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et philosophes déclamateurs chez l'académicien, il n'y a de chrétien que le signe de la croix, et le texte pris de l'Évangile.

Les grandes paroisses, où se disent tant de messes à la fois, offrent le comble du désordre. Le peuple se pique d'entendre une basse messe le dimanche, puis il s'enfuit, en disant du prêtre : il a été fort habile; un autre dit : Me voilà débarrassé, j'ai entendu la messe : C'est une confusion dans le temple, qui l'empêche de ressembler à un lieu de prières et de recueillement. Tandis qu'on dit des basses messes, une grande se dit au chậur, et comme on la chante tout haut, elle absorbe la voix des prêtres qui offrent le saint sacrifice dans les chapelles séparées.

Les chantres, retranchés dans le chąur, enceinte grillée, assis dans des stalles de bois, un camail sur la tête, enflent de leurs voix un serpent, bourdon ronflant qui assourdit les oreilles; les cloches sonnent, c'est une cacophonie perpétuelle; mais le peuple, charmé de l'assemblage de toutes les cérémonies, admire surtout l'argenterie qui couvre l'autel, et les ornements et vêtements couverts de broderie et d'or.

СХ.

Porte-Dieu.

Admirez la richesse et la dignité de notre langue! Nous disons, porte-faix, porte-feuille, porte-crayon, porte-baguette, porte-étrier, porte-vent, porte-verge, porte-manteau, porte-mouchette, puis enfin porte-dieu. Porte-dieu! Dieu des cieux, quel mot dans notre langue!

C'est un pauvre prêtre, un habitué de paroisse, qui veille le jour et une partie de la nuit, pour répondre à ceux qui le sommeront d'aller prendre au tabernacle le pain eucharistique que l'on porte aux malades.

Un dais usé, sale, mais portatif, que les deux premiers galo

pins soulèvent; une lanterne ou un flambeau de poix-résine, un porte-sonnette, un bedeau en gannache et tout clopinant, voilà l'attirail qui s'achemine vers le logis du moribond. Le ciboire est habillé de quatre petits morceaux d'étoffe; la sonnette avertit le peuple de se mettre à genoux ; les fiacres et les équipages s'arrêtent, mais les maîtres ne descendent pas de voiture; on baisse les glaces et l'on s'incline légèrement à la portière. Quand les cochers sont sourds, le porte-sonnette redouble le son de sa petite cloche. (1) L'hérétique, ou celui qui craint de se crotter, en est quitte pour un quart de genuflexion. Tout le monde a droit de suivre le viatique dans la maison où il est entré, et jusques dans la chambre du malade. On a soin de voiler les miroirs, afin que le Saint-Sacrement ne soit pas multiplié dans les glaces. Alors le prêtre fait d'une console un autel; il asperge d'eau bénite la chambre, en exorcisant les esprits malins; puis il commence une exhortation bannale à un mourant qu'il n'a jamais vu, qu'il ne connaît pas. La même exhortation s'applique aux jeunes, aux vieux, aux adultes, aux femmes, aux filles , à toutes les conditions et à tous les états. Tandis que le prêtre administre le malade, le porte-sonnette lève adroitement le chandelier et saisit la pièce d'argent qu'on y dépose ordinairement, et qu'il partagera avec le porte-dieu. Le prêtre bénit l'assemblée et s'en retourne comme il est venu.

Quelquefois le trajet est long : une pluie abondante survient; alors le bon Dieu monte en fiacre, le porte-sonnette se met devant et sonne à la portière. Le bedeau, son flambeau à demiéteint, devient laquais; le cocher, par respect, met son chapeau sous le bras, fouette de l'autre et reçoit l'eau des gouttières sur sa tête nue.

A la porte de l'église on paye le fiacre; et le prêtre, en place

(1) Il n'y a qu'un exemple, au milieu de tant d'embarras, d'un porte-dieu et d'un porte-sonnelte renversés avec le dais ; mais ce fut un accident.

(Nole de Mercier.)

du pour-boire, lui donne la bénédiction. Il est sanctifié lui et sa voiture, et de tout le jour il n'osera jurer après ses chevaux.

Quand le guet rencontre le bon Dieu le soir, il l'accompagne la bayonnette au bout du fusil jusqu'au temple qu'il habite, et pour récompense il est béni sur les marches de l'autel.

Louis XV revenant du palais de la justice, où il venait d'exercer un acte d'autorité envers le parlement de Paris , rencontra au bas du Pont-Neuf le viatique de la paroisse SaintGermain-l'Auxerrois. Tout son cortège royal s'arrêta; il descendit précipitamment de son carrosse, se mit à genoux dans les boues, et le prêtre sortant de dessous son dais, jadis rouge, lui donna la bénédiction. Le peuple émerveillé de cet acte pieux, oublia l'acte d'autorité qui lui déplaisait, et se mit à crier : vive le roi! Et tout le long du jour il répéta : il s'est mis à genoux dans les boues!

