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Combien de dupeurs d'oreilles, et combien tous les jours d'oreilles dupées !

C'est la manie des grands de regarder ceux qui les abordent des pieds à la tête, ce qui s'appelle toiser. Il est facile à celui que cela choque de les toiser à son tour.

Le toupet et sa formation sont une étude pour le petit-maître qui veut trouver son front admirablement développé, toutes les fois qu'il interroge un miroir. Le perruquier capable d'arrondir son toupet d'une manière qu'il lui plaise est un homme pré : cieux. Mais il y a cent mille hommes, sans aucune espèce de tâche,

i qui regardent tout travail comme roturier, et qui l'abandonnent au vulgaire avec dédain. Il faut bien qu'ils s'occupent de ces choses importantes.

Un jeune homme dort fastueusement sous un ciel de glaces, pour y contempler à son aise, et dès qu'il ouvrira la paupière, sa figure efféminée.

Le valet de chambre ne porte point de livrée, se borne à accommoder son maître, a soin de la garde-robe, et le sert à table.

Les tracasseries sont moins fréquentes à Paris' que partout ailleurs.

Au banquet fastueux des grands et des riches il n'est pas rare de voir des femmes ne boire que de l'eau, ne point toucher à vingt mets délicals, bâiller, se plaindre de leur estomac, et des hommes les imiter en dédaignant le vin par air, et

pour afficher le bon ton.

Il n'y a qu'à Paris où les femmes de soixante ans se parent encore comme à vingt et offrent un visage fardé, moucheté, enfin, une tête fontangée.

Personne ne lit plus pour apprendre; on ne lit que pour critiquer.

On recommence à parler de son fief. Quant au cheval de race, l'expression en devient surannée.

On a beau faire des traités de morale; un drap plus ou moins fin, un galon plus ou moins large, un équipage ou un fiacre, douze valets ou un simple domestique, une crapaudine de quinze francs au doigt ou un brillant de cinq cents louis, mettront toujours une grande différence parmi les hommes. Cela est bien sot; mais les pauvres mortels jugent ainsi.

XVIII.

Promenons-nous.

Jetons un coup d’æil sur les établissements de nos aïeux : aiusi j'apprendrai l'histoire des siècles qui m'ont précédé, et chaque église, chaque monument, chaque carrefour m'offrira un trait historique et curieux. Tout ce qu'a fait le fanatisme va se représenter à ma mémoire; car les sottises autiques n'ont pas manqué de recevoir des monuments propres à les immortaliser, comme si elles avaient craint de ne point échapper à cette honteuse célébrité. On ne les aperçoit néanmoins qu'à l'aide d'une légère érudition.

On conserva jusqu'au temps de Démétrius de Phalère, c'està-dire l'espace de neuf cents années, le vaisseau que monta Thésée lorsqu'il délivra les Athéniens du tribut de Minos. A mesure que ce vaisseau vieillissait, on remplaçait les pièces pourries par des pièces d'un bois neuf, de sorte que l'on disputa dans la suite si c'était le même vaisseau, ou si c'en était un autre. La ville de Paris ressemble un peu à ce vaisseau: on a tant mis de pièces, qu'il ne reste rien de la première construction.

Je songe que quand je serais gentilhomme, et que je ferais remonter mon arbre généalogique jusqu'au temps de Marcomir et de Pharamond, ce qui rendrait si fier un autre ne m'enorgucillirait pas un instant; car je ne prouverais autre chose, sinon que je tire mon origine d'un Sicambre, c'est-à-dire d'un barbare et d'un demi-sauvage.

Je me rappelle que Saint-Remy, prêt à verser l'eau du baptême sur la tête de Clovis, en présence de son armée, lui dit : Baisse le cou, fier Sicambre.

Et si le ciel venait à découvrir tout à coup à nos regards la véritable filiation des généalogies humaines, quel spectacle nouveau et curieux! Point de roi qui ne comptât un esclave parmi ses aïeux; point d'esclave qui ne comptât un roi.

Le vrai noble ne serait-il pas ce bourgeois qui se vanlait de pouvoir prouver par des titres authentiques plus de si.c cents ans de roturc de père en fils ?

Qui aurait dit au grand Constantin, que les plus brutaux des hommes s'assoiraient un jour sur son trône, et s'en diraient fièrement les propriétaires ? Les puissantes monarchies ont été fondées par des barbarcs ; et le descendant d'un Kalmouk, maintenant vêtu de peaux de bêtes sauvages, portera peut-être un jour la superbe couronne de France. Que ne fait pas le temps, et quelles étranges révolutions n'amènc-t-il pas sur la terre !

Notre première origine, du moins, est plus noble que celle de Rome : nous n'avons pas eu pour fondateur un berger Romulus, qui, pour peupler sa petite ville, fit signifier à tous les voleurs, brigands, meurtriers de l'Italie et de la Toscane, de venir jouir chez lui d'une sauvegarde infâme.

