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pipe. La femme de quatre pieds de haut entra sur ses jambes torses. Elle avait bien le nez le plus long, et les yeux les plus malignement ardents que j'aie vus de ma vie. C'était la maîtresse du poëte. Les chiens, par respect, lui cédèrent un fauteuil. Elle s'assit en face de moi. Le poëte posa sa seconde pipe, et me récita alors des vers fort obscurs, de je ne sais quelle tragédie romanesque, qu'il avait composée de mémoire, et qu'il récitait de même. Je ne compris rien au sujet ni au plan de la tragédie. Il y avait dans ses vers force imprécations contre les dieux, et surtout contre les rois qu'il n'aimait pas. Le poëte me parut fort bon homme, très-distrait, aimant à rêver, et parlant peu. Sa maîtresse avait dans l'expression toute la malice qui était dans ses yeux. Le poëte ayant récité ses vers, ne fit que fumer. Je m'entretins avec sa maîtresse. Je cherchais de l'œil où pouvaient être ses jambes, tandis que celles du poëte figuraient nues, comme les jambes d'un athlète qui se repose après avoir lutté dans l'arène. Je me levai, et les chiens se levèrent aussi, aboyèrent de nouveau, et m'accompagnèrent jusqu'à la porte de la rue. Le poëte ne les réprimandait qu'avec douceur; la tendresse perçait à travers le commandement. Lui seul pouvait vivre au milieu de cette malpropreté canine. Je ne manquai pas de lui dire qu'Euripide avait aussi aimé les chiens, et qu'il obtiendrait à coup sûr les années de Sophocle : il avait alors quatre-vingt-six ans. Content de ce que je lui avais dit, il m'avait gratifié d'une petite carte, où était son nom écrit en caractères très-fins. Cette carte était un passe-port pour voir une de ses tragédies; mais, comme Voltaire avait soin qu'on ne les donnât que très-rarement, je fus neuf mois à attendre cette représentation. Le vieillard m'avait prévenu du long délai, et l'attribuait sans ménagement à son rival, qu'il appelait un très-méchant homme, et cela avec le ton d'une bonhomie toute particulière.

A deux ou trois années de là, je fis la connaissance de Crébillon fils. Il était taillé comme un peuplier, haut, long, menu;

il contrastait avec la taille forte et le poitrail de Crébillon le tragédiste. Jamais la nature ne fit deux êtres plus voisins et plus dissemblables. Crébillon fils était la politesse, l'aménité et la grâce fondues ensemble. Une légère teinte de causticité perçait dans ses discours, mais elle ne frappait que les pédants littéraires et les ennemis du bien public. Nos caractères allèrent fort bien ensemble. Il avait vu le monde; il avait connu les femmes autant qu'il est possible de les connaître; il les aimait un peu plus qu'il ne les estimait. Sa conversation était piquante; il regrettait le temps de la régence, comme l'époque des bonnes mœurs en comparaison des mœurs régnantes. Nos principes littéraires s'accordaient encore. Un jour, il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des tragédies de son père, mais que cela viendrait. Il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer l'esprit humain. Il riait aux larmes de certaines productions théâtrales, et du public qui ne voyait dans tous les rois de la tragédie française que le roi de Versailles. Le rôle du capitaine des gardes, tantôt traître, tantôt fidèle, selon la fantaisie du poëte, le faisait surtout pâmer de joie. Il s'informait exactement de celui qui le jouait. C'était son acteur favori pour le plaisir facétieux qu'il lui causait. Aujourd'hui janissaire, le lendemain déposant Tarquin le Superbe, cheville ouvrière de tous les dénouements, il avait renversé plus de trônes au bout de l'année, qu'il n'avait de gardes à sa suite; il tuait les tyrans trois fois la semaine avec une précision admirable. Crébillon aimait tout en lui, sa démarche, son attitude, sa fierté obéissante; tantôt royaliste, tantôt républicain, il suivait tous les ordres avec une indifférence philosophique, qui n'ôtait rien au tranchant de son sabre.

Crébillon fils était censeur royal et censeur de la police. Il approuvait tous les ponts-neufs et tous les vers imprimés sur des feuilles volantes. On en faisait alors une quantité effroyable; les héroïdes pleuvaient. Il approuvait tout cela avec un sangfroid et une politesse charmante. Jamais Crébillon fils ne fit at

tendre un auteur, fùt-il chansonnier du Pont-Neuf. Il était toujours prévenant, affable et facile; il me dissuada d'écrire en

vers.

Comme il ouvrait journellement sa porte à une multitude de versificateurs et d'auteurs débutants, il me dit un jour : Restez avec moi jusqu'à midi trois quarts; voici l'heure que les poëtes arrivent pour m'apporter leurs manuscrits : restez.

Je m'assieds, un coup de sonnette part; Crébillon ouvre, un auteur paraît; il est vif et sémillant; il se présente avec assez de grâce, parle de même; il prend une chaise, tire un manuscrit de sa poche. La conversation s'engage, et notre auteur dit des choses spirituelles. De quel pays êtes-vous? lui demanda Crébillon, qui approuvait par an quarante à cinquante mille vers. Des environs de Toulouse, reprit l'auteur. — Bon, laissez moi votre manuscrit; envoyez ou repassez après-demain, et l'approbation sera en règle.

