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qui contribuent infiniment plus que la grande à exercer l'esprit et à perfectionner la raison. Les jeunes gens s'y font maintenant un plaisir d'apprendre à réfléchir et à raisonner, d'après d'excellentes lectures, dont le goût se répand partout.

J'ai de l'antipathie, je l'avoue, pour les corps académiques à lettres patentes et à jetons : au contraire, je me sens un penchant bien décidé pour ces conférences littéraires, où l'on peut être admis sans les cérémonies ridicules de graves enfants et par une autre voie que celle du scrutin, d'où enfin l'on n'est pas exilé, pour penser ou pour écrire comme l'abbé de Saint-Pierre.

Conversons de littérature, mes amis; formons des conférences littéraires, et ne soyons jamais d'aucune académie : notre franchise aimable deviendrait du jargon; notre émulation, de la jalousie, et tout notre caractère se fondrait bientôt en orgueilleuse petitesse. J'ai beaucoup ri en voyant deux ou trois têtes, que je croyais au-dessus de ces misères, tourner au vent du ridicule et croire à la présence réelle du génie autour du tapis vert (1).

CXXIV.

Suite du Palais-Royal,

Là, on peut tout voir, tout entendre, tout connaître ; il y a de quoi faire d'un jeune homme un petit savant en détail; mais c'est là aussi que l'empire du libertinage agit sur une jeunesse effrénée, qui, répandue ensuite dans les sociétés, y promène un ton inconnu partout ailleurs, l'indécence sans passion. Le libertinage y est éternel; à chaque heure du jour et de la nuit, son temple est ouvert, et à toutes sortes de prix.

Les Athéniens élevaient des temples à leurs Phrinés ; les

(1) Tandis que j'écrivais ceci, le roi a fait fermer tous les clubs; il ne reste plus que ceux qui sont concentrés dans l'intérieur des maisons des particuliers, et qui, n'ayant aucune forme de corps, sont comme invisibles.

(Nole de Mercier )

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nôtres trouvent le leur dans cette enceinte, dont on a voulu, dans un moment de rigorisme, sans doute, les chasser dernièrement; mais cette légère disgrâce n'a fait que renforcer le triomphe de celles qui composent l'ordre le plus éclatant.

Les agioteurs, faisant le pendant des jolies prostituées, vont trois fois par jour au Palais-Royal, et toutes ces bouches n'y parlent que d'argent et de prostitution politique. Tel joueur à la hausse et à la baisse, peut dire, en parlant de la Bourse : « Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. » La banque se tient dans les cafés : c'est là qu'il faut voir et étudier les visages subitement décomposés par la perte ou par le gain; celui-ci se désole, celui-là triomphe.

Ce lieu est donc une jolie boite de Pandore; elle est ciselée, travaillée, mais tout le monde sait ce que renfermait la boîte de celte statue animée par Vulcain.

L'art des ragoûts est à côté des hautes sciences. Les brillants chiffons du libertinage pendent auprès des instruments de chirurgie qui lui deviendraient nécessaires. Tous les colifichets de la mode, qui durent un jour, sont dans la même boutique, avec les bijoux astronomiques les plus précieux qui durent des siècles. Un homme passe, et dit, en voyant cet éblouissant étalage : Ah! si je pouvais jouir de tout cela! et il gémit; un autre homme passe et dit : Que de choses dont je sais fort bien me passer ! et il rit.

Tous les Sardanapales, tous les petits Lucullus logent au Palais-Royal, dans des appartements que le roi d'Assyrie et le consul romain eussent enviés. On n'y entend jamais le bruit du marteau, ou de la grosse lime; jamais on n'y respire que la fumée des cuisines, ou l'odeur du café: il y a là de quoi tuer le génie de dix Cromwell, de vingt Guise, de trente Mazaniello.

Les cafés regorgent d'hommes dont la seule occupation, toute la journée, est de débiter ou d'entendre des nouvelles, que l'on ne reconnaît plus par la couleur que chacun leur donne d'après son état.

Quoique tout augmente, triple et quadruple de prix dans ce lieu, il semble y régner une attraction qui attire l'argent de toutes les poches, surtout de celle des étrangers, qui raffolent de cet assemblage de jouissances variées, et qui sont sous leur main : c'est que l'endroit privilégié est un point de réunion pour trouver dans le moment tout ce que votre situation exige dans tous les genres ; il dessèche aussi les autres quartiers de la ville, qui déjà figurent comme des provinces tristes et inhabitées.

La cherté des locations, que fait monter l'avide concurrence, ruine les marchands. Les banqueroutes y sont fréquentes; on les compte par douzaines. C'est là que l'effronterie de ces boutiquiers est sans exemple dans le reste de la France; ils nous vendent intrépidement du cuivre pour de l'or, du stras pour du diamant, les étoffes ne sont que des imitations brillantes d'autres étoffes vraiment solides : il semble que le loyer excessif de leurs arcades, les autorise à friponner sans le plus léger remords. Les yeux sont fascinés par toutes ces décorations extérieures, qui trompent le curieux séduit, et qui ne s'aperçoit de la tromperie qu'on lui a faite, que lorsqu'il n'est plus temps d'y remédier.