Le porte-dieu à qui cette bonne chance arriva, eut une pension de la cour.

Quand on porte le viatique chez une personne de considération, alors l'appareil change. Tous les domestiques de la maison sont armés de flambeaux, le dais orné et propre sort de l'armoire; le porte-sonnette a un surplis blanc, deux clercs supportent le dais, le Suisse de la paroisse précéde le cortège, et le curé mettant sa magnifique étole, vient administrer lui-même le malade.

Cette faveur singulière est rare , et ne s'accorde qu'aux hommes en place, ou fameux par leur opulence.

Je crois que le porte-manteau du roi de France s'estime beaucoup plus que le premier Porte-dieu de Saint-Eustache.

Selon l'évangile de Saint-Mathieu , Satan fut porte-dieu ou emporte-dieu.

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CXI.

Grisettes,

On appelle grisette la jeune fille qui, n'ayant ni naissance ni bien, est obligée de travailler pour vivre, et n'a d'autre soutien que l'ouvrage de ses mains. Ce sont les monteuses de bonnets, les couturières, les ouvrières en linge, etc. qui forment la partie la plus nombreuse de cette classe. Toutes ces filles du petit peuple, accoutumées dès l'enfance à un travail assidu dont elles doivent tirer leur subsistance, se séparent à dix-huit ans de leurs parents pauvres, prennent leur chambre particulière, et y vivent à leur fantaisie; privilege que n'a pas la fille du bourgeois un peu aisé; il faut qu'elle reste décemment à la maison avec la mère impérieuse, la tante dévote, la grand’mère qui raconte les usages de son temps, et le vieil oncle qui rabache.

Cloîtrée ainsi dans la maison paternelle, la bourgeoise attend longtemps un épouseur qui n'arrive pas. S'il y a plusieurs seurs, la dot médiocre n'en tente aucun, et toute sa félicité se borne à se requinquer le dimanche, à mettre la belle robe et å se promener en famille au jardin des Tuileries.

La grisette est plus heureuse dans sa pauvreté que la fille du bourgeois. Elle se licencie dans l'âge où ses charmes ont encore de l'éclat. Son indigence lui donne une pleine liberté, et son bonheur vient quelquefois de n’avoir point eu de dot. Elle ne voit dans le mariage avec un artisan de son état, qu'assujettissement, peine et misère; elle prend de bonne heure un esprit d'indépendance. Aux premiers besoins de la vie se joint celui de la parure. La vanité, non moins mauvaise conseillère que la misère, lui répète tout bas d'ajouter la ressource de sa jeunesse et de sa figure à celle de son aiguille. Quelle vertu résisterait à cette double tentation ? Ainsi la grisette devient libre; à l'abri d'un métier elle suit ses caprices, et ne tarde pas à rencontrer dans le monde un ami qui s'attache à elle et l'entretient. Quelques-unes ont joué un rôle brillant, quoique passager. Les plus sages économisent et se marient quand elles sont sur le retour.

On remarque avec étonnement cette foule immense de filles nubiles, qui, par leur position, sont devenues étrangères au mariage et au célibat. C'est là le grand vice de la législation moderne, et ce vice embrasse aujourd'hui non seulement Paris, mais toute la France et même une partie de l'Europe. Qui ne sent pas la nécessité d'une loi nouvelle, propre à remédier à ce qui ne s'était point encore vu dans les siècles antérieurs ?

Il serait du moins nécessaire d'assurer une existence plus douce à un grand nombres de filles, en leur apprenant des métiers convenables à leur sexe. Il faudrait ensuite qu'elles fussent autorisées à exercer celui qu'elles choisiraient sans maîtrise, sans gêne ni contrainte, sans taxe quelconque. L'homme pauvre a une multitude de ressources; la fille indigente n'en a guère, et encore sont-elles embarrassées d'obstacles.Pourquoi lui ôter presque le pain, en grévant son métier d'un impôt ? Quoi, une lingère sera taxée; il faudra payer avant que de faire une robe!

Qu'aucune espèce de tyrannie n'empêche ces filles d'embrasser tous les petits travaux sédentaires qui aident à les nourrir. Laissons-leur toutes les ressources qu'elles peuvent se créer; que l'imposition pécuniaire leur soit inconnue; que la protection due à leur faiblesse leur soit accordée : les meurs y gagneront, et une industrie nouvelle pourra naître parmi nous. Enfin, que l'on donne aux femmes la même liberté dont jouissent les hommes, avec qui elles sont incessamment mêlées, ou que, suivant l'usage asiatique, elles soient séquestrées et n'aient aucune communication extérieure avec eux. Point de milieu ; c'est le pire.

Une autre idée se présente; c'est celle de priver les femmes de toute dot. Cette loi porterait un coup mortel au luxe, et ne mettrait d'autre différence entr'elles que celle qui naît de la

car

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