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XXI.

Les j'ai vu, et les je n'ai point vu,

Je n'ai point vu le diacre canonisé en 1720, qui faisait des miracles, au rapport des uns, tandis qu'il était irrévocablement damné par les autres ; mais j'ai vu les champions de Jansenius et les disciples de Molina disputer pour la grâce efficace ou suffisante, avec un acharnement que l'arme du ridicule, dans les mains d'Aristophane, de Lucien et de Swist, n'aurait pu corriger.

Mais bientôt ces abbés, qui ergotaient en grands théologiens, sont devenus des petits-maîtres aimables, qui prennent la tonsure pour obtenir un bénéfice, qui passent gaiement leur temps à parcourir les sociétés, qui mangent de la manière du monde la plus paisible les biens de l'Église, et qui honorent et regardent comme leur unique et véritable chef l'évêque qui tient la feuille des bénéfices.

Si quelqu'un s'avisait de dire en les voyant : Ces Messieurs en rabat, qui font des couplets, qui pincent la guitare, qui grasseyent une chanson, sont tous simoniaques, les dames se feraient expliquer ce qu'on entend par ce mot effrayant; puis elles diraient : Quoi ! quand nous avons conclu avec M. un tel, le vieux titulaire de ce bénéfice, en faveur de M. le jeune prieur au teint de rose, nous avons participé à la simonie... Ah! que cela est drôle !

J'ai vu les convulsionnaires; et dans quel temps! du vivant de Fontenelle, de Montesquieu, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousscau, de l'abbé Raynal, de d'Alembert : ils faisaient leurs contorsions d'énergumènes, tandis que ces sages tenaient la plume.

Je n'ai point vu Louis XIV, peu de temps avant sa mort, négocier pour trente-deux millions de billets ou de rescriptions, pour en avoir huit; c'est-à-dire, donner quatre cents en obligations, pour avoir cent en argent; mais j'ai vu le gouvernement

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LES J'AI VU, ET LES JE N'AI POINT VU. 71 inviter les particuliers à porter leur vaisselle à l'hôtel des monnaies; ce qui était révéler à l'Europe notre détresse. On voit dans une liste imprimée et annexée au Mercure de France, que tel savetier, en généreux citoyen, avait porté sa tasse d'argent pour qu'elle fût convertie en pièces de douze sous, pour le soulagement de l'État.

Je n'ai point vu le cardinal de Fleury signer soixante mille lettres de cachet pour la bulle; mais j'ai vu cet arbre jésuitique, coupé dans ses racines, et effacé peu à peu de l'univers, qu'il avait couvert de ses branches souples et obliques. La haine ellemême semble aujourd'hui fatiguée, et pardonne aux enfants de Loyola. Ils reprennent racine dans la Russie blanche : le roi de Prusse et l'impératrice des Russies les accueillent, quoiqu'ils connaissent très-bien et leur politique et leur esprit.

Je n'ai point vu l'empirisme de Laws donner les convulsions de la cupidité à tout un royaume, et changer le génie des Frana çais; mais j'ai vu la doctrine de sieur Quenai apporter la famine, tandis que des hommes avides, qui faisaient alors le commerce, voyaient périr d'un mil indifférent la foule des journaliers et des manouvriers. J'ai vu le ***** peupler toutes les prisons, non par une méchanceté innée et réfléchie, mais parce que ses créatures tenaient bureau de lettres de cachet, où elles se vendaient presque publiquement.

Je n'ai point vu la France dans son état de force et de gaieté, immédiatement après la bataille de Fontenoy; mais j'ai vu une espèce de guerre intestine et puérile, entre la cour et la magistrature. J'ai vu deux exils du parlement; et cette lutte, petite et ridicule, a plus séparé les cours du trône que tous les autres désastres.

Je n'ai point vu les débats sanglants pour la succession de l'Empereur; mais j'ai vu deux guerres mal entreprises, mal conçues, et qui prouvent que la connaissance de nos vrais érêts politiques nous manque et nous manquera encore longtemps.

Je n'ai point vu l'Hôtel de ville fermé, et le payement des rentes suspendu; mais j'ai vu un ministre voler un argent qui n'était point dans les coffres royaux, briser ceux de ses voisins, et faire des opérations vraiment cartouchiennes. Qui le croirait ? Il passa encore pour un homme habile, tandis qu'il n'y en eut jamais de plus inepte et de plus impudent : car il allait anéantir pour jamais le crédit qui restait an monarque.

J'ai vu la morgue pédantesque des économistes et de ces agromanes enflés de leurs prétendues découvertes annoncer une régénération universelle, sans songer au fondement des lois politiques. Leur emphase ridicule, leur style dur et prolixe n'a pas contribué à faire honorer le maître. Il fut l'auteur de la cherté des grains, par les spéculations fausses, précipitées et précoces qu'il avait fait adopter au ministère. Et celui-ci, satisfait de rejeter la calamité générale sur un parti qu'il devait bientôt abandonner et livrer au ridicule, ne songea qu'à l'argent immense qu'il en retira.

