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de cette manière à des compositions vastes et touchantes. Tel était l'abbé Prévost ; il tenait ses auditeurs jusqu'à quatre heures du matin suspendus entre l'attention et la crainte de l'interrompre. Ses confrères Bénédictins oubliaient la règle et pleuraient autour de lui.

Tel était encore Diderot; Diderot parlait comme les belles pages de l'Émile ou de l'Héloïse, et cependant il ne les à pas faites; mais je suis très-certain, que quand Rousseau écrivait, il avait toujours présent à l'esprit l'homme éloquent et rapide si éminemment doué du talent d'inspiration, et dont il était impossible de ne pas retenir l'accent et de ne pas prendre un peu la physionomie, lorsqu'on s'était trouvé à la source de ce beau fleuve, presque toujours égal en pureté, en force, en grâce et en majesté. Jamais le trait satyrique ou méchant ne se mêlait à cette éloquence qui tirait toute sa force d'elle-même.

C'était Diderot qu'il aurait fallu entendre au Lycée ! J'ai souvent entendu Diderot et Rouelle. Qui n'a pas entendu Diderot et Rouelle, ne connaît pas l'empire de l'élocution ni la force entraînante de l'enthousiasme ; il ne sait pas ce qu'un homme obtient sur un autre. De tous les hommes que j'ai entendus dans ma vie, les plus éloquents furent Rouelle et Diderot. J'ai écouté Diderot des heures entières, et il parlait pour moi seul.

Quand Rouelle parlait, il inspirait, il foudroyait ; il me fit aimer un art dont je n'avais pas la moindre idée; Rouelle m'éclaira, me subjugua; c'est lui qui m'a rendu partisan de cette science qui doit régénérer tous les arts l'un après l'autre, et depuis ce temps la chimie m'inspire de la vénération ; sans Rouelle, je n'aurais su voir au-delà du mortier de l'apothicaire.

CXV.

Cercle.

Ou plutôt demi cercle. Je me suis trouvé dans un cercle composé de dix-huit personnages; je vais m'amuser à les peindre.

Le premier : il est friand et vermeil, prend soin de son teint; il dit que Racine est supérieur à Corneille, et après avoir prononcé cette belle phrase, il se croit en état de juger la littérature entière, et de dire que tout dépérit; il pourrait prendre l'inverse, il ne saurait pas mieux ce qu'il dirait.

Le deuxième : c'est une femme de vingt-six ans qui parle de l'aisance qu'on doit avoir dans le monde, et qui est maniérée ; elle dit avoir des vapeurs, parce que souvent elle rougit sans le vouloir,

Le troisième : prieur qui prêche quelquefois; il est tout étonné qu'on ne connaisse pas ses sermons, et, pour

s'en

venger, il affecte de méconnaître tout ce qui se fait de nouveau.

Le quatrième : demoiselle âgée de vingt-sept ans, de son aveu ; elle trouve que le siècle est horriblement dépravé; qu'il n'y a plus d'homme au monde fait pour être son époux; elle condamne le célibat, et n'approuve point le mariage; il paraît qu'elle cherche un régime qui tienne lieu de l'un et de l'autre.

Le cinquième : militaire qui se tient droit, qui vous regarde fixement, qui ne vous dit mot; il semble vouloir vous faire entendre qu'un militaire est dispensé de tout, quand il daigne avoir pour ses voisins un peu d'égard et de politesse.

Le sixième : baronne âgée de trente-quatre ans, de son aveu; elle parle de son château, de sa terre, de ses vassaux, et si elle ne va jamais à l'Opéra, c'est qu'elle est à peu près sourde; elle a cela de raisonnable, qu'elle ne parle point de musique, quoiqu'elle sache par cour tous les mots nécessaires pour en mal parler.

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Le septième : c'est un comte qui fait le misanthrope; il a cessé d'aller à la cour, parce que l'esprit militaire n'y règne plus comme autrefois. Il préconise le siècle de Louis XIV, et il blâme très-haut la criminelle témérité d'examiner et de juger les opérations ministérielles : il ne refuserait pas la place de gouverneur de la Bastille.

Le huitième : financier qui éloigne toutes les réflexions qui pourraient toucher à son état; il s'est enrichi par ses gens d'affaires, et non pas par lui-même ; il est borné, mais il aime les femmes, et pour leur plaire, il leur offre des loges; comme il a été anciennement commis, il les a pris en horreur, et il s'informe toujours si celui qui entre n'en serait pas un.

Le neuvième : c'est mademoiselle***, qui croit avoir de l'esprit, parce qu'elle a de l'imagination ; elle donne dans tous les rêves modernes, croit tout ce qui est extraordinaire, aime le singulier; elle se distingue au point qu'elle défend le jansenisme dès qu'elle en trouve l'occasion; à l'entendre, on dirait qu'elle croit aux intelligences célestes.

