Page images
PDF
EPUB

Un peut-être qui se passe en nous, nous fait espérer quelque chose de nouveau; et voilà pourquoi l'enthousiaste frappera toujours avec avantage les fibres des cerveaux humains. Son ton, son assurance, son œil enflammé, son air prophétique, feront tomber dans le piége jusqu'à celui qui le connaît.

Les convulsionnaires ont fait des tours de forces, qui surpassent, il faut l'avouer, tout ce qu'on voit à la foire de plus étonnant en ce genre. Peu de gens en ont le secret; aussi ces contorsions ont-elles le droit d'étonner, et même d'effrayer les regards les plus intrépides et les esprits les plus en garde contre le merveilleux. On peut assurer que ces tours ont quelque chose de vraiment extraordinaire, quoiqu'on sache de quoi est capable l'ardeur du fanatisme et le désir de le propager. Si quelqu'un a cru y reconnaître quelque chose de surnaturel, il est très-excusable.

Un poëte nommé Guymond de la Touche, auteur d'une tragédie intitulée Iphygénie en Tauride, est mort à Paris pour avoir vu des convulsionnaires. Il fut tellement frappé d'horreur et d'effroi qu'il en prit la fièvre. Dans son délire, il avait devant les yeux ces images effrayantes; et ne sachant à quelle cause les attribuer, il expira, l'émotion ayant été trop forte pour son âme sensible.

Une secte nouvelle, composée surtout de jeunes gens, paraît avoir adopté les visions répandues dans un livre intitulé les Erreurs et la Vérité, ouvrage d'un mystique à tête échauffée, qui a néanmoins quelques éclairs de génie (1).

Cette secte est travaillée d'effections vaporeuses; maladie singulièrement commune en France depuis un demi-siècle; maladie qui favorise tous les écarts de l'imagination, et lui donne une tendance vers ce qui tient du prodige et du surnaturel.

(1) Des erreurs et de la vérité, ou les hommes rappelés au principe universel de la science, par un philosophe inconnu. Ce livre est du marquis Louis-Claude de Saint-Martin, écrivain mystique, né à Amboise en 1743, mort a Aunay, près Châtenay, en 1803. (Note de l'éditeur.)

Selon cette secte, l'homme est un être dégradé, le mal moral est son propre ouvrage, il est sorti du centre de vérité; Dieu par sa clémence le retient dans la circonférence, lorsqu'il aurait pu s'en éloigner à l'infini; le cercle n'est que l'explosion du centre: c'est à l'homme de se rapprocher du centre par la tangente.

Pour pouvoir enfiler cette tangente, les sectateurs de ces idées creuses vivent dans la plus rigoureuse continence, jeûnent jusqu'à tomber dans le marasme, se procurent ainsi des rêves extatiques, et éloignent toutes impressions terrestres, afin de laisser à l'âme une liberté plus entière et une communication plus facile avec le centre de vérité.

L'activité de l'esprit humain qui s'indigne de son ignorance; cette ardeur de connaître et de pénétrer les objets par les propres forces de l'entendement; ce sentiment confus que l'homme porte en lui-même, et qui le détermine à croire qu'il a le germe des plus hautes connaissances: voilà ce qui précipite des imaginations contemplatives dans cette investigation des choses invisibles; plus elles sont voilées, plus l'homme faible et curieux appelle les prodiges et se confie aux mystères. Le monde imaginaire est pour lui le monde réel.

XXIII.

Langue du maître aux cochers.

On distingue parfaitement le cocher d'une courtisane de celui d'un président; le cocher d'un duc] d'avec celui d'un financier; mais à la sortie du spectacle, voulez-vous savoir au juste dans quel quartier va se rendre tel équipage? écoutez bien l'ordre que donne le maître au laquais, ou plutôt que celui-ci rend au cocher: au Marais, on dit au logis; dans l'île SaintLouis, à la maison; au faubourg Saint-Germain, à l'hotel; et dans le faubourg Saint-Honoré, allez. On sent, sans avoir besoin d'un commentaire, tout ce que ce dernier mot a d'imposant.

A la porte des spectacles se trouve toujours un aboyeur à la voix de Stentor, qui crie: Le carrosse de M. le marquis! le carrosse de madame la comtesse! le carrosse de M. le président! Sa voix terrible retentit jusqu'au fond des tavernes où boivent les laquais, jusqu'au fond des billards où les cochers se querellent et se disputent. Cette voix qui remplit un quartier couvre tout, absorbe tout, le bruit confus des hommes et des chevaux. Laquais et cochers, à ce signal retentissant, abandonnent les pintes et les queues, et courent reprendre la bride des chevaux et ouvrir la portière.

Cet aboyeur, pour donner à sa poitrine une force plus qu'humaine, renonce au vin et ne boit que de l'eau-de-vie. Il est toujours enroué, mais cet enrouement mème imprime à sa voix un son rauque et épouvantable, qui ressemble à un tocsin. Il crève bientôt à ce métier. Un autre le remplace; il hurle de même, boit de même, et meurt comme son prédécesseur, à force d'avoir avalé de l'eau-de-vie d'épicier.

