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tres, dont le règne ne s'étendrait pas au delà d'un jour, et qui chaque matin changeraient à leur lever les habillements, les usages, les esprits, les meurs et même les caractères de tout un peuple; figurez-vous les femmes austères, tristes et prudes, se relevant le lendemain coquettes, douces et faciles, les principes de la veille absolument effacés, les opinions contraires se succédant d'un instant à l'autre. Tel est aux yeux du philosophe le spectacle de la mode.

Cent ans ne sont pour lui qu'un jour, et il trouve la race humaine aussi singulière de changer d'avis deux fois dans un siècle, que s'il voyait un particulier démentir son assertion une heure après l'avoir exposée.

La rotation perpétuelle du cercle des événements lui donne une légère teinture de l'instabilité des idées humaines; et,considérant les variations infinies de l'espèce, il pardonne au ridicule régnant, qui bientôt va être remplacé par un ridicule tout contraire.

Quand une opinion a été amenée par la mode, rien ne la déracine qu'une nouvelle invasion de la folie. L'autorité, la sagesse sont impuissantes contre la déraison universelle. Les sots sont les ministres de la mode, ils la respectent, ils regardent ses jeux comme des lois essentielles.

Le sage peut très-bien s'exempter d'adopter les modes nouvelles; mais il ne faut pas aussi qu'il les contrarie à dessein formé : il lui est très-permis d'avoir un maintien grave, mais non ridicule; l'affectation en tout est un défaut. Quand sous Henri II on portail à Paris un gros derrière postiche, il n'était permis alors aux personnes qui se piquaient de philosophie que d'en porter un médiocre.

La mode d'être désintéressé ne viendra point, dit Fontenelle.

Les bilboquets, les dragées, les devises, les calottes, les pantins, les magots ont eu leur règne ainsi que les concetti, les énigmes et le burlesque. Puis est venu Vadé avec son style poissard, et nous avons parlé le langage des halles. Les calembours,

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les charades ont eu leur tour; enfin, Jeannot s'est vu placé sur nos cheminées en regard avec Préville qui ne vaut plus rien. Qui succédera à ces grands noms ? Toute la sagacité du génie ne saurait le deviner. Les économistes ne sont plus, hélas ! Je les ai vas naître, ergoter, briller, nous affamer et disparaître.

On a eu quelque envie de s'agiter pour la quadrature du cercle. On parle beaucoup de chimie : la mode aujourd'hui est d'étudier en cucurbite, de parler de l'esprit recteur, de savoir ce que c'est que le gaz silvestre et le fluor. Quoique Buffon soit meilleur naturaliste que Moïse, on a traité ses Epoques de la nature comme un ingénieux roman. Les encyclopédistes ont perdu de leur crédit, parce qu'ils ont voulu décider trop impérieusement les réputations littéraires, et que des coqs d'Inde se sont mêlés parmi des aigles.

Il est plus difficile à Paris de fixer l'admiration publique que de la faire naître: on brise impitoyablement l'idole qu'on encensait la veille; et dès qu'on s'aperçoit qu'un homme ou qu'un parti veut dogmatiser, on rit, et voilà soudain l'homme culbuté et le parti dissous.

XVII.

Remarques.

La mode, dans les grandes maisons, est de dîner son épée au côté; on s'esquive sans saluer, à l'issue du repas; mais le devoir de la maîtresse est de remarquer votre disparition, et de vous crier un mot vague, auquel on ne répond que par un monosyllabe. On reparaît dans la maison huit ou dix jours après, sous peine d'impolitesse.

Quand on a passé un an sans visiter une maison dans laquelle on a été admis, il faut se faire présenter de nouveau par quelqu'un qui porte vos excuses : on dit qu'on a été à la campagne,

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qu'on a voyagé; et la maîtresse, qui vous a vu au spectacle toute l'année, fait semblant de vous croire.

On élève les enfants du premier âge beaucoup mieux qu'autrefois. On les plonge souvent dans les bains froids; on pris la coutume heureuse de les vêtir légèrement et sans ligaturcs.

Cela est bien fait; car, en général, il ne manque aux hommes de Paris, pour être des femmes, que d'avoir des traits doux et des formes arrondies. Une quantité d'âmes féminines habitent chez des homines, à qui il ne faut pas demander une sorte d'é

à nergie dont ils sont incapables.

Quand il n'est que petit jour chez madame, les bons amis ct les petits chiens ont la fliberté d'entrer; les volets ne sont qu'à demi ouverts : le pelit jour commence à onze heures sonnantes.

Quelques femmes à Paris ne se lèvent que vers le soir, et se couchent lorsque l'aurore paraît; une femine bel esprit adopte ordinairement cette coutume, et on l'appelle une lampe.

