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rentes suspendu; mais j'ai vu un ministre voler un argent qui n'était point dans les coffres royaux, briser ceux de ses voisins, et faire des opérations vraiment cartouchiennes. Qui le croirait? Il passa encore pour un homme habile, tandis qu'il n'y en eut jamais de plus inepte et de plus impudent: car il allait anéantir pour jamais le crédit qui restait au monarque.

J'ai vu la morgue pédantesque des économistes et de ces agromanes enflés de leurs prétendues découvertes annoncer une régénération universelle, sans songer au fondement des lois politiques. Leur emphase ridicule, leur style dur et prolixe n'a pas contribué à faire honorer le maître. Il fut l'auteur de la cherté des grains, par les spéculations fausses, précipitées et précoces qu'il avait fait adopter au ministère. Et celui-ci, satisfait de rejeter la calamité générale sur un parti qu'il devait bientôt abandonner et livrer au ridicule, ne songea qu'à l'argent immense qu'il en retira.

J'ai vu les Encyclopédistes n'accorder du mérite, des talents, et même de l'esprit, qu'aux gens de leur parti, et vouloir bientôt juger tous les arts, même les plus éloignés de leurs connaissances. Ils ont donné prise sur eux par ce ridicule outré; ils ont été ridiculisés à leur tour, pour avoir manqué d'esprit, en voulant dominer tous les esprits. On a ri à leurs dépens, et l'on a bien fait.

Je n'ai point vu de guerres civiles, parce qu'elles n'ont lieu que dans les États d'un tempérament robuste; mais j'ai vu deux mutineries d'écoliers: l'une, pour des enfants qu'on enlevait ou qu'on n'enlevait pas (1); et l'autre, pour obliger (à ce qu'il paraît) le monarque à destituer son ministre, qui était un honnéte homme.

(4) On avait chargé les exempts de police d'enlever les enfants vagabonds et mendiants; ils mirent en chartre privée quelques enfants de petits bourgeois, et ce, pour faire contribuer les parents. Dans le même temps il y avait des fours, c'està-dire des endroits reculés, où les enrôleurs entraînaient les jeunes gens par force ou par adresse; ils n'en sortaient qu'après avoir signé un engagement forcé. On a détruit ces abus odieux. (Nole de Mercier.)

On tua dans la première un exempt : dans la seconde, on vola les pains chez les boulangers, et l'on pendit fort mal à propos deux hommes (les premiers venus), lorsque tout était tranquille et calme. Cruauté froide et inutile! Le récit des causes appartient à l'histoire.

J'ai vu enfin le même roi, qui avait été adoré, ne pas faire couler de larmes à sa mort. Était-ce là le même peuple qui s'était montré enthousiaste de son monarque, qui avait fait retentir les voûtes des temples de sanglots et de gémissements pour obtenir sa guérison, lorsqu'il était malade à Metz? Qu'avait-il fait pour mériter ces premiers transports? Qu'avait-il fait pour exciter des sentiments absolument contraires? Qu'était-il donc, cet homme tour à tour adoré et vu avec indifférence? Ce qu'il était? Voici ma réponse.

On peut peindre une nation, un peuple, un corps, une assemblée; on peut faire le tableau des divers intérêts qui agitent les royaumes; on peut deviner les ressorts de la politique de l'Europe: ces touches hardies, élevées, grandes, majestueuses, sont à notre disposition, et l'on peut rencontrer juste. Mais qui a des instruments assez fins, l'œil assez pénétrant, pour approfondir le cœur d'un homme, le décomposer et le définir?

J'ai vu le caractère du roi dont je parle, analysé, retourné pendant plus de trente années, et n'être pas encore saisi. Quel homme cependant dont la vie fût plus publique?

