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lorsque la grèle vient les frapper, lorsque le ciel irrité, lance des pierres tranchantes contre les tendres végétaux, et les fruits, qui déjà se coloraient! Quel jour désastreux que celui du 13 juillet 1788; il mérite d'être gravé en caractère de deuil.

Les beaux fruits de Montreuil, de Saint-Germain-en-Laye et de trente villages situés dans la même direction, tombèrent avec les feuilles des arbres déchirés et mutilés. Ce fut une puée de glace qui creva tout à coup, qui se décomposa sous l'action du vent, et qui, plus terrible qu'une faux aiguisée, offrit l'image d'un désert à la place des trésors de la fécondité. Accourez commis de la taille et du taillon, venez avec vos cotes et vos saisies ; relevez ces arbres brisés; faites renaître une nouvelle récolte. Mais non, fuyez; les gémissements de la campagne vous poursuivent, vous n'obtiendrez rien; Eh! qu'oseriez-vous demander encore à cette terre désolée ?

Le monarque s'est trouvé lui-même ce jour-là au milieu du désastre et sous un ciel qui lapidait la terre; il a vu de près les fléaux inaltendus dont la nature grève encore les rudes travaux des campagnes. Ce ne sont point ces malheurs-là qu'il peut écarter, non; mais qui doute que, témoin de ces ravages, sur la portion la plus laborieuse de ses sujets, il ne veille à dompter les autres ennemis de ces bons et utiles cultivateurs?

CXXII.

Les deux Crébillons.

J'avais dix-neuf ans, et, dans ce temps, la renommée de Crébillon, poëte tragique, était au plus haut degré. On l'opposait à Voltaire; car le public cherche un rival à tout homme illustre, et, les balançant l'un par l'autre, il se dégage ainsi d'un poids d'estime trop considérable.

Je l'ai vu ce temps, où la nation en général était si peu avancée, qu'on ne parlait et qu'on ne savait parler que de Racine

et de Corneille, de Crébillon et de Voltaire. Il est inconcevable qu'on se soit agité si longtemps sur des questions aussi futiles. J'étais jeune; je n'avais reçu qu'à moitié l'impression universelle; j'admirais moins que les autres ces tragédies si vantées. J'y trouvais une uniformité, une contrainte, une gêne, une forme monotone, un faux, qui ne plaisaient pas beaucoup à mon esprit amoureux des beautés vastes et irrégulières. Je lisais les romans de l'abbé Prévost, qui me faisaient plus de plaisir que toutes les tragédies modernes.

Sur sa renommée, j'allai voir néanmoins le vieux Crébillon. Il demeurait au Marais, rue des Douze-Portes. Je frappai. Aussitôt les aboiements de quinze à vingt chiens se firent entendre; ils m'environnèrent gueule béante, et m'accompagnèrent jusqu'à la chambre du poëte. L'escalier était rempli des ordures de ces animaux. J'entrai, annoncé et escorté par eux. Je vis une chambre dont les murailles étaient nues; un grabat, deux tabourets, sept à huit fauteuils déchirés et délabrés composaient tout l'ameublement. J'aperçus, en entrant, une figure féminine, haute de quatre pieds et large de trois, qui s'enfonçait dans un cabinet voisin. Les chiens s'étaient emparés de tous les fauteuils et grognaient de concert. Le vieillard, les jambes et la tête pues, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait deux grands yeux bleus, des cheveux blancs et rares, une physionomie pleine d'expression. Il fit taire les chiens, non sans peine, et me fit concéder, le fouet à la main, un des fauteuils. Il ôta sa pipe de la bouche, comme pour me saluer, la remit et continua à fumer avec une délectation qui se peignait sur sa physionomie fortement caractérisée.

Sa distraction fut assez longue, son cil bleu était fixe et tourné vers le plancher. Il me parla brièvement. Les chiens grondaient sourdement en me montrant les dents. Le poëte posa enfin sa pipe. Je lui demandai quand il finirait Cromwell. Il n'est pas commencé, me répondit-il. Je le priai de me réciter quelques vers. Il me dit qu'il me satisfairait après une seconde

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pipe. La femme de quatre pieds de haut entra sur ses jambes torses. Elle avait bien le nez le plus long, et les yeux les plus malignement ardents que j'aie vus de ma vie. C'était la maîtresse du poëte. Les chiens, par respect, lui cédèrent un fauteuil. Elle s'assit en face de moi. Le poëte posa sa seconde pipe, et me récita alors des vers fort obscurs, de je ne sais quelle tragédie romanesque, qu'il avait composée de mémoire, et qu'il récitait de même. Je ne compris rien au sujet ni au plan de la tragédie. Il y avait dans ses vers force imprécations contre les dieux, et surtout contre les rois qu'il n'aimait pas. Le poëte me parut fort bon homme, très-distrait, aimant à rêver, et parlant peu. Sa maîtresse avait dans l'expression toute la malice qui était dans ses yeux. Le poëte ayant récité ses vers, ne fit que fumer. Je m'entretins avec sa maîtresse. Je cherchais de l'ail où pouvaient être ses jambes, tandis que celles du poëte figuraient nues, comme les jambes d'un athlète qui se repose après avoir lutté dans l'arène. Je me levai, et les chiens se levèrent aussi, aboyèrent de nouveau, et m'accompagnèrent jusqu'à la porte de la rue. Le poëte ne les réprimandait qu'avec douceur; la tendresse perçait à travers le commandernent. Lui seul pouvait vivre au milieu de cette malpropreté canine. Je ne manquai pas de lui dire qu'Euripide avait aussi aimé les chiens, et qu'il obtiendrait à coup sûr les années de Sophocle : il avait alors quatre-vingt-six ans. Content de ce que je lui avais dit, il m'avait gratifié d'une petite carte, où était son nom écrit en caractères très-fins. Cette carte était un passe-port pour voir une de ses tragédies; mais, comme Voltaire avait soin qu'on ne les donnât que très-rarement, je fus neuf mois à attendre cette représentation. Le vieillard m'avait prévenu du long délai, et l'attribuait sans ménagement à son rival, qu'il appelait un très-chant homme , et cela avec le ton d'une bonhomie toute particulière.

