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On enterre dans l'église du Temple tous les commandeurs et les chevaliers de l'ordre de Malte qui meurent à Paris.

Ainsi les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem habitent la maison qu'occupaient les Templiers, dont la destruction forme dans notre histoire une époque qui exerce et qui trompe notre vive curiosité.

CVI.

Cabarets borgnes.

Autrement dit tavernes. Vous n'y viendrez pas, délicats lecteurs; j'y suis allé pour vous. Vous ne verrez l'endroit qu'en peinture, et cela vous épargnera quelques sensations désagréables.

C'est là un réceptacle de la lie du peuple. Mais la vie des gueux a une franchise qui mérite d'être observée ; car les passions qui sont à nu, ont une originalité piquante.

Curieux de voir ce monde, (placé dans le monde élégant) je me couvris un jour d'une redingote brune, et je m'enfonçai dans un faubourg. J'entrai au lieu désigné, et je demandai à souper. Il me fut servi sur un bout de table; je fis mine de manger. Tout à côté était une qui pouvait contenir soixante couverts.

salle où était une longue table

Sur les dix heures du soir, je vis tout à coup entrer tumultueusement dix-neuf pendards, seize créatures et dix enfants, qui s'emparèrent de la table, la chargèrent de débris de viande, poissons, légumes, morceaux de pain; puis l'on fit venir du vin, qui ne fut pas servi dans des pintes de plomb mais dans des vases de grès.

Je fis semblant de sortir, et me jetai dans un petit cabinet, d'où je pouvais tout voir et tout entendre.

Cette horde qui devenait plus nombreuse, jeta tout à coup sur la table, tant en monnaie qu'en liards, une somme de qua

tre-vingt-quatorze livres dix-sept sols neuf derniers, dont ces mendiants ne paraissaient pas satisfaits, disant que la surveille leur recette avait passé cent vingt livres.

Ils remirent les fonds entre les mains d'un gueux qu'ils nommaient le trésorier. Un autre qui avait le titre de maître de garde robe, s'empara, après un inventaire fait, d'un nombre considérable de vieux bas, souliers, culottes, habits, jupons, et promit que le tout serait remis à leur fripier de l'abbaye Saint-Germain. On estima qu'il retirerait de ces guenilles au moins deux louis. Tel était le résultat d'une infinité de trocs particuliers faits en parcourant les rues et les carrefours.

Ces gueux demandèrent encore du vin, dont ils burent vingtdeux pots, plus quatre bouteilles d'eau-de-vie; ils consommèrent aussi deux livres de sucre, un quarteron de tabac à fumer, seize cotterets et fagots.

De ces femmes, plusieurs avaient des enfants qu'elles allaitaient et torchaient. Les chiens étaient de la partie, et c'était à qui leur ferait une pâtée abondante. Ces gueux me parurent aimer singulièrement leurs chiens; car ils les embrassaient et leur parlaient avec une affection sentimentale que n'a pas la plus jolie femme baisant son épagneul.

Je vis entrer un habit noir, qui paraissait le chef calculateur; il régla les comptes, distribua l'argent, et parla longtemps des affaires de la société. Il s'agissait de trafiquer des lambeaux d'étoffe, de vieilles hardes, et de les déposer chez tel gargotier qui les acheterait en masse.

Cette espèce d'hommes ne connaît ni la dissimulation ni l'hypocrisie. A la moindre contradiction, le visage de telle femme se tuméfiait; l'autre jurait avec emportement: mais les hommes cédaient constamment à la voix de ces femmes. Une rixe s'étant élevée, et une femme ayant pris au collet un homme et le secouant vigoureusement, son voisin calma tout à coup sa colère, en lui disant: assieds-toi, c'est une femme qui parle.

Les femmes criaillaient et les hommes écoutaient. La langue

n'était jamais rebelle à leurs expressions. Elles avaient un caractère de liberté absolue, et leur idiôme grossier rendait facilement toutes leurs idées.

Cette troupe formait un ramas de mendiants, de chiffonniers de ces revendeurs et revendeuses qui arpentent les rues. Les propos n'avaient point de suite; ils semblaient se deviner plutôt que de converser entre eux. Quoiqu'on fît dans ce tempslà la chasse aux mendiants, et qu'on les enlevât par centaines, ils ne parlèrent point de cette persécution: ce qui m'étonna. C'étaient probablement des gueux privilégiés, leur profession étant mixte,

Il m'est impossible de redire une multitude de mots bizarres qui formaient leur argot; mais leur langage était précis, énergique, et aucun d'eux ne tardait à répondre: ils s'entendaient parfaitement et avec rapidité.

La religion et l'état n'auraient rien eu à reprendre à leurs discours. Ils juraient, il est vrai, ils employaient fréquemment le saint nom de Dieu; mais ce n'était chez eux qu'une mauvaise habitude, ainsi que chez plusieurs parisiens qui ne sont pas de la classe des gueux.