Je ne dirai pas tout ce que j'ai vu : on doute souvent de la vérité de l'histoire, lorsqu'elle nous parle de certains désordres dans les gouvernements. Ces faits incroyables passent pour exagérés ou fabuleux. Il faut attendre que plusieurs autorités viennent à l'appui de l'historien, pour qu'il ose peindre ce qui a élé. Je ne hasarderai donc point ici une peinture qui passerait pour chimérique. Je n'ai point vu Domitien assemblant les sénateurs pour savoir à quelle sauce il mettrait un prodigieux turbot: mais il n'a pas autant surpris le sénat que nous l'ima

ginons. Nous avons vu des choses aussi extraordinaires sans y faire beaucoup d'attention, etc., etc., etc.

Mais j'entends soutenir, d'un côté, que la France possède assez de numéraire pour toutes ses opérations; et j'entends soutenir de l'autre, que le numéraire manque à la France pour mettre ses finances au niveau de celles d'Angleterre; que la France a moins de finances que les autres États; qu'un Hollandais est cinq fois plus riche qu'un Français; et que tant que nous n'aurons pas des billets publics circulants, nous n'aurons pas les avantages dont nous devrions jouir.

Enfin j'entends vanter la politique des États, qui ont joint des finances artificielles aux réelles. Le mouvement augmenterait, et l'on saurait par la banque, ajoute-t-on, quel est le fonds de l'espèce qui se trouve dans l'État : connaissance qui nous manque, et qui serait utile au gouvernement, puisqu'il connaîtrait ses facultés et ses ressources.

Voilà les questions que l'on agite vivement au moment que j'écris. Qu'en résultera-t-il, puisque l'opinion publique est une loi commencée? Je l'ignore. Établira-t-on une Banque royale à la suite de tous ces emprunts, et à cause même de ces emprunts, comme en Angleterre ? Mais l'État en Angleterre est solidaire : tous les citoyens de France se rendraient-ils ou pourraient-ils se rendre solidaires de même ? Tout ce que je sais, c'est qu'il y a loin de ces graves disputes à celles qui partageaient la ville, 1 y a cent ans, sur le mérite de deux sonnets.

XXII.

Amour du merveilleux.

à

Un homme à Londres annonce publiquement que tel jour, telle heure, à la vue de tout un peuple, on le verra s'enfermer dans une bouteille. Qui fit courir tout le monde à cette ridicule affiche, et payer chèrement les places? On ne peut accuser les

Anglais d'une ignorance crédule; mais l'amour du merveilleux a agi sur ce peuple, comme il aurait fait à Paris, à Madrid, à Vienne. Chacun se disait : Il n'est pas possible que cet homme veuille tromper tout le monde, lorsqu'il invite avec éclat tout un public, lorsque les affiches, plaquées contre les murailles, annoncent ce prodigieux tour de force. Quand l'opérateur se trouvera sous les yeux d'une nombreuse assemblée, qu'on ne brave point impunément, il y aura là-dessous quelque chose d'extraordinaire et qui ne se devine point. Si ce charlatan eût dit à chacun en particulier: Venez chez moi, je me mettrai tout entier dans une pinte; on lui aurait ri au nez: mais au moyen de l'affiche imprimée et collée, au moyen de l'assurance effrontée du prometteur, vu le concours du monde, l'argent des billets, la foule et la publicité, chacun se disait secrètement: On ne saurait se jouer à ce point d'un public respectable. Tel est le peuple: il ne croit pas qu'on puisse le tromper en corps. L'idée de la fuite de l'homme, emportant l'argent des curieux et laissant la bouteille vide sur la scène ne vint à personne. Les promesses hardies gagneront toujours le peuple, et surtout en finances. Que n'a-t-il pas prêté en France depuis cent ans (1)?

Depuis, un faiseur de miracles, sans y songer et sans le vouloir, a entraîné tout Paris; et, sans la police, on en faisait subitement un Dieu (2). Depuis, un enfant a vu sous terre, et des

(1) Voici quelques détails sur cette facétie, qui ne fut pas du goût de tout le monde, on se l'imagine. Un beau matin, l'idée vint à lord Chesterfield de métamorphoser l'un de ses porteurs de chaise en physicien italien, et, le travestissement une fois opéré, toute la ville de Londres est réveillée par l'annonce du plus incroyable prodige. Le physicien italien se faisait fort d'entrer tout entier dans une bouteille d'une pinte! Le miracle devait avoir lieu sur le théâtre de Covent-Garden. Vous vous imaginez quelle affluence: quatre mille personnes assiégeant la salle et achetant laborieusement le droit d'assister à cet étrange phénomène! Pendant cela, l'Italien de contrebande, le porteur de milord de prendre le large et de décamper avec l'argent versé à la porte pour voir le contenu plus grand que le contenant. Les bourgeois de Londres, les faiseurs de paris en furent, comme de juste, pour leurs frais de curiosité et de déboursé. (Note de l'éditeur.)

