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mépriser tout ce qui n'est pas selon les us de la capitale. Ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Sont-ils obligés intérieurement de rabattre des idées qu'ils s'étaient formées ? ils continuent à crier miracle, sans que leur cæur soit de la partie. Ils enflent les relations de Paris, qui ressemblent assez aux descriptions des fêtes publiques : ceux qui les lisent les trouvent toujours plus belles que ceux qui les ont vues.

CXXVII.

Que deviendra Paris.

Thèbes, Tyr, Persépolis, Carthage, Palmyre ne sont plus. Ces villes qui s'élevaient fièrement sur le globe, dont la grandeur, la puissance et la solidité semblaient promettre une durée presque éternelle, ont laissé équivoques les traces même du lieu qu'elles ont occupé.

D'autres cités, jadis florissantes et peuplées, n'offrent plus aujourd'hui dans un effrayant désert, que quelques colonnes éparses, quelques monuments brisés, tristes restes de leur magnificence passée. Hélas ! les grandes villes modernes éprouveront un jour la même révolution.

Cette rivière utilement resserrée dans des quais majestueux et formés de pierres, encombrée par des débris immenses, se débordera, et formera des étangs bourbeux et infects; les ruines des édifices boucheront ces rues alignées au cordeau, et dans ces places où un peuple nombreux s'agite, les animaux venimeux, enfants de la putrefaction, ramperont autour des colonnes renversées et à moitié ensevelies.

Est-ce la guerre, est-ce la peste, est-ce la famine, est-ce un tremblement de terre, est-ce une inondation, est-ce un incendie, est-ce une révolution politique, qui anéantira cette superbe ville ? Ou plutôt plusieurs causes réunies opéreront-elles cette vaste destruction (1) ?

Elle est inévitable sous la main lente et terrible des siècles qui mine les empires les mieux affermis, esface les villes, et appelle des peuples nouveaux sur la poussière éteinte des peuples anciens.

Notons, à toute aventure, pour les siècles reculés (ce que tout le monde sait), que Paris est sous le 20e degré de longitude, et au 48e degré 50 minutes 10 secondes de latitude septentrionale.

Échappez, mon livre, échappez aux flammes ou aux barbares ; dites aux générations futures ce que Paris a été; dites que j'ai rempli mon devoir de citoyen, que je n'ai pas passé sous silence les poisons secrets qui donnent aux cités les agitations de la maladie et bientôt les convulsions de la mort! Quand l'époulvantable opulence, qui se concentre de plus en plus dans un plus petit nombre de mains, aura donné à l'inégalité des fortunes une disproportion plus effrayante encore, alors ce grand corps ne pourra plus se soutenir ; il s'affaissera sur lui-même et périra.

Il périra! Dieu, ah! quand le sol couvrira insensiblement ses débris, que le blé croîtra au lieu élevé où j'écris, qu'il ne restera plus qu'une mémoire confuse du · royaume et de la capitale, l'instrument du cultivateur, en fendant la terre, viendra heurter peut-être la tête de la statue équestre de Louis XV; les antiquaires assemblés seront des raisonnements à l'infini, comme nous en faisons aujourd'hui sur les débris de Palmyre.

Mais de quel étonnement ne sera pas frappée la généralion d'alors, si la curiosité la porte à fouiller les débris de cette

(1) Agésilas, vainqueur de la Phrygie, ôta les bahits des prisonniers, et les exposa nus en vente, les vêtements d'un côté, les hommes de l'autre. Personne ne voulut acheter les hommes trop efféminés, trop délicats pour être de bons esclaves. On se jeta sur les dépouilles. Agesilas élevant la voix, dit à ses soldats : Voilà les hommes que vous aurez à combal[re, et le bulin qui vous récompensera. Quand je lis ce trait historique, il me fait toujours frémir.

(Nole de Mercier.)

grande ville, ensevelie et décédée ? Son squelette gigantesque épouvantera les regards; les travaux exciteront à de nouveaux travaux: nos neveux, en trouvant nos marbres, nos bronzes, nos médailles, nos inscriptions, s'agiteront sur ce que nous avons été; et si mon livre échappe à la destruction, ils prendront peut-être pour un roman fantastique les vérités qui y sont déposées, tant leurs mæurs et leurs idées seront différentes des nôtres ! O villes anciennes de l'Asie, et qui n'êtes plus ! empires effacés ! générations dont les noms nous sont même inconnus ! fameux Atlantes ! et vous peuples qui avez respiré sur ce globe, dont la superficie est incessamment déplacée, dites quels étaient vos arts ? Faut-il que tout périsse ? Et les travaux accumulés de l'homme, qu'il a cru immortaliser par la précieuse découverte de l'imprimerie, périront-ils, à la fin, puisque le feu, le despotisme, les secousses du globe et la barbarie détruisent jusqu'aux feuilles légères où sont empreintes les pensées utiles du génie?

