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Anglais d'une ignorance crédule; mais l'amour du merveilleux a agi sur ce peuple, comme il aurait fait à Paris, à Madrid , à Vienne. Chacun se disait : Il n'est pas possible que cet homme veuille tromper tout le monde, lorsqu'il invite avec éclat tout un public, lorsque les affiches, plaquées contre les murailles, annoncent ce prodigieux tour de force. Quand l'opérateur se trouvera sous les yeux d'une nombreuse assemblée, qu'on ne brave point impunément, il y aura là-dessous quelque chose d'extraordinaire et qui ne se devine point. Si ce charlatan eût dit à chacun en particulier : Venez chez moi, je me mettrai tout entier dans une pinte; on lui aurait ri au nez: mais au moyen de l'affiche imprimée et collée, au moyen de l'assurance effrontée du prometteur, vu le concours du monde, l'argent des billets, la foule et la publicité, chacun se disait secrètement : On ne saurait se jouer à ce point d'un public respectable. Tel est le peuple: il ne croit pas qu'on puisse le tromper en corps. L'idée de la fuite de l'homme, emportant l'argent des curieux et laissant la bouteille vide sur la scène ne vint à personne. Les promesses hardies gagneront toujours le peuple, et surtout en finances. Que n'a-t-il pas prêté en France depuis cent ans (1)?

Depuis, un faiseur de miracles, sans y songer et sans le vouloir, a entraîné tout Paris; et, sans la police, on en faisait subitement un Dieu (2). Depuis, un enfant a vu sous terre, et des

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(1) Voici quelques détails sur cette facétie, qui ne fut pas du goût de tout le monde, on se l'imagine. Un beau matin, l'idée viot à lord Chesterfield de métamorphoser l'un de ses porteurs de chaise en physicien italien, et, le travestissement une fois opéré, toute la ville de Londres est réveillée par l'annonce du plus incroyable prodige. Le physicien italien se faisait fort d'entrer tout entier dans une bouteille d'une pinte! Le miracle devait avoir lieu sur le théâtre de Covent-Garden. Vous vous imaginez quelle affluence : quatre mille personnes assiégeant la salle et achetant laborieusement le droit d'assister à cet étrange phénomène ! Pendant cela, l'Italien de contrebande, le porteur de milord de prendre le large et de décamper avec l'argent versé à la porte pour voir le contenu plus grand que le contenant. Les bourgeois de Londres, les faiseurs de paris en furent, comme de juste, pour leurs frais de curiosité et de déboursé.

(Nole de l'édileur.) (2) En 1772, si je ne me trompe, rue des Ciseaux, trente mille hommes disaient : C'est un prophèle ; il guérit en louchant. La rue ne désemplissait pas d'estropiés,

académiciens et des gazetiers l'ont cru et annoncé. Depuis, un chanoine d'Étampes a demandé cent mille livres d'une machine avec laquelle il voyagerait dans l'air, et les cent mille livres ont été déposées chez un notaire (1).

L'amour du merveilleux nous séduit donc toujours, parce que, sentant confusément combien nous ignorons les forces de la nature, tout ce qui nous conduit à quelques découvertes en ce genrc est reçu avec transport.

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d'aveugles, etc. C'était une frénésie, mais qui avait cela de particulier, qu'elle ne sortit pas d'un caractère calme, confiant, tranquille. Il n'y eut point de tumulte, point de cet emportement si commun dans les émotions populaires. Une persuasion intime avait rendu les esprits modérés. On s'approchait de la maison, pour ainsi dire, en silence. Le guérisseur avait un air modeste et simple : il était devenu prophèle à son grand étonnement et comme par hasard. On le fit sortir de Paris avec sa femme. Le peuple, le voyant partir, se mit à le bénir, et se dispersa sans plaintes ni murmures. On ne vit jamais une si grande affluenc et plus de tranquillité dans la multitude.

