la félicité et des vertus domestiques; pleurez sur le jeune imprudent qui, épris d'un vain faste, amoureux d'un luxe puéril, trompé par une liberté licencieuse, va se précipiter dans les grossières voluptés de la capitale; retenez-le; cnchaînez-le; et de peur que des mots honteux ne viennent à frapper les chaste oreilles des jeunes beautés qu'il abandonne, et qui les feraient rougir sans qu'elles en comprissent toute l'étendue, dites-lui en langue non vulgaire: « Siste miser! ibi « luxus et avaritia matrimonio discordi junguntur ; ibi ingenui« tas morum corrumpitur et venditur auro; ibi horribilis caco« monades veneris templum et voluptatum sedes occupat; ibi « amoris sagittæ mortiferæ et venenatæ ; ibi exercentur artes

; « damnosæ, seu saltem vanæ et prorsùs inutiles; ibi moventur lia tes et jurgia ; ibi justitia ipsa gladiun pro miseris tenet; ibi « miseros agricolas excoriant et procurator et publicanus, nec « missura cutem, nisi plena cruoris, hirundo ; ibi fastus et

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