En me promenant donc, je voyage dans l'antiquité; je me rappelle les époques les plus intéressantes. Je me plais à croire que je suis descendu des Francs, qui portaient les cheveux longs, et non du peuple subjugué, dont on coupait la chevelure. A mon amour pour la liberté, je me sens de la race du peuple vainqueur, qui conservait ses cheveux dans toute leur longueur; et quand je vois les cheveux flottants de nos présidents, conseillers et jeunes avocats, je me dis : Voilà les Francs !

J'aime à me représenter cette ville superbe, sortant d'un marais fangeux, vers la fin de la seconde race, et enfermée jusqu'alors entre les deux bras de la rivière. Je ne rencontre point de bæufs saus me dire : Voilà les coursiers du carrosse du roi Dagobert :

Quatre bæuss attelés, d'un pas tranquille et lent,
Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Il y avait loin de ce char à celui qui conduisait Louis XVI, le jour de son sacre, dans la ville de Reims. Mais le bon Dagobert ne croyait peut-être pas à la possibilité d'une plus grande magnificence.

A la rue du Pet-au-Diable et Tire-Boudin je vois succéder les belles rues qui environnent le Luxembourg, le Palais-Royal et les Tuileries. Des hameaux ont été le berceau de grands empires, et des barques de pêcheurs l'origine des puissances maritimes.

A mesure que le cimetière des Innocents vient affliger ma vue, j'aperçois aussi la tour octogone où l'on faisait sentinelle contre les Normands, dont les incursions subites et fréquentes alarmaient la ville. Dans la belle rue Saint-Antoine, venaient des choux, des carottes et des navets : là se tint le tournoi où Henri II fut blessé; là se battirent depuis, et se firent justice mutuelle, les infâmes mignons de Henri III. Enfin, je me rappelle que les droits de la porte du Nord, sous Louis le Gros, ne rapportaient que 12 francs, c'est-à-dire environ 408 livres; et si la ville était petite alors, elle était du moins heureuse.

Le quartier de l'Université me dit que Philippe-Auguste aima les lettres, et fonda les écoles : ces écoliers peuplèrent la ville, et c'est à raison de cette population que le parlement devint sédentaire sous Philippe le Bel : ainsi les lettres ont toujours été utiles....... Je glisse un peu sur le pavé; cela me fait souvenir qu'on ne commença de paver les rues qu'en 1184, et que ce fut un financier qui fit cette bonne æuvre : après en avoir donné le projet, il contribua beaucoup à la dépense.

Si je traverse la place des Victoires, je me dis : On volait en plein jour sur ce terrain où l'on voit aujourd'hui la figure d'un roi qui voulut être conquérant. Ce quartier s'appelait le quartier Vide-Gousset. Un petit bout de rue, qui conduit à la place où le souverain est représenté en bronze, en a retenu le nom; et dans cette place des Victoires, qui a si longtemps révolté l'Europe, je ne puis m'empêcher de me rappeler ce courtisan (1) qui, selon l'abbé de Choisy, avait eu le dessein d'acheter unc cave dans l'église des Petits-Pères, de la pousser sous terre, jusqu'au milieu de cette place, afin de se faire enterrer, et de pourrir religieusement sous la statue de Louis XIV, son maître, l'homme immortel.

Je ne traverse point la rue de la Ferronnerie sans voir le couteau sanglant de Ravaillac sortir fumant de ce ceur généreux qui ne méritait pas de mourir de la mort des tyrans.

C'est le bon Henri IV qui a fait achever le pont Neuf; son effigie a réjoui ma vue, presque chaque jour de ma vie: mais jusqu'à quand dureront les maisons sur les ponts; les marchés infects, étroits et sans abords; les rues tortueuses, embarrassées et malpropres ?

Et je vois la Bastille, que Charles V fit bâtir sans en deviner le futur emploi, et que tout ami des lois ne considère point sans s'indigner et gémir.

C'est tout auprès, et sur le quai des Célestins, que je revois en idée l'hôtel Saint-Paul, qu’occupait le sage Charles V. La royauté, alors, avait un front populaire, la maison royale était flanquée de colombiers, les jardins renfermaient des légumes, et un luxe monstrueux ne consternait pas le regard du citoyen.

Rue des Écrivains. Le nom de Nicolas Flammel, si cher aux adeptes, me revient en mémoire; il fut bienfaisant, et conséquemment sa mémoire doit être honorée. Il fonda des hôpitaux, et toutes ses libéralités ont porté l'empreinte d'un véritable ami

(1) Le maréchal de la Feuillade. Il avait déplu d'abord au roi; il dit : « Il a de l'a. version pour moi ; eh bien, je la surmontcrai, et je serai son favori. »

(Nole de Mercier.)

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