Leur souper était des restes froids. On leur apporta du cabaret des viandes, qui me parurent les débris d'une noce; ils mangèrent pendant plus de deux heures, non comme des affamés, mais comme gens qui s'amusent. Tout se consomme à Paris; la chimie a beau décomposer les aliments et nous parler de ses gaz, l'estomac robuste ne connaît pas tous ces nouveaux systèmes, vrais ou faux, utiles ou erronés.

Par la même raison que Winslow, ayant trop étudié l'anatomie déliée de nos fibres, n'osait se baisser pour ramasser une épingle, dans la crainte de se rompre une fibrille à lui connue ; de même le chimiste n'ose quelquefois manger, de peur de s'empoisonner. Le gueux qui ignore ce que révèlent le scalpel et le creuset, mange ce qu'il trouve, ainsi qu'il se charge du fardeau qui lui est offert.

La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y avait profusion. Ils se faisaient servir d'une voix assez impérative, eux qui me paraissaient ne devoir commander à personne. Le garçon du cabaret, en veste blanche, était tancé vertement quand il n'avait pas répondu à la demande d'un gueux, dont les habits tombaient en lambeaux.

Bientôt étourdi du bruit et suffoqué d'une odeur désagréable, je quittai la place. J'allai payer un écot auquel je n'avais pas touché; et prenant le garçon à part, je lui demandai où tout cela coucherait. Il me répondit : plusieurs demeurent dans les environs; mais le plus grand nombre n'use pas de draps blancs : car ils couchent tous ensemble sur la paille, faisant chambrée

commune.

Dans d'autres bouchons, j'ai eu occasion de voir ce qu'on appelle boire pinte, ou chopine. La pinte est sur une table de bois informe à deux pieds de distance d'un ménétrier qui fait danser une populace de déguenillés ; c'est un soldat et une servante qui boivent ensemble; c'est le rire et la misère qui s'accollent près de ce vase de plomb enduit d'une crasse rouge.

S'il survient une rixe à la suite des fumées du vin frelaté, le jurement et la main partent ensemble; la garde accourt, et sans elle cette canaille qui danse allait se tuer au son du violon. La populace, accoutumée à cette garde, en a besoin pour être contenue, et se repose sur elle du soin de terminer les fréquents débats qui naissent dans les cabarets.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que cette soldatesque, ce guet qui met le holà, est composé de savetiers habillés de bleu, qui le lendemain quand ils auront déposé leur fusil, seront arrêtés à leur tour s'ils font tapage, après avoir vidé la pinte de plomb. Ainsi c'est le petit peuple qui agit sur le petit peuple; les recrues du guet ne manqueront point on appelle ces soldats, les soldats de la Vierge Marie, parce qu'ils n'iront pas plus à la guerre que les soldats du pape. Quand on leur voit faire l'exercice, on rit involontairement. Toute la troupe est

assurée d'une longue vic; ils ne risquent que quelques taloches quand le délinquant est ivre et récalcitrant; et alors serrant les menottes à celui qui a résisté, ils s'en vengent cruellement. Les coups de crosse de fusils, qu'ils n'épargnent pas à la populace, font plus de mal que le bâton des Chinois. Autrefois la troupe qui représente le guet, n'avait que des houssines, ce qui ne blessait pas comme le canon du fusil, ou comme les cordes tranchantes qui coupent les mains. Ils appellent cela, par dérision, ganter un homme. Quelquefois ils passent les bornes de la sévérité, et cela devient révoltant.

Les vins, la bierre et les liqueurs sont toujours frelatés par ceux qui tiennent ces cabarets et tabagies où s'abreuve la multitude, et je ne sais pourquoi la loi répugne à les traiter comme des empoisonneurs. Un conseiller au parlement, dans ce siècle, opina à la mort contre un cabaretjer falsificateur, soutenant que cet artifice meurtrier exterminait peut-être plus de citoyens dans Paris que tous les autres fléaux réunis ensemble.

Ces perfides distributeurs qui altèrent un breuvage fait pour restaurer le peuple condamné aux rudes travaux, ignorent eux-même sans doute les funestes accidents qui doivent résulter de leurs mélanges. Plus instruits, ils ne s'exposeraient pas à commettre de pareils forfaits. Voilà pourquoi un écrit simple et raisonné, qui instruirait tout à la fois le cabaretier et le peuple, qui ferait sentir d'un côté l'énormité du crime, et de l'autre le danger, serait très-utile, surtout s'il indiquait encore le remède contre les accidents de la boisson frelatée.

Qui fera donc un catéchisme à l'usage du peuple pour lui donner à la fois quelques idées saines de morale et de physique?

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