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tions exactes et curieuses..... Mais nous sommes loin de la Courtille; rentrons dans notre sujet, malgré la pente qui nous porte incessamment à nous en écarter.

XII.

Les élégants.

Il n'y a plus d'hommes à bonnes fortunes; c'est-à-dire, de ces hommes qui se faisaient une gloire d'alarmer un père, un mari, de porter le trouble dans une famille, de se faire bannir d'une maison avec grand bruit, d'être toujours mêlés dans les nouvelles des femmes : ce ridicule est passé, nous n'avons plus même de petits-maîtres; mais nous avons l'élégant.

L'élégant n'exhale point l'ambre; son corps ne paraît pas dans un instant sous je ne sais combien d'attitudes; son esprit ne s'évapore point dans les compliments à perte d'haleine; sa fatuité est calme, tranquille, étudiée; il sourit au lieu de répondre; il ne se contemple point dans un miroir; il a les yeux incessamment fixés sur lui-même, comme pour faire admirer les proportions de sa taille et la précision de son habillement.

Il ne fait des visites que d'un quart d'heure. Il ne se dit plus l'ami des ducs, l'amant des duchesses, l'homme des soupers. Il parle de la retraite où il vit, de la chimie qu'il étudie, de l'ennui où il est du grand monde. Il laisse parler les autres ; la dérision imperceptible réside sur ses lèvres; il a l'air de rêver, et il vous écoute; il ne sort pas brusquement, il s'évade; il vous quitte, et vous écrit un quart d'heure après, pour jouer l'homme distrait.

Les femmes, de leur côté, n'épuisent plus les superlatifs, n'emploient plus les mots de délicieux, d'étonnant, d'incompréhensible; elles parlent avec une simplicité affectée et n'expriment plus sur aucune chose ni leur admiration ni leurs transports: les événements les plus tragiques ne leur arrachent qu'une légère exclamation; les nouvelles du jour, narrées sans ré

flexions, et les expériences chimiques, fournissent à l'entretien. L'accommodage des hommes est redevenu très-simple; on ne porte plus des cheveux en escalade. Ces hauts toupets, si justement ridiculisés, ont disparu.

Les femmes, même les bourgeoises, ne disent plus qu'elles sont laides à faire peur; qu'il n'y a rien de plus pitoyable que la manière dont elles sont ajustées : tous ces propos ne sont plus de mode, et nous en avertissons charitablement les dames provinciales qui les emploient encore.

La dame qui ne voulait jouer qu'avec des cartes parfumées, qui exigeait que ses femmes fussent à la bergamote, n'offrirait aujourd'hui qu'une fantaisie bizarre et particulière.

L'esprit est toujours commun; mais le bon sens est encore plus rare. On prend à la volée les connaissances dont on se pare; on raisonne à perte de vue, mais l'on se donne rarement la peine d'approfondir.

Le plus difficile pour un homme de lettres, aujourd'hui, n'est pas de parler d'érudition avec les savants, de guerre avec les militaires, de chiens et de chevaux avec les seigneurs; mais de riens avec plusieurs femmes, qui ne veulent plus parler, à l'exemple des élégants.

XIII.

Nouvellistes.

Un groupe de nouvellistes dissertant sur les intérêts politiques de l'Europe forment sous les ombrages du Luxembourg un tableau curieux. Ils arrangent les royaumes, règlent les finances des potentats, font voler les armées du nord au midi.

Chacun affirme la nouvelle qu'il brûle de divulguer, lorsque le dernier venu dément d'une manière brusque tout ce qu'on a débité; et le vainqueur du matin se trouve battu à plate couture à sept heures du soir ; mais le lendemain, au réveil des nou

vellistes, le conteur de la veille restitue à son héros une pleine victoire. Tous les jeux sanglants de la guerre deviennent un objet d'amusement pour cette vieillesse oisive et imbécile, et servent à leurs entretiens.

Ce qui a droit d'étonner un esprit sensé, c'est l'ignorance honteuse où sont plongés tous ces faiseurs de nouvelles, tant sur le caractère que les forces et la situation politique de la nation anglaise.