Il est triste, en marchant, de voir un tas de jeunes débauchés, au teint pâle, à la mine suffisante, au maintien impertinent, et qui s'annoncent par le bruit des breloques de leurs deux montres, circuler dans ce labyrinthe de rubans, de gazes, de pompons, de fleurs, de robes, de masques, de boîtes de rouge, de paquets d'épingles longues de plus d'un demi-pied : ils battent le camp des Tartares dans cette oisiveté profonde qui nourrit tous les vices; et l'arrogance qu'ils affectent ne peut dissimuler leur profonde nullité.

On appelle camp des Tartares, les deux galeries adossées qui sont encore en bois, et qui attendent un plan magnifique de colonnes ; superbe décoration qui achèvera la beauté de l'édifice. C'est là que tous les soirs les femmes viennent deux à deux affronter le regard des hommes, chargées de toutes ces

modes, quelquefois si fantasques, qu'elles imaginent pour quel. ques jours, et qu'elles renversent quelques jours après.

Les noms des modes qu'elles donnent à chaque partie de leur habillement, formeraient un dictionnaire en plusieurs volumes in-folio. Cet ouvrage manque à la nation ; mais Panckouke y travaille, dit-on, avec la plus grande activité.

Les plus laides sont presque toujours celles qui se parent le plus richement, et cela doit être. Une mère de famille n'oserait, le soir, traverser la bruyante promenade avec ses deux jeunes filles; la vertueuse épouse, la citoyenne honnête, n'oscraient paraître à côté de ces courtisanes hardies; leur parure, leur tenue, leurs airs, et souvent même leurs paroles, tout les force à fuir, en gémissant sur la corruption générale des deux sexes.

C'est sous ces planches, que le feu dévorera peut-être en une nuit, qu'on voit le précoce libertinage; il est à l'encan pour l'homme qui s'éteint. On y remarque une foule de jeunes gens qui, en fredonnant, se précipitent dans les petits spectacles, plus fréquentés que les grands, car ils sont immoraux. Ces jeunes gens ont des physionomies toutes particulières, où se peignent des âmes blasées, des cours froids, des passions sans plaisir et sans vigueur ; le trafic des sens, le dépérissement des races, la sacrilége familiarité des enfants, qui ne regardent plus leurs parents que comme d'avares économes dont ils désirent confusément la mort, sans oser trop désavouer cet horrible désir, voilà les vices qui marchent tête levée : on n'est plus que le vil et sot fabricateur de son fils, que la gouvernante iinbécile et surannée de sa fille ; et les mœurs sacrées sont abolies et même ridiculisées dans les entretiens de ces déplorables adolescents, déjà formés pour les fausses idées d'une génération corrompue et pire que celle qui l'a précédée.

C'est là que vous entendrez réciter tout haut les vers les plus infâmes de l'infâme Pucelle, ainsi que les principes les plus irréligieux de cet homme qui séduisit la France, niais qui ne

séduisit qu'elle, parce qu'il ne travaillait que pour elle; de cet homme qui eut plus d'art pour usurper une grande réputation, que de génie pour la mériter; de cet homme qui a plus influé sur les côurs qu'il a corrompus, que sur les esprits qu'il se vantait d'éclairer; de cet homme enfin qui, d'après le portrait que nous venons d'en esquisser, devait tout naturellement devenir l'ennemi de Jean-Jacques Rousseau, et se couvrir d'opprobre, par son lâche acharnement à persécuter le plus vertueux des hommes, qui le pleura à sa mort. Il ne manque plus au licu, que d'élever la statue de Voltaire au centre du jardin, et d'écrire sur le piédestal : Au chantre Gris-Bourdon.

Hélas ! en vain vous y chercherez la timide retenue, le doux embarras, la rougeur de l'innocence, la pâleur qui la couvre quand on ose l'attaquer, les aimables couleurs de l'adolescence, le charme attendrissant de l'aurore d'une beauté jeune et sage; partout vous y lirez que depuis dix ans il y a la plus déplorable différence dans le seul physique des Parisiens.

A peine une fille est-elle sortie des jeux innocents qui amusaient son enfance, qu'elle se plaît à étudier des danses voluptueuses, et tous les arts, et tous les mystères de l'amour. A peine une femme est-elle assise à la table de son mari, que d'un regard furtif elle y cherche un amant. Bientôt elle ne choisit plus ; elle croit que dans l'obscurité tous les plaisirs deviennent légitimes.

N'est-ce point là la peinture de nos meurs dans le quartier du Palais-Royal? Eh bien ! c'est Horace qui l'a tracée; mais il n'avait pas deviné les retraites commodes que la débauche furtive ou intéressée soudoie, non par heures mais par minutes. Ce calcul l'aurait surpris, et il eût alors passé ses pinceaux à un Juvénal.

Eh! d'après un si brûlant foyer de voluptés faciles, de jouissances vénales, faut-il s'étonner si l'on fuit la plus respectable et la plus charmante des unions, l'unique lien sur la terre qui joint les plaisirs enflammés de l'amour aux douces émotions, au bonheur pur de l'amitié?

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