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Cependant toutes les heures ne sont pas livrées à cette débauche ouverte. Il en est d'autres où l'on se promène au moins avec une apparence de décence. Le respect pour le public semble y régner. C'est à peu près vers les cinq heures, dans le printemps et dans l'été, et surtout le matin, vers onze heures, qu'une femme honnête et belle peut se trouver au jardin du Palais-Royal sans avoir à se plaindre d'un regard. Une belle femme, qui est le plus beau spectacle de la nature, pourra étaler la puissance de ses attraits. On l'admirera; et elle jouira paisiblement du plaisir de la promenade, dans une enceinte qui à certains égards semble bâtie par les fées.

Le Cirque est le monument d'architecture le plus beau, le plus gracieux, le plus original, si on ose le dire, qui existe à Paris. On sourit, il est vrai, quand on se rappelle celui de l'ancienne Rome; mais il est juste de convenir que la destination de l'un et de l'autre n'ont aucune ressemblance. On peut dire sans exagération, qu'en petit c'est un temple, c'est une salle, c'est un édifice qui réunit le mérite de pouvoir y donner des fêtes et d'y rassembler le peuple; c'est une création souterraine formée d'un coup de baguette magique.

Le prince doit élever, dit-on, son palais sur cent quarante colonnes, et ce sera alors le plus charmant et le plus majestueux palais de la capitale; et la capitale, dans cent ans, pour peu que cela continue, deviendra la plus magnifique de l'Europe.

Au reste, ce quartier exige une tutelle perpétuelle, une vigilance plus étendue et plus détaillée qu'ailleurs. Il occupe donc la police avec ses dépendances, presque autant que le reste de la ville.

CXXV.

Suite du Palais-Royal.

A la Chine, dans la capitale de l'empire, il y a une foire comielle consiste à représenter les villes en petit dans une

que

étendue d'un quart de lieu. Tous les métiers, tout le fracas, toutes les allées, les venues, et même les friponneries, sont imités par une foule d'acteurs : l'un est marchand, l'autre artisan; celui-ci soldat, celui-là officier les boutiques s'ouvrent, les marchandises sont étalées; on figure des acheteurs; on y voit un quartier pour la soie, un autre pour la toile, une rue pour les porcelaines, une pour les vernis vous trouvez des habits, des meubles, des ornements de femme; plus loin, des livres pour les curieux et les savants. Il y a des cabarets, des auberges; on voit entrer, sortir des colporteurs. Des fripiers vous tirent par la manche, et vous harcèlent pour vous faire prendre leur marchandise. On s'y querelle, on s'y bat; les archers arrêtent les querelleurs; ils sont conduits devant le juge, et ce juge les condamne à la bastonnade: quand on exécute ce plaisant arrêt, on touche l'acteur d'une manière insensible, et ce faux coupable imite les cris d'un patient, de manière à réjouir les spectateurs.

Le rôle de filou n'est pas oublié; il est permis de voler adroitement; enfin, tout le mouvement de la ville est imité. L'empereur est confondu parmi ses sujets.

L'idée de cette foire pittoresque me semble riante; je voudrais qu'on l'exécutât à Pétersbourg, pour la bonne ville de Paris. On pourrait donner à une grande souveraine et à un peuple, pour qui ces objets seraient nouveaux, l'image fidèle d'une nation éloignée. Jugez des éclats de rire qu'occasionnerait à Madrid, à Vienne et à Moscou, le costume des Parisiens, et la salle du prix fixe, où l'on se déshabille pour se revêtir d'un habit tout fait, où l'on a deviné votre taille.

Si l'on voulait exécuter une pareille fête, j'ose dire que mon livre ne serait pas tout à fait inutile; je crois même que si on la donnait en France, les Parisiens riraient beaucoup de leur propre ressemblance. Combien d'objets qui, vus au miroir, acquièrent du piquant, et découvrent toute leur singularité !

La confusion des états, la bigarrure, la foule, tout donnerait

lieu à un bal unique qu'un nouveau Lucien pourrait embellir; mais chut!

Il y a des objets qui ont de la gravité, et dont l'imitation découvrirait le néant. Le pittoresque de cette fête attirerait tous les états, et si l'on parvenait à imiter l'embarras des rues, ce qui nous plaît tant dans la description ne nous plairait pas moins dans la représentation.

Enfin, la fête pourrait finir par une espèce de coup de théâtre : On sait que Paris est sous un ciel pluvieux; lorsque tout le monde serait dehors, on imiterait une pluie, on verrait fuir chacun, on représenterait les débats avec les fiacres, qu'on n'appelle plus que des sapins; le cocher à moustache figurerait avec le cocher en souquenille; voitures, carrosses, cabriolets, charrettes, fourgons, tombereaux, qui empêcherait que tout cela ne fût peint au naturel?

Il y aurait un art d'imiter tous ces objets dans une proportion plus petite.

