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et parvient enfin à dire : Je vous prie, monsieur, de m'expédier, car on m'a dit que vous étiez fort obligeant. Crébillon prend le papier avec son aménité ordinaire, le met à son aise autant qu'il est possible, et lui fait la même interrogation. — De quel pays êtes-vous, monsieur ? Des environs de Rouen.

C'est bon, monsieur, dans trois jours j'aurai approuvé votre manuscrit. Il le reconduit, l'aide à retrouver son parasol, la porte ne semble pas être assez large pour la sortie du poëte, car, il donne à gauche, fait un faux pas sur le palier et tombe à la première marche. Il avait repoussé quatre ou cinq fois son censeur avec la main, et le tout par civilité normande. La porte enfin se referme.

Quel lourdeaud ! m'écriai-je ! et cela écrit ! Eh bien, me dit Crébillon, vous l'avez vu, vous l'avez entendu, ou plutôt vous n'avez rien entendu. Voulez-vous gager avec moi que son euvre n'est pas sans mérite ? Oh ! oh! vous le connaissez donc ?- Pas plus que l'autre, je ne l'ai jamais vu; lisons. Nous lisons. Il y avait dans le manuscrit du lourd normand, des idées, du style; et c'était un ouvrage très-estimable. Comme je demeurais surpris de l'esprit de divination qui avait saisi notre censeur, il me dit : « Une expérience de plusieurs années m'a démontré que sur vingt auteurs qui arrivent du midi de la France, il y en a dix-neuf qui sont détestables; et que sur le même nombre qui arrive du nord, il y en a la moitié au moins qui ont le germe du talent, et qui sont susceptibles de perfection. Les plus mauvais vers possibles se font depuis Bordeaux jusqu'à Nîmes. Telle est la latitude des plats versificateurs. Tous ces écrivains-là en général n'ont que du vent dans la tête, tandis que ceux qui viennent des provinces septentrionales ont du sens et un talent inné qui ne demande que de la culture.

J'ai eu lieu plusieurs fois d'appliquer l'observation de Crébillon censeur, et presque ours avec justesse. Les têtes méridionales (les exceptions à part) ne me paraissent pas propres à écrire; elles manquent de logique.

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Je ne passerai point sous silence un fait qui prouve tout à la fois son courage et son amitié pour les gens de lettres et pour moi. Je publiai, au mois de janvier 1771, une pièce de théâtre intitulée: Olinde et Sophronie ; on y trouva des allusions relativement à l'opération du chancelier Maupeou, qui faisait la guerre à la magistrature (1). Le parlement de Paris fut exilé le le vingt janvier, et ma pièce fut publiée le vingt-deux. On donna à tous les traits de mon ouvrage une extension qui plaisait au public, et qui lui servait de vengeance tacite. Le ministère, qui alors n'était rien moins qu'indulgent, voulait sévir contre moi. Crébillon fils, qui avait approuvé la pièce, loin de mollir, représenta, defendit ma cause, se prétendit seul responsable. Sa généreuse fermeté me sauva un désagrément fâcheux ; c'est qu'il

; aimait sincèrement les hommes de lettres. Il m'a répété souvent que malgré les travers de leur amour-propre , c'était ceux dans lesquels il avait remarqué en général le plus de vertus.

Ses ouvrages sont une anatomie fine et déliée du cœur humain et du sentiment, surtout de celui qui dirige les femmes, dont le premier attribut est de ne connaître rien à leur propre ceur, tandis qu'elles pénètrent assez bien le cæur ou du moins le caractère des hommes. Crébillon fils les a bien connues ; c'est un peintre : sa touche, pour être délicate, n'en est pas moins exacte et quelquefois profonde.

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а.

CXXIII.

Palais-Royal.

Point unique sur le globe. Visitez Londres, Amsterdam, Madrid, Vienne, vous ne verrez rien de pareil : un prisonnier

(1) Le chancelier avait commandé cent vingt brochures contre les magistrats. Tous les écrivailleurs affamés allaient au bureau de ***. Là, on payait à tant la feui le les plus plats déraisounements. Le buraliste gagna, sur ces pauvres barbouilleurs, la moitié de la somme destinée à ces pamphlets.

(Note de Mercier.)

pourrait y vivre sans ennui, et ne songer à la liberté qu'au bout de plusieurs années. C'est justement l'endroit que Platon voulait qu'on assignât à un captis, afin de le retenir, sans geôlier et sans violence, par des chaînes douces et volontaires.

On l'appelle la capitale de Paris. Tout s'y trouve; mais mettez là un jeune homme ayant vingt ans, et cinquante mille livres de rente, il ne voudra plus, il ne pourra plus sortir de ce lieu de féerie; il deviendra un Renaud dans ce palais d'Armide; et si ce héros y perdit son temps et presque sa gloire, notre jeune homme y perdra le sien et peut-être sa fortune : ce n'est plus que là désormais qu'il pourra jouir; partout ailleurs il s'ennuiera. Ce séjour enchanté est une petite ville luxueuse, renfermée dans une grande; c'est le temple de la volupté, d'où les vices brillants ont banni jusqu'au fantôme de la pudeur : il n'y a pas de guinguette dans le monde plus gracieusement dépravée; on y rit, et c'est de l'innocence qui rougit

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encore.

