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La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y avait profusion. Ils se faisaient servir d'une voix assez impérative, eux qui me paraissaient ne devoir commander à personne. Le garçon du cabaret, en veste blanche, était tancé vertement quand il n'avait pas répondu à la demande d'un gueux, dont les habits tombaient en lambeaux.

Bientôt étourdi du bruit et suffoqué d'une odeur désagréable, je quittai la place. J'allai payer un écot auquel je n'avais pas touché; et prenant le garçon à part, je lui demandai où tout cela coucherait. Il me répondit : plusieurs demeurent dans les environs; mais le plus grand nombre n'use pas de draps blancs : car ils couchent tous ensemble sur la paille, faisant chambrée commune.

Dans d'autres bouchons, j'ai eu occasion de voir ce qu'on appelle boire pinte, ou chopine. La pinte est sur une table de bois informe à deux pieds de distance d'un ménétrier qui fait danser une populace de déguenillés ; c'est un soldat et une servante qui boivent ensemble; c'est le rire et la misère qui s'accollent près de ce vase de plomb enduit d'une crasse rouge.

S'il survient une rixe à la suite des fumées du vin frelaté, le jurement et la main partent ensemble; la garde accourt, et sans elle cette canaille qui danse allait se tuer au son du violon. La populace, accoutumée à cette garde, en a besoin pour être contenue, et se repose sur elle du soin de terminer les fréquents débats qui naissent dans les cabarets.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette soldatesque, ce guet qui met le holà, est composé de savetiers habillés de bleu, qui le lendemain quand ils auront déposé leur fusil, seront arrêtés à leur tour s'ils font tapage, après avoir vidé la pinte de plomb. Ainsi c'est le petit peuple qui agit sur le petit peuple; les recrues du guet ne manqueront point on appelle ces soldats, les soldats de la Vierge Marie, parce qu'ils n'iront pas plus à la guerre que les soldats du pape. Quand on leur voit faire l'exercice, on rit involontairement. Toute la troupe est assurée d'une longue vic; ils ne risquent que quelques taloches quand le délinquant est ivre et récalcitrant; et alors serrant les menottes à celui qui a résisté, ils s'en vengent cruellement. Les coups de crosse de fusils, qu'ils n'épargnent pas à la populace, font plus de mal que le bâton des Chinois. Autrefois la troupe qui représente le guet, n'avait que des houssines, ce qui ne blessait pas comme le canon du fusil, ou comme les cordes tranchantes qui coupent les mains. Ils appellent cela, par dérision, ganter un homme. Quelquefois ils passent les bornes de la sévérité, et cela devient révoltant.

Les vins, la bierre et les liqueurs sont toujours frelatés par ceux qui tiennent ces cabarets et tabagies où s'abreuve la multitude, et je ne sais pourquoi la loi répugne à les traiter comme des empoisonneurs. Un conseiller au parlement, dans ce siècle, opina à la mort contre un cabaretjer falsificateur, soutenant que cet artifice meurtrier exterminait peut-être plus de citoyens dans Paris que tous les autres fléaux réunis ensemble.

Ces perfides distributeurs qui altèrent un breuvage fait pour restaurer le peuple condamné aux rudes travaux, ignorent eux-même sans doute les funestes accidents qui doivent résulter de leurs mélanges. Plus instruits, ils ne s'exposeraient pas à commettre de pareils forfaits. Voilà pourquoi un écrit simple et raisonné, qui instruirait tout à la fois le cabaretier et le peuple, qui ferait sentir d'un côté l'énormité du crime, et de l'autre le danger, serait très-utile, surtout s'il indiquait encore le remède contre les accidents de la boisson frelatée.

Qui fera donc un catéchisme à l'usage du peuple pour lui donner à la fois quelques idées saines de morale et de physique ?

CVII.

Carrabas, pots de chambre.

Qui connaît le majestueux carrabas, attelé de huit chevaux, lesquels font quatre petites lieues en six heures et demie de temps ? Il mène les gens à Versailles; il renferme dans une espèce de longue cage d'osier vingt personnes qui sont une heure à se chamailler avant que de pouvoir prendre une attitude, tant elles sont pressées; et quand la machine part, voilà que toules les têtes s'entrechoquent. On tombe dans la barbe d'un Capucin, ou dans les tétons d'une nourrice. Un escalier de fer, à larges degrés, oblige vieille et jeune à montrer au moins sa jambe à tous curieux passants.

Ce carrabas, deux fois par jour, voiture lentement, mais non doucement, les valets des valets de Versailles. (1) Tous les enfants qui vont sucer le lait des nourrices Normandes, font leur entrée le lendemain de leur naissance dans le carrabas de Poissy; c'est un choc dur et perpétuel à casser la tête raffermie des adultes.