XXIV.

Messes.

On dit par jour à Paris six à sept mille messes, à quinze sous pièce. Les capucins font gràce de trois sous. Toutes ces messes ont été fondées par nos bons aïeux, qui pour un rêve, commandaient le sacrifice non sanglant. Point de testament sans une fondation de messes; c'eût été une impiété, et les prêtres auraient refusé la sépulture à quiconque eût oublié cet article, ainsi que les faits anciens le prouvent.

Entrez dans une église, à droite, à gauche, en face, en arrière, de côté un prêtre ou consacre ou élève l'hostie, ou la mange, ou prononce l'lte missa est.

Des prêtres irlandais se sont quelquefois avisés de dire deux messes par jour; et vu l'immensité de la ville, le hasard seul

a fait reconnaître la supercherie. Un double appétit les forçait à cette double célébration.

Dans le siècle passé, un prêtre du Petit-Saint-Antoine était marié secrètement, et tenait son ménage près de la place Maubert. Il se partageait avec la même ferveur entre l'autel et son épouse. Bon prêtre, bon mari, père de cinq enfants, il s'habillait deux fois par jour, pour tromper les regards et remplir ses doubles fonctions, qui lui étaient également chères. Sa félicité fut traversée par un cruel délateur; le parlement cassa son mariage, et il fut exilé à perpétuité: heureux de ne pas subir une peine plus grave.

L'abbé Pellegrin n'était pas marié; mais il faisait des opéras tout en disant la messe. Le démon ne présidait pas à ses compositions; car elles étaient extrêmement froides. On fit sur lui

ces vers:

Le matin catholique et le soir idolâtre,
Il dine de l'autel et soupe du théâtre.

Un prince ayant nommé pour son aumônier l'abbé P***, connu par ses nombreuses et intéressantes productions, lui dit à sa première audience: Monsieur l'abbé, vous voulez donc être mon aumônier? mais sachez que je n'entends point de messes. -Et moi, monseigneur, je n'en dis point (1).

On appelait messe musquée une messe tardive qui se disait, il y a quelques années, au Saint-Esprit, à deux heures; le beau monde paresseux s'y rendait en foule avant le dîner. On donnait trois livres au prêtre, parce qu'il était obligé de jeûner jusqu'à cette heure; la loueuse de chaises y gagnait encore. L'archevêque a défendu la messe et l'on a pris depuis la méthode de s'en passer. Il aurait mieux valu ne point abolir la messe musquée.

Depuis dix ans le beau monde ne va plus à la messe; on n'y va que le dimanche, pour ne pas scandaliser les laquais, et les laquais savent qu'on n'y va que pour eux.

(1) Le prince de Conti et l'auteur de Manon Lescaut, l'abbé Prévôl.

(Nole de l'éditeur.)

Le 3 août 1670, le nommé François Sarrazin, natif de Caen en Normandie, âgé de vingt-deux ans, d'abord huguenot, puis catholique, mais toujours ennemi de la présence réelle, attaqua l'hostie, l'épée à la main, au moment que le prêtre la levait, dans l'église Notre-Dame, à l'autel de la Sainte-Vierge. En voulant percer ladite hostie immédiatement après la consécration, il blessa de deux coups le prêtre, qui prit la fuite; mais ses blessures ne furent pas dangereuses.

Aussitôt toutes les messes cessèrent, on dépouilla les autels de leurs ornements, l'église fut fermée jusqu'au jour de la réconciliation.

Le 5 août François Sarrazin fit amende honorable, ayant un écriteau devant et derrière, portant ces mots : sacrilége impie. On lui coupa le poing, et il fut brûlé vif en place de Grève; il ne donna aucun témoignage de repentir ni de regret de mourir.

Le 12 se fit la réparation solennelle du sacrilége commis. Il y eut une procession générale, où assistèrent toutes les cours souveraines. Toutes les boutiques, tant de la ville que des faubourgs, furent fermées par ordre du sieur de la Reynie, lieutenant de police. Voyez la Gazetle de France 1670, page 771 jusqu'à la page 796.

Aucun sacrilége de cette espèce, grâces à Dieu, n'a été commis dans notre siècle, malgré les écrits, les discours et le grand nombre d'incrédules. L'on n'a pas troublé la moindre aspersion d'eau bénite, et jusque dans les processions publiques du jubilé, le culte, toujours extérieurement respecté, n'a reçu aucune atteinte.

On dira que de la Barre d'Abbeville a donné un scandale public. Il n'y a rien de moins prouvé que la mutilation de ce crucifix sur un pont. Ce crucifix de plâtre était à portée d'être renversé à chaque minute par les charrettes, et le chevalier de la Barre n'était pas homme à tirer l'épée contre un crucifix; il avait de la raison et de la philosophie; il mourut avec une fermeté tranquille. Le parlement, uniquement pour prouver aux Jé

« PreviousContinue »