Quant au bâtiment, quel dommage que l'enceinte n'ait point permis un plus vaste développement, une forme oblongue au lieu de ce carré qui tient trop de la construction d'un cloître! Avec quelle rapidité magique nous l'avons vu s'élever ! Il excita cependant des murmures très-vifs dans le public : c'est à cette occasion que, lorsqu'on représenta à l'auguste propriétaire que son bâtiment allait lui coûter une dépense énorme, il répondit gaiement : Point du tout, car tout le monde me jette la pierre.

Quelque chose que vous puissiez désirer, vous êtes sûr de l'y trouver; vous y aurez jusqu'à des cours de physique , de poésie, de chimie, d'anatomie, de langues, d'histoire naturelle, etc., etc., etc. Là, les femmes qui ont renoncé à la gravité pédantesque de celles de l'ancien hôtel de Rambouillet, badinent avec les sciences, qui ne sont plus pour elles qu'un joujou qui les amuse autant que leur caniche ou leur perruche. Ce sont pres. que partout des clubs, où la musique et quelquefois l'instruction président.

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Ce mot me rappelle quelques idées qu'il me prend envie de placer ici, au risque de faire une digression. Lecteurs, nous retournerons ensuite au Palais-Royal.

Le goût des cercles, inconnu à nos pères, et copié des Anglais, a commencé à se naturaliser à Paris (1). Dans ces sortes d'assemblées, on s'instruit en s'amusant; l'histoire, la physique, la poésie s'y donnent la main : c'est une espèce d'académie composée de personnes de tout état, où le goût de toutes les sciences et de tous les arts y fait un heureux mélange qui doit contribuer à leurs progrès.

O l'heureux temps, et je me le rappelle avec transport, où les muses faisaient nos uniques délices, et où, dans des entretiens variés, nous communiquions toules nos idées à cinq ou six amis ! Nous cherchions la vérité avec le plus vif désir de la connaître , ce qui est plus rare qu'on ne pense. Jamais l'émulation ne dégénéra parmi nous en jalousie, passion vile, qui tourmente sans éclairer; nous traitions un sujet, sans cette précipitation qui étouffe les idées ou les empêche de naitre. La liberté de penser donnait souvent à nos expressions une tournure neuve et singulière, qui, dans nos innocents débats, faisait éclore le rire dans toute sa naïveté.

C'est là que j'ai commencé à me montrer un hérétique en littérature, et que je disais avec franchise : J'ai voulu lire plusieurs de ces écrivains si vantés, ils m'ont déplu; là je faisais l'aveu de mes paradoxes littéraires : on voulait me convertir, et le prêcheur était quelquefois converti lui-même.

Je ne connais point de plus grande volupté que celle de causer librement avec des hommes qui vous entendent à demi mot, qui vous devinent, et avec lesquels on peut parcourir une

(1) Le génie français n'aura jamais, dans ses amusements, la liberté anglicane. Si le Français est atteint de folie, c'est quand il est presque isolé. Dès qu'il est réuni en cercle, il est grave et sérieux.- Quelques roues n'ayant pu être admis dans les clubs du Palais-Royal, on leur proposa, par une lettre anonyme, de composer le club des roués.

(Nole de Mercier.)

bien que

multitude d'objets. Souvent, lorsque l'on croyait une question épuisée, on était aussi surpris que charmé de découvrir de nouvelles épreuves d'une vérité qui semblait n'avoir d'abord qu’un faible degré de vraisemblance: on ne saurait croire combien un tel exercice donne de pénétration à l'esprit, le flux et

à reflux des idées qu’on discute ou qu'on combat, en fait naître qu'on n'avait pas même soupçonnées; ce choc d'une conversation animée fait jaillir une foule de brillantes étincelles. Non, quand on a joui du plaisir de causer dans le cercle monolone des hommes vulgaires, n'entendant point, ou dédaignant la langue sotte qu'on y parle, on y devient muet, et l'on s'en sauve le plus qu'on peut. Je n'ai point la déplorable injustice de croire qu'on ne cause

dans la capitale; que le soleil des arts ne se lève que pour Paris, et que les villes de province ne jouissent que de la faible lueur de quelques étoiles errantes : qu'un académicien du Louvre dise une pareille sottise, sans y croire, à la bonne heure; mais il n'en est pas moins vrai de dire que l'esprit humain, pressé de tous côtés dans la capitale par mille objets , y rend plus qu'ailleurs. Là, les idées sont plus vives et plus fécondes, parce qu'elles y sont éveillées, appréciées ou combattues par la foule des événements journaliers , et par l'immense multitude de caractères, qui tous diffèrent entre eux d'une manière plus forte et quelquefois plus bizarre que dans les provinces, où règne une sorte d'égalité uniforme , qui ressemble au cours paisible d'un fleuve. La capitale est une mer bouleversée, chaque jour, par tous les vents qui y soufflent en sens contraires.

Les académiciens du Louvre ont la modestie de se réserver, pour eux seuls, le droit immortel de briller dans ce palais, où ils se vantent d'avoir élevé le trône de la littérature française; cependant on sait que ces despotes ont une foule immense de sujets rebelles, qui méconnaissent ou rient de leur souveraineté prétendue.

L'amour des arts a élevé plusieurs petites sociétés littéraires,

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