La maîtresse de la maison ne parle point des plats qui sont sur la table; il ne lui est permis que d'annoncer une poularde de Rennes, des perdrix du Mans, des pâtés de Périgueux, du mouton de Ganges et des olives d'Espagne.

Pour être l'homme du jour, il faut avoir délicatesse de complexion, délicatesse d'esprit, délicatesse de sentiment.

Jamais la renommée n'eut de trompettes plus menteuses que les journaux imprimés à Paris, et on ne les lit qu'en province.

Ce qu'il y a de plus rare à Paris, c'est d'avoir un régiment et de n'en pas tirer vanité devant les femmes : rien de moins commun qu'un officier, non pas honnête, mais modeste.

Un colonel dit qu'il est venu à Paris pour faire des hommes, au lieu de dire faire des soldats : l'usage a tellement prévalu, qu'on ne se sert point d'un autre terme devant les femmes.

Les boucles de souliers ressemblent toujours à celles des harnais. Elles varient quant au travail.

Un bon mot fait la fortunc d'un homme. Le comte de *** n'avait que

mille écus de rente; il donnait trois mille livres à son coureur, et il disait : J'ai trouvé l'art d'avoir toujours une année de mon revenu devant moi. Ce bon mot enchanta loutes les femmes, et fit une partie de son avancement.

Les riches ne font plus bonne chère, parce qu'ils ont commencé de trop bonne heure, et qu'ils ont le goût émoussé. Souvent le maître de la maison, au milieu d'une table délicieusement servie, boit tristement du lait, de; jus et des coulis : voilà la cuisine nouvelle.

0a parle incessamment finances; mais depuis longtemps on a perdu en France le livre de recettes et de dépenses. Ou parle encore de la marine; mais on ne cite pas Montesquieu. C'est l'unique chose, dit-il, que l'argent seul ne peut pas faire.

Les hommes, depuis quelques années, sont devenus jaloux d'avoir une belle figure, et ils font tout pour ne pas paraître laids. Ils se coiffent plus simplement, et mieux qu'il y a quinze

ans.

Point de maisons assez riches à l'aris pour donner à dîner et à souper. La robe dine et la finance soupe. Les seigneurs ne dinent qu'à trois heures et demie.

Nos repas sont un peu tristes: on ne boit plus; on change d'assiettes sans les salir; on médit tout bas, à sa ganche, de celui qui est à sa droite; une certaine dignité froide a remplacé la gaieté que le vin inspirait jadis.

Celui qui tient une bonne table a du moins l'avantage que l'on ne passe point sous silence ses qualités; et, s'il a des talents, ils ne resteront pas sans prôneurs.

Les riches ont de l'argent pour les superfluités, et ils n'en ont point pour obliger.

C'est un militaire, dit-on, qui a inventé une dormeuse, pour courir la poste entre deux draps.

On donne des pensions sur les jeux à des femmes de qualité, et les vieilles tiennent le tripot.

Nos jeunes seigneurs ont dans leur bibliothèque Montaigne ct Montesquieu, mais les volumes en sont encore vierges.

L'art de parler remplace l'éloquence, et cela est bien disférent.

Tout se fait par intrigue; les moindres places ne s'accordent que par des détours. On ne voit que soi et ses créatures; on abîme un honnête adversaire ou pour n'en avoir pas le démenti, ou pour s'acquitter, en mettant de la protection à la place de l'argent.

L'homme qui peut dire mon orangerie croit qu'il n'y a plus rien à ajouter à un mot aussi sublime.

Telle femme dit qu'elle aimerait mieux être enterrée à SaintSulpice que de vivre en province.

Divin, détestable, mots encore ordinaires aux critiques, malgré le ridicule versé à pleines mains sur ce ton tranchant.

On avoue néanmoins, assez généralement, qu'il n'y a rien de si stérile et de si superflu que d'analyser les arts de pur sentiment.

Les gens du monde ont fait dans la langue une langue nouvelle; on n'a pas tort de dire qu'elle est élégante, mais inexpressive et sans couleur.

La secte des puristes a régné pendant deux ou trois années ; elle tombe aujourd'hui : ces éplucheurs de mots s'estimaient des personnages rares, parce qu'ils possédaient assez bien la grammaire.

Avec des nourrices, des gouvernantes, des précepteurs, des colléges et des couvents, certaines femmes ne s'aperçoivent presque pas qu'elles sont mères.

On déclame toujours contre les financiers, et moi tout le premier. Ils ont tant fait de mal, a dit quelqu'un, que ceux d'aujourd'hui, qui en font moins, payent pour leurs devanciers.

Les bourgeois n'ont pas encore de cuisiniers, mais cela viendra.

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