A deux ou trois années de là, je fis la connaissance de Crébillon fils. Il était taillé comme un peuplier, haut, long, menu;

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il contrastait avec la taille forte et le poitrail de Crébillon le tragédiste. Jamais la nature ne fit deux êtres plus voisins et plus dissemblables. Crébillon fils était la politesse, l'aménité et la grâce fondues ensemble. Une légère teinte de causticité perçait dans ses discours, mais elle ne frappait que les pédants littéraires et les ennemis du bien public. Nos caractères allèrent fort bien ensemble. Il avait vu le monde; il avait connu les femmes autant qu'il est possible de les connaitre; il les aimait un peu plus qu'il ne les estimait. Sa conversation était piquante; il regrettait le temps de la régence, comme l'époque des bonnes meurs en comparaison des meurs régnantes. Nos principes littéraires s'accordaient encore. Un jour, il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des tragédies de son père, mais que cela viendrail. Il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer l'esprit humain. Il riait aux larmes de certaines productions théâtrales, et du public qui ne voyait dans tous les rois de la tragédie française que le roi de Versailles. Le rôle du capitaine des gardes, tantôt traître, tantôt fidèle, selon la fantaisie du poëte, le faisait surtout pâmer de joie. Il s'informait exactement de celui qui le jouait. C'était son acteur favori pour le plaisir facétieux qu'il lui causait. Aujourd'hui janissaire, le lendemain déposant Tarquin le Superbe, cheville ouvrière de tous les dénouements, il avait renversé plus de trônes au bout de l'année, qu'il n'avait de gardes à sa suite; il tuait les tyrans trois fois la semaine avec une précision admirable. Crébillon aimait tout en lui, sa démarche, son attitude, sa fierté obéissante; tantôt royaliste, tantôt républicain, il suivait tous les ordres avec une indifférence philosophique, qui n'ôtait rien au tranchant'de son sabre.

Crébillon fils était censeur royal et censeur de la police. Il approuvait tous les ponts-neufs et tous les vers imprimés sur des feuilles volantes. On en faisait alors une quantité effroyable; les héroïdes pleuvaient. Il approuvait tout cela avec un sangfroid et une politesse charmante. Jamais Crébillon fils ne fit at

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tendre un auteur, fùt-il chansonnier du Pont-Neuf. Il était toujours prévenant, affable et facile; il me dissuada d’écrire en

ver's.

vers.

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Comme il ouvrait journellement sa porte à une multitude de versificateurs et d'auleurs débutants, il me dit un jour : Restez avec moi jusqu'à midi trois quarts ; voici l'heure que les poètes arrivent pour m'apporter leurs manuscrits : restez.

Je m'assieds, un coup de sonnette part; Crébillon ouvre, un auteur paraît ; il est vif et sémillant; il se présente avec assez de grâce, parle de même; il prend une chaise, tire un manuscrit de sa poche. La conversation s'engage, et notre auteur dit des choses spirituelles. De quel pays êtes-vous ? lui demanda Crébillon, qui approuvait par an quarante à cinquante mille

Des environs de Toulouse, reprit l'auteur. - Bon, laissez moi votre manuscrit; envoyez ou repassez après-demain, et l'approbation sera en règle.

Quand l'auteur fut sorti, Crébillon, tenant le manuscrit en main, me dit : Je ne sais ce qui est là dedans ; vous avez entendu ce jeune homme; il parle avec facilité, il a de l'esprit. Voulez vous gager avec moi que son ouvrage n'a ni rime ni raison ? - Eh pourquoi ce jugement précipité ? - Vous le saurez; lisons, mon ami. En effet, la pièce présentée à la censure n'avait pas le sens commun.

Part un second coup de sonnette ; c'est un nouvel auteur : Crébillon ouvre. L'auteur s'arrêle à la porte; il ne sait ni parler, ni entrer, ni s'asseoir ; il est gauche et tout d'une pièce; il manque de renverser une petite table où était le déjeûner de son censeur. C'est un opéra que de le faire asseoir; il recule à chaque instance; enfin il est assis ; il veut parler et il bégaie, il répond mal à ce qu'on dit. Après avoir regardé pendant six minutes sa poche gonflée de son manuscrit, il le tire gauchement, laisse tomber sa canne et son chapeau en le présentant, cherche de l'oeil son parasol, comme si on le lui avait volé, blesse ma jambe du bout de son épée en remuant mal à propos;

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