(Nole de Mercier.) (1) Ce chanoine s'appelait Desforges. Ce n'était pas la première fois, du reste, qu'il occupait le public de ses rêveries. En 1758, il fit paraitre uo livre qui devait soulever et souleva contre lui l'indignation et les foudres ecclésiastiques. Ce livre avait pour titre : Avantages du mariage, el combien il est nécessaire et salulaire aux prélres et aux évêques de ce temps-ci d'épouser une fille chrélienne. Un arrêt du parlement condamna l'ouvrage à être brûlé par la main du bourreau. Quaut à l'auteur, il fut mis à la Bastille, d'où il fut transféré daos le séminaire de Seos. Les loisirs que lui procurèrent ces deux résidences forcées lui permireat d'étudier à food l'amour des hirondelles, qu'il chanta avec une verve si désordonnée que l'on arreta la publication de son poëme. Il se jeta alors dans la mécanique. Sa première idée fut de donner des ailes à un paysan. Il l'empluma de la tête aux pieds, ie fit monter au haut d'un clocher, et lui dit de s'élancer, sans rien craindre, dans l'espace. Notre homme ne fut pas de cet avis, et refusade tenter l'aventure. Ce fut alors que l'abbé Desforges eut recours à sa gondole volante et ouvrit une souscription. Les fonds versés, il fallut bien s'exécuter. Le chanoine se fait porter par quatre paysans sur une bauteur, près Étampes; le signal est donné, la gondole est livrée à elie-même; mais, au lieu de décrire dans l'espace une ligne horizontale, elle foinba lourdement å terre, entrainant le nouvel Icare, qui en fut quitte pour une légère contusion au coude. « On pe brûlera jamais le chanoine comme sorcier, dit Grimm. Tout ce qu'il sait de magie se réduit à une chose très-simple : il a fabriqué une espèce de gondole d'osier, il l'a enduite de plumes, il l'a surmontée d'un parasol de plumes; il s'y

ampe avec deux rames à loogues plumes, et il espère, à force de ramer, de se soutenir dans les airs et de les traverser. Le miracle ne s'est pas encore fait, mais il peut se faire encore, et la foi du chanoine se soutient malgré sa culbute, ,

(Nole de l'éditeur.)

Un peut-être qui se passe en nous, nous fait espérer quelque chose de nouveau ; et voilà pourquoi l'enthousiaste frappera toujours avec avantage les fibres des cerveaux humains. Son ton, son assurance, son wil enflammé, son air prophétique, feront tomber dans le piége jusqu'à celui qui le connaît.

Les convulsionnaires ont fait des tours de forces, qui surpassent, il faut l'avouer, tout ce qu'on voit à la foire de plus étonnant en ce genre. Peu de gens en ont le secret; aussi ces contorsions ont-elles le droit d'étonner, et même d'effrayer les regards les plus intrépides et les esprits les plus en garde contre le merveilleux. On peut assurer que ces tours ont quelque chose de vraiment extraordinaire, quoiqu'on sache de quoi est capable l'ardeur du fanatisme et le désir de le propager. Si quelqu'un a cru y reconnaître quelque chose de surnaturel, il est très-excusable.

Un poëte nommé Guymond de la Touche, auteur d'une tragédie intitulée Iphygénie en Tauride, est mort à Paris pour avoir vu des convulsionnaires. Il fut tellement frappé d'horreur et d'effroi qu'il en prit la fièvre. Dans son délire, il avait devant les yeux ces images effrayantes; et ne sachant à quelle cause les attribuer, il expira, l'émotion ayant été trop forte pour son âme sensible.

Une secte nouvelle, composée surtout de jeunes gens, paraît avoir adopté les visions répandues dans un livre intitulé les Erreurs et la Vérité, ouvrage d'un mystique à tête échauffée, qui a néanmoins quelques éclairs de génie (1).

Cette secte est travaillée d'effections vaporeuses; maladie singulièrement commune en France depuis un demi-siècle; maladie qui favorise tous les écarts de l'imagination, et lui donne une tendance vers ce qui tient du prodige et du surnaturel.