(2) En 1772, si je ne me trompe, rue des Ciseaux, trente mille hommes disaient: C'est un prophète; il guérit en touchant. La rue ne désemplissait pas d'estropiés,

académiciens et des gazetiers l'ont cru et annoncé. Depuis, un chanoine d'Étampes a demandé cent mille livres d'une machine avec laquelle il voyagerait dans l'air, et les cent mille livres ont été déposées chez un notaire (1).

L'amour du merveilleux nous séduit donc toujours, parce que, sentant confusément combien nous ignorons les forces de la nature, tout ce qui nous conduit à quelques découvertes en ce genre est reçu avec transport.

d'aveugles, etc. C'était une frénésie, mais qui avait cela de particulier, qu'elle ne sortit pas d'un caractère calme, confiant, tranquille. Il n'y eut point de tumulte, point de cet emportement si commun dans les émotions populaires. Une persuasion intime avait rendu les esprits modérés. On s'approchait de la maison, pour ainsi dire, en silence. Le guérisseur avait un air modeste et simple: il était devenu prophèle à son grand étonnement et comme par hasard. On le fit sortir de Paris avec sa femme. Le peuple, le voyant partir, se mit à le bénir, et se dispersa sans plaintes ni murmures. On ne vit jamais une si grande affluence, et plus de tranquillité dans la multitude. (Nole de Mercier.)

(1) Ce chanoine s'appelait Desforges. Ce n'était pas la première fois, du reste, qu'il occupait le public de ses rêveries. En 1758, il fit paraître un livre qui devait soulever et souleva contre lui l'indignation et les foudres ecclésiastiques. Ce livre avait pour titre: Avantages du mariage, el combien il est nécessaire et salutaire aux prélres et aux évêques de ce temps-ci d'épouser une fille chrétienne. Un arrêt du parlement condamna l'ouvrage à être brûlé par la main du bourreau. Quant à l'auteur, il fut mis à la Bastille, d'où il fut transféré dans le séminaire de Sens. Les loisirs que lui procurèrent ces deux résidences forcées lui permirent d'étudier à fond l'amour des hirondelles, qu'il chanta avec une verve si désordonnée que l'on arrêta la publication de son poëme. Il se jeta alors dans la mécanique. Sa première idée fut de donner des ailes à un paysan. Il l'empluma de la tête aux pieds, le fit monter au haut d'un clocher, et lui dit de s'élancer, sans rien craindre, dans l'espace. Notre homme ne fut pas de cet avis, et refusade tenter l'aventure. Ce fut alors que l'abbé Desforges eut recours à sa gondole volante et ouvrit une souscription. Les fonds versés, il fallut bien s'exécuter. Le chanoine se fait porter par quatre paysans sur une hauteur, près Étampes; le signal est donné, la gondole est livrée à elle-même; mais, au lieu de décrire dans l'espace une ligne horizontale, elle tomba lourdement à terre, entrainant le nouvel Icare, qui en fut quitte pour une légère contusion au coude. « On ne brûlera jamais le chanoine comme sorcier, dit Grimm, Tout ce qu'il sait de magie se réduit à une chose très-simple : il a fabriqué une espèce de gondole d'osier, il l'a enduite de plumes, il l'a surmontée d'un parasol de plumes; il s'y campe avec deux rames à longues plumes, et il espère, à force de ramer, de se soutenir dans les airs et de les traverser. Le miracle ne s'est pas encore fait, mais il peut se faire encore, et la foi du chanoine se soutient malgré sa culbute,

(Nole de l'éditeur.)

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