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Les pensions que le gouvernement accorde aux gens de lettres ne se donnent ni aux plus pauvres, ni à ceux qui ont le plus utilement travaillé les plus souples, les plus intrigants, les plus importuns, enlèvent ce que d'autres se contentent d'avoir mérité au fond de leur cabinet.

La pauvreté de l'homme de lettres est à coup sûr un titre de vertu, et une preuve du moins qu'il n'a jamais avili ni sa personne ni sa plume. Ceux qui ont sollicité et obtenu des pensions n'en peuvent pas dire autant devant leur conscience : leurs écrits peuvent être irréprochables; mais leur conduite ne l'a pas toujours été.

Brébeuf a dit :

Si les cieux m'étaient favorables,

Et le destin moins rigoureux,

Je voudrais faire des heureux
Où je verrais des misérables.

Ce seraient mes plus doux plaisirs

De prévenir jusqu'aux désirs

De ceux où brille un haut mérite;
J'en ferais ma félicité;

Et souvent mon esprit s'irrite
De les voir dans l'adversité.

Ah! si les gens de lettres riches venaient au secours des gens de lettres pauvres!..... le beau rêve! Plusieurs ont dû leur élévation à la culture des lettres, aux avis des gens de lettres, à la recommandation des gens de lettres; et, une fois dans les hautes places, ils ont oublié leurs amis, leurs confrères, leurs bienfaiteurs.

Les gens de lettres emploient ordinairement la matinée au travail, et ils ont tort: la composition du soir a beaucoup plus de feu; mais les spectacles et les dissipations journalières tuent le génie, et l'empêchent de suivre de grands travaux.

Un défaut assez commun aux gens d'esprit de la capitale, c'est de ne pas s'occuper assez de celui des autres; c'est de ne pas faire attention à la réflexion lente de tel homme modeste

et simple, qui, n'ayant pas la langue agile et souple, a tardé quelquefois à donner son aperçu; c'est encore de n'être pas assez indulgents, et de placer le mérite unique dans la facture d'un livre; c'est enfin de ne pas savoir écouter: mais l'homme qui écoute à Paris est un être très-rare.

C'est par les gens de lettres que l'esprit de la capitale est devenu diamétralement opposé à l'esprit de la cour : le premier, cherchant à rétablir les droits de l'homme, ne veut plus laisser qu'un faible empire à l'opinion des grands, qui jadis humiliaient le peuple en tous sens; les gens de lettres font aujourd'hui tous leurs efforts pour rabaisser la vanité des titres à son néant réel, et pour élever à leur place les travaux utiles et recommandables de l'homme célèbre en tout genre. Maîtres de l'opinion, ils en font une arme offensive et défensive. Aussi la guerre la plus vive est-elle déclarée entre les gens de lettres et les grands; mais ceux-ci, à coup sûr, perdront la bataille.

On a attribué à la liberté d'écrire les vices que le luxe a enfantés, tandis que les écrivains ont combattu de toutes leurs forces les excessifs abus du pouvoir. On a voulu les rendre responsables des mœurs des grands, qui ne se lisent point, ou qui sont ennemis nés des écrivains. On a voulu rejeter sur eux tous les désastres qu'ils avaient, pour ainsi dire, prévus et annoncés, et auxquels ils s'étaient opposés. Leurs adversaires ne se sont jamais piqués de logique.

La ruine de la morale a pris naissance dans les cours et non dans les livres. Le crime des gens de lettres est d'avoir répandu la lumière sur cette foule de délits qui voulaient s'envelopper de ténèbres. Les puissants n'ont pas vu, sans frémir, tous ces secrets honteux, à jamais dévoilés; ils ont détesté le flambeau, et celui qui le portait.

On connaît le mot de Duclos: Les brigands n'aiment point les réverbères. La nation elle-même ne fait pas tout ce qu'elle doit aux gens de lettres. Quoique peu unis entre eux, ils sont d'accord sur les principes essentiels. Ils flétrissent tous les suppôts

du pouvoir arbitraire, les reconnaissent sous leurs enveloppes, les dénoncent et les punissent. Ils devinent l'administrateur inepte et le ridiculisent. Ils intimident, par une censure vigilante et exacte, jusqu'aux oppresseurs subalternes qui, dans l'ombre, se croient à l'abri de leur justice. Ils savent la rendre à tous les hommes publics, excepté à leurs rivaux. Ils forment très-souvent un cri unanime, qui devient l'expression de la raison universelle. Que sera l'autorité contre cette voix puissante qui, au défaut de l'impression, parle et subjugue par la force de l'évidence? Rien. Elle n'a plus d'autre parti à prendre que d'être juste et modérée, sans quoi toutes ses fautes seront gravées d'un burin fidèle. Elle fait tout pour diviser ce corps qui, sans un point de ralliement, a cependant un même esprit. Elle soudoie des mercenaires pour souffler le feu de la discorde, pour mettre en mouvement l'amour-propre irascible; mais, au milieu de ces débats, leurs armes se tournent subitement contre l'ennemi de la liberté et des lois. Ils savent très-bien distinguer une querelle littéraire d'une guerre patriotique, et tous leurs traits se confondent sur le fauteur de la tyrannie, comme s'ils étaient tous d'accord et amis.