Le dixième : prélat qui affecte d’être étranger aux affaires de ce monde, mais qui regarde le bas clergé à peu près comme un colonel regarde de nouveaux enrôlés à l'exercice. Il veut qu’on laisse dire les hérétiques et les philosophes, parce qu'il juge l'édifice de la religion inébranlable, tant que le clergé sera riche.

Le onzième : c'est un académicien; il voudrait qu'on ne fit plus de livres, vu qu'il n'en lit aucun. Il crie à la décadence absolue des arts, et il se plaint de la multitude d'écrivains qui empêchent qu'un poëme exact et froid, fruit unique de ses veilles, ne soit encore préconisé.

Le douzième : c'est la veuve d'un président; elle est attaquée d'une manie de bon ton, elle trouve que personne ne sait s'asseoir, marcher, saluer; elle met un tel apprêt dans ses discours, qu'on réfléchit pour savoir ce qu'elle a voulu dire. Comme elle trouve le ton du jour insupportable, elle s'en est composé

son

un qu'il est impossible d'apprécier, tant il est variable et bizarre.

Le treizième : homme de cinquante ans, qui a successivement les maladies dont il lit les descriptions: il croit à la médecine, et quoiqu'il porte sur son front les symptômes d'une antique décadence, il prétend que les hommes qui guérissent leurs semblables sans avoir endossé la fourrure, doivent être chassés du royaume; il veut mourir méthodiquement.

Le quatorzième : personnage de très-mauvaise humeur ; il est jeune et envieux, son æil ardent et dur décèle une ambition inquiète; il craint tellernent qu'on ne loue telle chose, qu'à la première parole il s'élance et dénigre l'objet, c'est un auteur honteux qui s'est fait imprimer à ses frais, et qui n'a distribué

@uvre qu'à un petit nombre. Parmi quatre cents épigrammes, il n'en a pas fait une seule qui soit bonne; c'est un acharnement aveugle, un besoin de déprécier qu'il ne peut vaincre; la colère dont il semble être animé ne lui donne pas l'esprit qu'elle inspire quelquefois à des auteurs médiocres. Au milieu de cette longue diatribe, il loue avec outrance un seul homme, il le préconise, et il ne manque pas de dire qu'il est très-lié avec lui.

Le quinzième : jeune femme qui a l'æil tendre; elle a l'air d'être étonnée de l'a dureté que les hommes mettent dans leurs propos. Son silence semble dire : Il n'y a d'hommes méchants que les infidèles ; elle craint de faire tomber la conversation sur l'amour, mais tout ce qui tient à cette passion la surprend trèsattentive. Excédée des opinions qui circulent, elle préférerait un petit comité, ou le petit tête-à-tête. Elle me dit à l’oreille : Ah! qu'on est méchant dans le monde ! parce qu'elle a remarqué que j'avais froncé le sourcil, lorsque l'auteur honteux fatiguait son auditoire de ses impitoyables arrêts.

Le seizième : gros abbé qui s'impatiente qu'on ne joue pas aux cartes; il dit sa messe tous les matins depuis trente ans, et préconise la subordination ; c'est le plus respectueux des

par amitié

hommes devant un évêque. Il ne lit jamais la gazette, de peur d'y rencontrer la destruction de quelques ordres monastiques. ll croit la base d'un couvent tout aussi sacrée que celle d'un trône; il lui en coûterait cependant de disputer là-dessus, et son front s'épanouit de joie quand il voit les cartes, c'est-à-dire le moment où beaucoup de thèses qu'il n'entend pas vont prendre fin.

Le dix-septième : précepteur en épée, qui décore son emploi du titre d'instituteur; il fait entendre que

c'est

pour le père qu'il s'est chargé de l'éducation de deux de ses enfants ; par amitié aussi, il reçoit cinquante louis, la table, le logement et quelques cadeaux. Il a le cachet de pédanterie presque inséparable de cette professione; il régente, il décide ; plein de prévention pour son savoir collégial, il annonce le génie futur de ses élèves, pur don de ses préceptes et de sa méthode. Tous ceux qu'il a vus dans le monde lui doivent quelques renseignements particuliers; tous ont admiré ses facultés prodigieuses. Il n'a pas voulu être homme de lettres, parce qu'il est fait pour vivre avec des princes étrangers qui sont au désespoir que l'amitié l'ait attaché à un riche roturier; mais que pouvait-il refuser à un père suppliant, qui l'a conjuré de former le cour et l'esprit de ses enfants ?

Le dix-huitième : médecin qui, au nom de toutes les maladies, répond : C'est nerveux; et qui croit avec ce mot avoir donné la solution la plus lumineuse; il se moque de la médecine préservative, et comme il n'entend rien à la chimie, il la croit étrangère à l'art de guérir. Il ne veut pas que la médecine sorte de son inertie, ni qu'elle renonce à l'ancienne et dégoutante cuisine. C'est en le voyant et en l'entendant qu'on peut dire de la médecine ce qu'Héraclius disait de l'arc : Son nom est la vie, et son ouvrage la mort.

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