Quand l'auteur fut sorti, Crébillon, tenant le manuscrit en main, me dit : Je ne sais ce qui est là dedans; vous avez entendu ce jeune homme; il parle avec facilité, il a de l'esprit. Voulez vous gager avec moi que son ouvrage n'a ni rime ni raison? Eh pourquoi ce jugement précipité? - Vous le saurez; lisons, mon ami. En effet, la pièce présentée à la censure n'avait pas le sens commun.

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Part un second coup de sonnette; c'est un nouvel auteur: Crébillon ouvre. L'auteur s'arrête à la porte; il ne sait ni parler, ni entrer, ni s'asseoir; il est gauche et tout d'une pièce; il manque de renverser une petite table où était le déjeûner de son censeur. C'est un opéra que de le faire asseoir; il recule à chaque instance; enfin il est assis; il veut parler et il bégaie, il répond mal à ce qu'on dit. Après avoir regardé pendant six minutes sa poche gonflée de son manuscrit, il le tire gauchement, laisse tomber sa canne et son chapeau en le présentant, cherche de l'œil son parasol, comme si on le lui avait volé, blesse ma jambe du bout de son épée en remuant mal à propos,

et parvient enfin à dire : Je vous prie, monsieur, de m'expédier, car on m'a dit que vous étiez fort obligeant. Crébillon prend le papier avec son aménité ordinaire, le met à son aise autant qu'il est possible, et lui fait la même interrogation. De quel pays êtes-vous monsieur? Des environs de Rouen. C'est bon, monsieur, dans trois jours j'aurai approuvé votre manuscrit. Il le reconduit, l'aide à retrouver son parasol, la porte ne semble pas être assez large pour la sortie du poëte, car, il donne à gauche, fait un faux pas sur le palier et tombe à la première marche. Il avait repoussé quatre ou cinq fois son censeur avec la main, et le tout par civilité normande. La porte enfin se referme.

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Quel lourdeaud! m'écriai-je! et cela écrit ! Eh bien, me dit Crébillon, vous l'avez vu, vous l'avez entendu, ou plutôt vous n'avez rien entendu. Voulez-vous gager avec moi que son œuvre n'est pas sans mérite? — Oh! oh! vous le connaissez donc ?- Pas plus que l'autre, je ne l'ai jamais vu; lisons. Nous lisons. Il y avait dans le manuscrit du lourd normand, des idées, du style; et c'était un ouvrage très-estimable. Comme je demeurais surpris de l'esprit de divination qui avait saisi notre censeur, il me dit : « Une expérience de plusieurs années m'a démontré que sur vingt auteurs qui arrivent du midi de la France, il y en a dix-neuf qui sont détestables; et que sur le même nombre qui arrive du nord, il y en a la moitié au moins qui ont le germe du talent, et qui sont susceptibles de perfection. Les plus mauvais vers possibles se font depuis Bordeaux jusqu'à Nîmes. Telle est la latitude des plats versificateurs. Tous ces écrivains-là en général n'ont que du vent dans la tête, tandis que ceux qui viennent des provinces septentrionales ont du sens et un talent inné qui ne demande que de la culture.

J'ai eu lieu plusieurs fois d'appliquer l'observation de Crébillon censeur, et presque toujours avec justesse. Les têtes méridionales (les exceptions à part) ne me paraissent pas propres à écrire; elles manquent de logique.

Je ne passerai point sous silence un fait qui prouve tout à la fois son courage et son amitié pour les gens de lettres et pour moi. Je publiai, au mois de janvier 1771, une pièce de théâtre intitulée: Olinde et Sophronie; on y trouva des allusions relativement à l'opération du chancelier Maupeou, qui faisait la guerre à la magistrature (1). Le parlement de Paris fut exilé le le vingt janvier, et ma pièce fut publiée le vingt-deux. On donna à tous les traits de mon ouvrage une extension qui plaisait au public, et qui lui servait de vengeance tacite. Le ministère, qui alors n'était rien moins qu'indulgent, voulait sévir contre moi. Crébillon fils, qui avait approuvé la pièce, loin de mollir, représenta, défendit ma cause, se prétendit seul responsable. Sa généreuse fermeté me sauva un désagrément fâcheux; c'est qu'il aimait sincèrement les hommes de lettres. Il m'a répété souvent que malgré les travers de leur amour-propre, c'était ceux dans lesquels il avait remarqué en général le plus de vertus.

Ses ouvrages sont une anatomie fine et déliée du cœur humain et du sentiment, surtout de celui qui dirige les femmes, dont le premier attribut est de ne connaître rien à leur propre cœur, tandis qu'elles pénètrent assez bien le cœur ou du moins le caractère des hommes. Crébillon fils les a bien connues; c'est un peintre sa touche, pour être délicate, n'en est pas moins exacte et quelquefois profonde.

CXXIII.

Palais-Royal.

Point unique sur le globe. Visitez Londres, Amsterdam, Madrid, Vienne, vous ne verrez rien de pareil: un prisonnier

(1) Le chancelier avait commandé cent vingt brochures contre les magistrats. Tous les écrivailleurs affamés allaient au bureau de ***. Là, on payait à tant la feui le les plus plats déraisonnements. Le buraliste gagna, sur ces pauvres barbouilleurs, la moitié de la somme destinée à ces pamphlets. (Note de Mercier.)

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