Notre vue plonge dans le monde historique à quatre mille ans, pas davantage; encore n'apercevons-nous de ce monde que des sommités qu'environnent des nuages, et où la vue se perd. Tous ces faits éloignés, quoique séparés par de grandes distances, se touchent comme très-voisins; et dans cet intervalle de siècles une foule prodigieuse d'événenemts nous échappent. Il en sera de même pour nous; l'avenir engloutira les faits les plus importants, pour ne laisser que le souvenir ou le nom de siècles. O temps ! les individus, les villes, les royaumes, tout finit par hic jacet.

Herculanum et Pompéia, villes détruites par une seule et même éruption du Vésuve, il y a près de dix-sept cents ans, exhumées de nos jours, nous montrent leurs peintures, leurs sculptures, leurs arts, les ustensiles de leurs foyers domestiques ; et nous avons une idée de l'imagination féconde et de l'habileté des anciens artistes. La lave, les cendres, la pierre ponce ont conservé ces monuments, comme pour nous offrir une future image de ce que nos cités deviendront à leur tour; mais peuton réfléchir à cette catastrophe sans redouter les accidents de la nature, la fureur des éléments, celle des conquérants, plus terrible encore ? Qu'offrirons-nous dans deux mille ans aux regards curieux et scrutateurs? Quelle est la statue, quel est le livre qui surnagera sur l'abîme de nos arts engloutis ou renversés par les ravages du temps, ou par le courroux des rois ?

La poudre infernale (dont les magasins se sont multipliés surtout en Europe, et auxquels une étincelle suffit pour tout dévorer) ne devient-elle pas, dans les mains de l'ambition ou de la vengeance, un moyen immense de destruction, et plus dangereux mille fois que les matières embrasées que les volcans vomissent de leur inépuisable cratère ? Les fléaux de la nature ne sont plus rien en comparaison de ceux que l'homme a créés pour sa ruine et celle des populeuses cités qu'il habite.

Les manuscrits trouvés dans les maisons d'Herculanum et de Pompéia, qui se déroulent si lentement, manifestent les caractères de la langue grecque; mais c'est le hasard qui nous a livré l'un plutôt que l'autre : ainsi dans trois mille ans, quel sera l'ouvrage destiné à donner à nos descendants une idée de nos connaissances morales et physiques ? Quel livre aura l'honneur de rallumer le flambeau éteint des sciences? Tel dictionnaire, peut-être, que nous méprisons aujourd'hui, sera accueilli avec transport; et une de nos compilations que nous jugeons fastidieuses, deviendra plus précieuse sans doute à la postérité, que les vers de Corneille, de Racine, de Boileau et de Voltaire. Oui, il appartiendra peut-être à une brochure dédaignée, de fixer de préférence l'attention de ces peuples nouveaux.

Que nos orgueilleux écrivains ne s'arrogent donc pas le droit de mépriser quiconque aujourd'hui tient la plume comme eux; car l'auteur qui fera fortune dans trois mille ans, qui dominera les esprits d'alors, qui les éclairera, nul de la génération actuelle ne peut ni le nommer ni le deviner.

Paris détruit ! Xerxès, après avoir attentivement considéré la prodigieuse armée qu'il commandait, versa des larmes en songeant qu'avant peu tant de milliers d'hommes disparaîtraient de dessus la terre. Et ne puis-je pas aussi, affecté du même sentiment, pleurer d'avance sur cette superbe ville?

On a vu en un clin d'oeil une capitale ensevelie sous ses ruines; quarante-cinq mille personnes frappées d'un coup de mort; la fortune de deux cent mille sujets détruite ; une perte géné

; rale de deux milliards : quel tableau des vicissitudes des choses humaines ! Ce phénomène terrible arriva le premier Novembre 1755.

Eh bien, ce coup de foudre qui abima tout, sauva le Portugal aux yeux de la politique : il était conquis, sans ce désastre qui prêta à la réformation, mit une égalité aux fortunes particulières, réunit les cæurs et les esprits, et détourna les révolutions qui le menaçaient.

Considérée du côté physique, l'ancienne Lisbonne n'était qu'une cité d'Afrique, c'est-à-dire, une vaste bourgade, sans ordre, sans proportions : les rues étaient étroites et mal distribuées. Le tremblement abattit en trois minutes ce que la main timide des hommes aurait été si longtemps à renverser. Le goût déplorable des Maures tomba, et la ville se releva pompeuse et superbe.

Que savons-nous sur ce qui sort du sein des désastres ? Que savons-nous ?..... Paris détruit. Oh! je dirai toujours comme dans Memnon : Ce sera bien dommage.

CXXVIII.

Sapposition.

Je vais faire une supposition qu'on appellera certainement bizarre, forcenée, extravagante; mais j'ai mes raisons pour ne pas la passer sous silence. Si tous les ordres de l'État assemblés, ayant reconnu après un mûr examen que la capitale épuise le

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