C'est par eux enfin que chaque caractère est connu aujourd'hui et mis à sa place. L'arrêt qu'ils rendent en première instance est ordinairement proclamé par la voix des nations. On ne peut ni séduire ce corps ni l'anéantir; on briserait toutes les presses, qu'il n'aurait besoin que de son silence pour décider encore l'opinion publique.

IX.

Des demi-auteurs, quarts d'auteurs; enfin, métis,
quarterons, etc.

Tels sont ceux qui versent dans les Mercures et dans les journaux ou de petits vers innocents, ou des morceaux de prose

niais, ou des critiques sans lumière et sans sel, et qui s'arrogent ensuite, dans les sociétés, le titre d'hommes de lettres : l'un a fait quatre héroïdes, et l'autre deux opéras-comiques. Tantôt ils disent qu'ils ne sont pas auteurs, et ils ont la rage de faire imprimer, tous les mois, leurs petites rapsodies; tantôt ils vous disent qu'ils n'écrivent que pour s'amuser: mais le public ne s'amuse pas de leurs amusements.

Leur amour-propre est encore plus plaisant que celui des auteurs de profession, parce qu'ils sont tout prétention, des pieds à la tête, à raison de leur profonde nullité.

L'un se fait comte au bas d'un madrigal, celui-ci marquis dans un almanach; tous déclament fort haut contre la médiocrité orgueilleuse, et tous sont orgueilleux et médiocres. Plusieurs font parade de leur naissance, non moins équivoque que leurs talents; ils allongent tant qu'ils peuvent les syllabes de leur nom, et prennent un journal pour le Nobiliaire de France. Ils soutiennent encore, qu'ils n'impriment pas pour de l'argent ; ce qu'ils prouvent si bien à chaque ligne qu'ils écrivent, qu'on voit assez qu'ils n'en auraient jamais pu faire leur métier. Mais, s'ils ne prétendent pas au titre d'auteur, pourquoi se faire imprimer? Ce n'est point une excuse de dire qu'on ne travaille que pour son plaisir, disait Rousseau le poëte.

On pourrait les comparer à ces guêpes qui tournent à l'entrée d'une ruche sans pouvoir y entrer: jamais ils ne feront de miel, et ils ne parlent que de la fabrique du miel. C'est bien pis encore quand ils se donnent les tons de protecteurs, quand ils arborent le drapeau de tel parti contre tel autre: loueurs impertinents ou censeurs téméraires, voilà leur devise.

Ensuite viennent les maîtres journalistes, feuillistes, folliculaires, compagnons, apprentis satiriques, qui attendent pour écrire qu'un autre ait écrit, sans quoi leur plume serait à jamais oisive. Ils forgent ce tas d'inepties périodiques dont nous sommes inondés, dans les arsenaux de la haine, de l'ignorance et de l'envie; ils sentent par instinct que le métier de jugeur est le

plus aisé de tous, et ils soulagent à la fois le double sentiment de leur impuissance et de leur jalousie.

Au nom du goût ils mordent ou déchirent; tous frappent et sont frappés on croit voir des écoliers qui ont dérobé une -lourde férule, qu'ils s'arrachent tour à tour, et dont ils se donnent des coups violents. Des écrivains imberbes font la leçon aux anciens, et ne se la font jamais à eux-mêmes.

Quand ils ont démontré le vice d'une période, décomposé un hémistiche et souligné quatre à cinq mots, ils se croient les restaurateurs de la poésie et de l'éloquence; ils vont d'une injustice à une injustice plus grande, d'une méchanceté à une méchanceté plus injurieuse. Voués au journalisme, ce mélange absurde du pédantisme et de la tyrannie, ils ne seront bientôt, plus que satiriques, et ils perdront, avec l'image de l'honnête, le moral des idées saines.

Cette tourbe subalterne donne seule au public ce scandale renaissant dont il s'amuse, et qu'il voudrait malignement rejeter sur les gens de lettres honnêtes et silencieux; mais le public sait bien qu'il y a autant de distance entre ces aboyeurs et les écrivains qu'entre des recors et des juges assis sur leur tribunal. Tout ce tapage littéraire fournit néanmoins un aliment à l'insatiable voracité de ce public pour tout ce qui respire la critique, la satire et la dérision. Il n'y a des auteurs méchants que parce qu'il aime cette guerre intestine et qu'il s'ennuie de la paix.

X.

Femmes auteurs.

Les femmes en tout temps ont été jalouses parmi nous de faire l'agrément des sociétés. Eh! pourquoi serait-il défendu à l'esprit de passer par une belle bouche? De là à la culture des lettres, il n'y avait qu'un pas. Les conversations roulant sur les

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