Quand le carrabas chemine sur la route royale, le leste équipage, passant comme l'éclair, le regarde en pitié. Ce carrabas n'a pas l'air de conduire les gens à une cour brillante. S'il fait soleil, vous y arrivez grillé; s'il pleut, vous êtes trempé comme une soupe. C'est dans cet état qu'on débarque li's Parisiens empressés de voir la majesté du trône, devant le château magnifique et la grille dorée du riche souverain.

Quand cette lourde et vilaine cage croise un équipage royal, il n'y a plus d'expression pour rendre le contraste qu'offre le

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(1) On connaît le mot de Duclos. Quand je dine à Versailles, je crois maoger à l'office; je n'entends que des valets qui parlelt incessammeat de leur maître, o

(Nole de Mercier.)

coup-d'oeil, il faut en rire malgré soi. On dirait qu'on a voulu conserver la première voiture qui fut imaginée pour rehausser l'éclat et la légèreté des voitures nouvelles. Le bon Henri IV n'avait cependant qu'un coche de cette espèce, et il écrivait à Sully : je ne pourrai vous aller trouver aujourd'hui, ma femme m'ayant pris mon coche. Comme deux cents années font absolument changer de face aux mêmes objets !

Il faut entrer dans ce carrabas, ou dans des carrosses dits pots-de-chambre, moins incommodes, mais constamment ouverts à tous les vents.

Quand vous prenez un de ces pots-de-chambre, vous avez des pages. Le cocher qui n'a point de gages, place à douze sols par tête quatre personnes, deux sur le devant et deux sur le derrière. Ceux qui sont sur le devant s'appellent singes, et ceux qui sont sur le derrière lapins.

Le singe et le lapin descendent à la grille dorée du château, ôlent la poudre de leurs souliers, mettent l'épée au côté, entrent dans la galerie, et les voilà qui contemplent à leur aise la famille royale, et qui jugent de la physionomie et de la bonne grâce des princesses. Ils font ensuite les courtisans tant qu'ils veulent. Ils se placent entre deux ducs, ils coudoient un prince trop empressé, qui retient son geste quand il l'a outre-passé, et rien n'empêche le lapin et le singe de figurer dans les appartements et au grand couvert, comme suivants de la

cour.

Tandis que ces hideuses voitures vous estropient ou vous ennuient, il est défendu à la charrette oisive, au cabriolet léger, au fiacre vide, au fourgon commode, de voiturer personne sur cette route royale. Vous devinez bien, lecteur, sans que je le dise, qu'il s'agit là encore d'un beau privilége exclusif.

Mais que le carrabas et le pot-de-chambre sont éloquents! Ils semblent vous annoncer la foule des désagréments qui vous attendent dans ce lieu de splendeur, ils vous disent de rétrograder; mais on n'entend pas la morale que vous donne le pot-dechambre. On avance, on prie, on sollicite, on perd des années, on use sa vie dans l'attente.

Que le petit ambitieux, que l'intrigant, que le froid adulateur, que l'extravagant à projets soient cahotés dans ces voitures, ils le méritent bien; mais à ceux qui n'ont que la curiosité pour objet, qui veulent voir le même jour, la ménagerie, les statues et les princes, qu'importent de beaux chemins, s'ils ne peuvent y voyager à leur fantaisie, s'ils sont génés, contrariés dans leur marche; et pourquoi faut-il encore des bureaux, quand j'ai le désir d'aller voir, par moi-même, comment se porte en son château le roi de France ?

Tel qui n'a été à Versailles qu'en carrabas, de retour dans son bourg de province, fait un roman effronté et ridicule sur ce séjour du souverain. Il a vu le roi, les princesses, le grand couvert, rien de plus vrai; mais il y ajoute des circonstances mensongères, qui sont reçues avec admiration par la crédulité ignorante : l'exagération a son passe-port et le conte le plus bizarre est écouté. Le raconteur persuade à ses compatriotes tout ce qu'il veut. Il loue l'affabilité de la reine, qui a daigné lui demander des nouvelles de son pays, et ce récit inconcevable qu'il imagine, le fait prendre en haute considération. Il s'échauffe en répétant la même histoire, et parvient lui-même à la croire véritable.

On ne saurait imaginer ce qui se dit de Versailles au fond de la Gascogne, et dans les tavernes Suisses. Les descriptions fabuleuses deviennent d'un comique qui rend l'auditeur émerveillé encore plus étonnant que le narrateur. C'est une suite de mensonges facétieux, enchaînés les uns aux autres; et j'ose assurer que tel Suisse, tandis qu'il boit, l'emporte à cet égard sur le plus déterminé Gascon.

Les contes jaunes, les contes bleus, les contes à la cigogne, n'approchent pas de ces narrations romanesques, écoutées en silence, et qui deviennent encore plus plaisantes par les remarques sérieuses que fait l'auditoire du cabaret.

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