On ne raisonne pas mieux, il faut l'avouer, dans les salons dorés. Les Français en général traitent l'Anglais, quand il n'est pas présent, avec un ton de supériorité, un ton hautain, un ton de mépris, qui fait déplorer l'aveuglement des détracteurs : rien ne prouve mieux qu'aucun peuple n'est plus soumis aux préjugés nationaux que le Parisien. Il croit comme article de foi tout ce que lui dit la Gazette de France; et quoique cette gazette mente impudemment à l'Europe par ses éternelles omissions, le bourgeois de Paris ne croit aucune autre gazette, et il soutiendra toujours qu'il ne tient qu'à la France de subjuguer l'Angleterre : il affirmera que si l'on ne fait pas une descente à Londres, c'est qu'on ne le veut pas, et que nous pouvons interdire à cette nation la navigation, même sur la Tamise. Il faut écouter toutes ces impertinences qui se trouvent dans la bouche des hommes les moins faits pour les prononcer. On les entend raisonner assez juste sur d'autres objets; mais quand il est question de l'Angleterre, ils semblent n'avoir ni jugement, ni connaissances, ni lecture. Ils n'ont pas la moindre idée de la constitution de cette république, et ils en parlent à peu près comme un feuilliste, qui ne sait pas un mot d'anglais, parle de Shakespeare. Ces assertions gratuites ne méritent que la risée des hommes instruits; cependant les premiers de la nation, les gens de lettres eux-mêmes, sont peuple à cet égard.

Un bourgeois de la rue des Cordeliers écoutait assidûment un abbé, grand ennemi des Anglais. Cet abbé l'enchantait par ses récits véhéments; il avait toujours à la bouche cette for

mule: Il faut lever trente mille hommes, il faut embarquer trente mille hommes, il faut débarquer trente mille hommes; il en coútera peut-être trente mille hommes pour s'emparer de Londres; bagatelle.

Le bourgeois tombe malade, pense à son cher abbé qu'il ne peut plus entendre dans l'allée des Carmes, et qui lui avait infailliblement prédit la destruction prochaine de l'Angleterre, au moyen de trente mille hommes. Pour lui marquer sa tendre reconnaissance (car ce bon bourgeois haïssait les Anglais sans sa voir pourquoi), il lui laissa un legs, et mit sur son testament: Je laisse à monsieur l'abbé Trente-mille-hommes douze cents livres de rente. Je ne le connais pas sous un autre nom; mais c'est un bon citoyen, qui m'a certifié au Luxembourg que les Anglais, ce peuple féroce qui détrône ses souverains, seraient bientôt détruits.

Sur la déposition de plusieurs témoins, qui attestèrent que tel était le surnom de l'abbé, qu'il fréquentait le Luxembourg depuis un temps immémorial, et qu'il s'était montré fidèle antagoniste de ces fiers républicains, le legs lui fut délivré.

S'il était possible d'imprimer tout ce qui se dit dans Paris dans le cours d'un seul jour sur les affaires courantes, il faut avouer que ce serait une collection bien étrange. Quel amas de contradictions! L'idée seule en est grotesque.

XIV.

Domestiques, laquais.

Cette armée de domestiques inutiles, et faits uniquement pour la parade, est bien la masse de corruption la plus dangereuse qui pût entrer dans une ville où les débordements sans nombre qui en naissent, et qui ne vont qu'en s'accroissant, menacent d'apporter, tôt ou tard, quelque désastre presque inévitable.

On croit l'État très-puissant quand on envisage cette foule

d'individus qui peuplent les quais, les rues, les carrefours; mais que d'hommes avilis! Quand on en voit un groupe dans une antichambre, il faut songer qu'il s'est formé un vide dans la province, et que cette population florissante de Paris forme de vastes déserts dans le reste de la monarchie.

Dans telle maison de fermier général, vous trouverez vingtquatre domestiques portant livrée, sans compter les marmitons, aides-cuisine, et six femmes de chambre pour madame. Vous pouvez ranger hardiment parmi cette valetaille l'escroc qualifié qui l'adule du matin au soir, parce que cet escroc a l'âme d'un laquais, ainsi que cinq à six complaisants subalternes, qui ne s'entretiennent que des hautes qualités de madame. Trente chevaux frappent du pied dans l'écurie : après cela, comment monsieur et madame, dans leur magnifique hôtel, prenant l'insolence pour la dignité, n'appelleraient-ils pas canaille tous ceux qui n'ont pas cinq cent mille livres de rente? Ils ne voient autour d'eux que les humbles adulateurs de leur opulence, que des domestiques sous des noms divers, et ils croient que le reste de la terre est ainsi fait. Ces idées et ce langage ne doivent pas étonner dans un traitant : le ton du mépris est toujours familier aux êtres méprisables.

Il est bien incroyable que l'on n'ait point encore assujetti à une forte taxe ce nombreux domestique enlevé à l'agriculture, qui propage la corruption et sert au luxe le plus inutile et le plus monstrueux.

Mais la finance est alliée aujourd'hui à la noblesse, et voilà ce qui fait la base de sa force réelle. La dot de presque toutes les épouses des seigneurs est sortie de la caisse des fermes. Il est assez plaisant de voir un comte ou un vicomte, qui n'a qu'un beau nom, rechercher la fille opulente d'un financier, et le financier, qui regorge de richesses, aller demander la fille de qualité, nue, mais qui tient à une illustre famille.

La différence est, que la fille de condition (qui était menacée de passer dans un couvent le reste de sa vie) se lamente en épou

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