(1) Des erreurs et de la vérité, ou les hommes rappelés au principe universel de la science, par un philosophe inconnu. Ce livre est du marquis Louis-Claude de Saint-Martin, écrivain mystique, né à Amboise en 1743, mort a Aunay, près Chåtenay, en 1803.

(Note de l'éditeur.)

Selon cette secte, l'homme est un être dégradé, le mal moral est son propre ouvrage; il est sorti du centre de vérité; Dieu par sa clémence le retient dans la circonférence, lorsqu'il aurait pu s'en éloigner à l'infini; le cercle n'est que l'explosion du centre:c'est à l'homme de se rapprocher du centre par la tangente.

Pour pouvoir enfiler cette tangente, les sectateurs de ces idées creuses vivent dans la plus rigoureuse continence, jeûnent jusqu'à tomber dans le marasme, se procurent ainsi des rêves extatiques, et éloignent toutes impressions terrestres, afin de laisser à l'âme une liberté plus entière et une communication plus facile avec le centre de vérité.

L'activité de l'esprit humain qui s'indigne de son ignorance; cette ardeur de connaître et de pénétrer les objets par les propres forces de l'entendement; ce sentiment confus que

l'homme porte en lui-même, et qui le détermine à croire qu'il a le germe des plus hautes connaissances : voilà ce qui précipite des imaginations contemplatives dans cette investigation des choses invisibles ; plus elles sont voilées, plus l'homme faible et curieux appelle les prodiges et se confie aux mystères. Le monde imaginaire est pour lui le monde réel.

XXIII.

Langue du maître aux cochers.

On distingue parfaitement le cocher d'une courtisane de celui d'un président; le cocher d'un duc d'avec celui d'un financier; mais à la sortie du spectacle, voulez-vous savoir au juste dans quel quartier va se rendre tel équipage? écoutez bien l'ordre que donne le maître au laquais, ou plutôt que celui-ci rend au cocher : au Marais, on dit au logis; dans l'île SaintLouis, à la maison ; au faubourg Saint-Germain, à l'hôtel; et dans le faubourg Saint-Honoré, allez. On sent, sans avoir besoin d'un commentaire, tout ce que ce dernier mot a d'imposant.

A la porte des spectacles se trouve toujours un aboyeur à la voix de Stentor, qui crie: Le carrosse de M. le marquis! le carrosse de madame la comtesse! le carrosse de M. le président ! Sa voix terrible retentit jusqu'au fond des tavernes où boivent les laquais, jusqu'au fond des billards où les cochers se querellent et se disputent. Cette voix qui remplit un quartier couvre tout, absorbe tout, le bruit confus des hommes et des chevaux. Laquais et cochers, à ce signal retentissant, abandonnent les pintes et les queues, et courent reprendre la bride des chevaux et ouvrir la portière.

Cet aboyeur, pour donner à sa poitrine une force plus qu'humaine, renonce au vin et ne boit que de l'eau-de-vie. Il est toujours enroué, mais cet enrouement mème imprime à sa voix un son rauque et épouvantable, qui ressemble à un tocsin. Il crève bientôt à ce métier. Un autre le remplace; il hurle de même, boit de même, et meurt comme son prédécesseur, à force d'avoir avalé de l'eau-de-vie d'épicier.

XXIV.

Messes.

On dit par jour à Paris six à sept mille messes, à quinze sous

à pièce. Les capucins font gràce de trois sous. Toutes ces messes ont été fondées par nos bons aïeux, qui pour un rêve, commandaient le sacrifice non sanglant. Point de testament sans une fondation de messes; c'eût été une impiété, et les prêtres auraient refusé la sépulture à quiconque eût oublié cet article, ainsi que les faits anciens le prouvent.

Entrez dans une église, à droite, à gauche, en face, en arrière, de côté : un prêtre ou consacre ou élève l'hostie, ou la mange, ou prononce l’lte missa est.

Des prêtres irlandais se sont quelquefois avisés de dire deux messes par jour; et vu l'immensité de la ville, le hasard seul

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