On imagine tant de sortes de divertissements qui ne signifient rien; je crois que celui-ci aurait quelque chose de neuf et de piquant. On n'oublierait point les halles ; et quel spectacle plus amusant et plus varié, que ce mélange des conditions, que ces flots continus d'hommes de tout état, de toute figure, de toute couleur; que ces longues files d'équipages, que ce mouvement rapide et perpétuel des chars et des piétons qui dominent? Imaginez Volanges faisant le lieutenant de police, et Dugazon, le prévôt des marchands: d'autres comédiens feraient les échevins, l'exempt, l'inspecteur, le commissaire, le mouchard; tout cela revêtu d'un peu de charges (car il en faudrait alors) ne pourrait manquer d'égayer tous les esprits.

Les cris augmenteraient les plaisirs de la fête. Les Romains avaient leurs saturnales (1); je crois qu'une pareille fête amu

(1) Tous les peuples de la terre ont eu leurs saturnales. Elles ne sont point d'institution à Paris, ce qui fait que la populace s'en forge de temps en temps.

(Note de Mercier.)

serait beaucoup le Parisien, remettrait tous les citoyens de niveau pour ce jour-là, les ferait rire, et servirait à corriger nombre de ridicules. Une autre année Londres aurait son tour : l'Italien, le Batave, l'Espagnol, le Polonais, le Russe, l'Allemand, viendraient figurer successivement.

Le Palais-Royal, plus que tout autre édifice de la ville, pourrait servir, je crois, à donner au peuple une fête piquante, et du genre de celle que j'indique ici.

Le vainqueur de Tigrane et de Mithridate, le conquérant du Pont et de l'Arménie, l'imitateur de Sardanapale, le sectateur d'Épicure, Lucullus enfin, lorsqu'avec un luxe asiatique il donnait des fêtes dans le salon d'Apollon, en l'honneur de Cicéron et de Pompée, ne pouvait procurer à ses illustres hôtes, quoiqu'il eût mis à contribution la terre et les mers, ne pouvait, dis-je, procurer à ceux qu'il traitait, les jouissances que goûte de nos jours un jeune prodigue, qui, retranché au PalaisRoyal, réunit à sa table splendide plus de sensations qu'on n'en avait dans les plus beaux jours de la grandeur romaine.

CXXVI.

De l'influence de la capitale sur les provinces.

Elle est trop considérable, relativement à l'influence politique, pour qu'on puisse en détailler les effets. Je ne veux la considérer ici que par l'attrait qui séduit tant de jeunes têtes, et qui leur représente Paris comme l'asile de la liberté, des plaisirs et des jouissances les plus exquises.

Que ces jeunes gens sont détrompés, quand ils sont sur les lieux! Autrefois les routes entre la capitale et les provinces n'étaient ni ouvertes, ni battues. Chaque ville retenait la génération de ses enfants, qui vivaient dans les murs qui les avaient vu naître, et qui prêtaient un appui à la vieillesse de leurs parents: aujourd'hui le jeune homme vend la portion de son

héritage, pour venir la dépenser loin de l'œil de sa famille ; il la pompe, la dessèche, pour briller un instant dans le séjour de la licence.

La jeune fille soupire et gémit de ne pouvoir accompagner son frère. Elle accuse son sexe et la nature. Elle se déplaît dans la maison paternelle. Elle se peint avec feu les plaisirs de la capitale et la splendeur de la cour. Elle y rêve toute la nuit. Elle voit l'opéra; elle est sur les remparts, elle se promène dans un char superbe on l'adore; tous les yeux sont fixés sur elle.

On lui a dit que toutes les femmes y reçoivent un culte perpétuel; qu'il ne faut que de la beauté pour y être adorée; qu'elles choisissent à leur gré, dans la foule de leurs esclaves, le plus fait pour leur plaire; que les maris y sont ridicules, sitôt qu'ils veulent parler de leur empire. Elle compare cette vie libre et voluptueuse, à celle qu'elle mène dans l'économie d'une maison rangée, et son imagination est trop ardente pour pouvoir s'arrêter : elle n'accorde plus que de l'estime à son amant honnête.

Sa mère la nourrit dans ces trompeuses illusions. Elle est avide des nouvelles de cette ville. Elle est la première à dire avec exclamation: Il vient de Paris! il arrive de la cour! Elle ne trouve plus autour d'elle ni grâces, ni esprit, ni opulence.

Les adolescents, écoutant ces récits, se figurent avec des traits exagérés ce que l'expérience doit cruellement démentir un jour; ils ne tardent pas à obéir à cette maladie générale qui précipite toute la jeunesse de province vers l'abîme de corruption. Heureux encore celui qui ne perd qu'une partie de sa fortune, et qui apprend à être sage pour le reste de ses jours! Il n'appartient qu'à l'indigence absolue et au génie transcendant de visiter cette capitale. Ceux qui vivent dans une heureuse médiocrité, tant du côté des talents que du côté de la fortune, ne sauraient qu'y perdre.

Ceux qui reviennent dans leur patrie, se croient en droit d'y

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