J'ai vu les Encyclopédistes n'accorder du mérite, des talents, et même de l'esprit, qu'aux gens de leur parli, el vouloir bientôt juger tous les arts, même les plus éloignés de leurs connaissances. Ils ont donné prise sur eux par ce ridicule outré; ils ont été ridiculisés à leur tour, pour avoir manqué d'esprit, en voulant dominer tous les esprits. On a ri à leurs dépens, et l'on a bien fait.

Je n'ai point vu de guerres civiles, parce qu'elles n'ont lieu que dans les États d'un temperament robuste; mais j'ai vu deux mutineries d'écoliers: l'une, pour des enfants qu'on enlevait ou qu'on n'enlevait pas (1); et l'autre, pour obliger à ce qu'il paraît) le monarque à destituer son ministre, qui était un honnête homme.

(!) On avait chargé les exempts de police d'enlever les enfants vagabonds et mendiants ; ils mirent en charlre privée quelques enfants de petits bourgeois, et ce, pour faire contribuer les parents. Dans le même temps il y avait des fours, c'està-dire des endroits reculés, où les enrôleurs entraînaient les jeunes gens par force ou par adresse; ils n'en sortaient qu'après avoir signé un engagement forcé. On a détruit ces abus odieux.

(Note de Mercier.)

LES J'AI VU, ET LES JE N'AI POINT VU. 73 On tua dans la première un exempt : dans la seconde, on vola les pains chez les boulangers, et l'on pendit fort mal à propos deux hommes (les premiers venus), lorsque tout était tranquille et calme. Cruauté froide et inutile ! Le récit des causes appartient à l'histoire.

J'ai vu enfin le même roi, qui avait été adoré, ne pas faire couler de larmes à sa mort. Était-ce là le même peuple qui s'était montré enthousiaste de son monarque, qui avait fait retentir les voûtes des temples de sanglots el de gémissements pour obtenir sa guérison, lorsqu'il était malade à Metz? Qu'avait-il fait pour mériter ces premiers transports ? Qu'avait-il fait pour exciter des sentiments absolument contraires ? Qu'était-il donc, cet homme tour à tour adoré et vu avec indifférence ? Ce qu'il était? Voici ma réponse.

On peut peindre une nation, un peuple, un corps, une assemblée; on peut faire le tableau des divers intérêts qui agitent les royaumes; on peut deviner les ressorts de la politique de l'Europe : ces touches hardies, élevées, grandes, majestueuses, sont à notre disposition, et l'on peut rencontrer juste. Mais qui a des instruments assez fins, l'ail assez pénétrant, pour approfondir le cour d'un homme, le décomposer et le définir?

J'ai vu le caractère du roi dont je parle, analysé, retourné pendant plus de trente années, et n'être pas encore saisi. Quel homme cependant dont la vie fût plus publique ?

Je ne dirai pas tout ce que j'ai vu : on doute souvent de la vérité de l'histoire, lorsqu'elle nous parle de certains désordres dans les gouvernements. Ces faits incroyables passent pour exagérés ou fabuleux. Il faut attendre que plusieurs autorités viennent à l'appui de l'historien , pour qu'il ose peindre ce qui a élé. Je ne hasarderai donc point ici une peinture qui passerait pour chimérique. Je n'ai point vu Domitien assemblant les sénateurs pour savoir à quelle sauce il mettrast un prodigieux turbot : mais il n'a pas autant surpris le sénat que nous l'ima

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ginons. Nous avons vu des choses aussi extraordinaires sans y faire beaucoup d'attention, etc., etc., etc.

Mais j'entends soutenir, d'un côlé, que la France possède assez de numéraire pour toutes ses opérations; et j'entends soutenir de l'autre, que le numéraire manque à la France pour mettre ses finances au niveau de celles d'Angleterre; que la France a moins de finances que les autres États ; qu'un Hollandais est cinq fois plus riche qu'un Français; et que tant que nous n'aurons pas des billets publics circulants, nous n'aurons pas les avantages dont nous devrions jouir.

Enfin j'entends vanter la politique des États, qui ont joint des finances artificielles aux réelles. Le mouvement augmenterait, et l'on saurait par la banque, ajoute-t-on, quel est le fonds de l'espèce qui se trouve dans l'État : connaissance qui nous manque, et qui serait utile au gouvernement, puisqu'il connaîtrait ses facultés et ses ressources.

Voilà les questions que l'on agite vivement au moment que j'écris. Qu'en résultera-t-il, puisque l'opinion publique est une loi commencée? Je l'ignore. Établira-t-on une Banque royale à la suite de tous ces emprunts, et à cause même de ces emprunts, comme en Angleterre ? Mais l'État en Angleterre est solidaire : tous les citoyens de France se rendraient-ils ou pourraient-ils se rendre solidaires de même ? Tout ce que je sais, c'est qu'il y a loin de ces graves disputes à celles qui partageaient la ville, l y a cent ans, sur le mérite de deux sonnets.

XXII.

Amour du merveilleux.

Un homme à Londres annonce publiquement que tel jour, à telle heure, à la vue de tout un peuple, on le verra s’

s'enfermer dans une bouteille. Qui fit courir tout le monde à cette ridicule affiche, et payer chèrement les places ? On ne peut accuser les

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