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voyons tous les jours ne sont pas ceux que nous connaissons le mieux.

Si quelqu'un s'attendait à trouver dans cet ouvrage une description topographique des places et des rues, ou une histoire des faits antérieurs, il serait trompé dans son attente je me suis attaché au moral et à ses nuances fugitives. Mais il existe chez Moutard, imprimeur-libraire de la reine, un Dictionnaire en quatre énormes volumes, avec approbation et privilége du roi, où l'on n'a pas oublié l'historique des châteaux, des colléges et du moindre cul-de-sac. S'il prenait un jour fantaisie au monarque de vendre sa capitale, ce gros Dictionnaire pourrait tenir lieu, je crois, de catalogue ou d'inventaire.

Je n'ai fait ni inventaire ni catalogue, j'ai crayonné d'après mes vues; j'ai varié mon tableau autant qu'il m'a été possible; je l'ai peint sous plusieurs faces; et le voici tracé tel qu'il est sorti de ma plume, à mesure que mes yeux et mon entendement en ont rassemblé les parties.

Le lecteur rectifiera de lui-même ce que l'écrivain aura mal vu ou ce qu'il aura mal peint, et la comparaison donnera peut-être au lecteur une envie secrète de revoir l'objet et de le comparer.

Il restera encore beaucoup plus de choses à dire que je n'en ai dites, et beaucoup plus d'observations à faire que je n'en ai faites; mais il n'y a qu'un fou et un méchant qui se permettent d'écrire tout ce qu'ils savent ou tout ce qu'ils ont appris.

Quand j'aurais les cent bouches, les cent langues et la voix de fer dont parlent Homère et Virgile, on jugera qu'il m'eût

été impossible d'exposer tous les contrastes de la grande ville, contrastes rendus plus saillants par le rapprochement. Quand on a dit c'est un abrégé de l'univers on n'a rien dit; il faut le voir, le parcourir, examiner ce qu'il renferme, étudier l'esprit et la sottise de ses habitants, leur mollesse et leur invincible caquet; contempler enfin l'assemblage de toutes ces petites coutumes du jour ou de la veille, qui font des lois particulières, mais qui sont en perpétuelle contradiction avec les lois générales.

Supposez mille hommes faisant le même voyage: si chacun était observateur, chacun écrirait un livre différent sur ce sujet, et il resterait encore des choses vraies et intéressantes à dire pour celui qui viendrait après eux.

J'ai pesé sur plusieurs abus. L'on s'occupe aujourd'hui plus que jamais de leur réforme. Les dénoncer c'est préparer leur ruine. Quelques-uns même, tandis que je tenais la plume, sont tombés. J'en conviendrai avec plaisir; mais l'époque aussi en est trop récente pour que ce que j'ai dit puisse être tout à fait hors de propos.

Malgré nos vœux ardents pour que tout ce qui est encore barbare se métamorphose et s'épure, pour que le bien, fruit tardif des lumières, succède au long déluge de tant d'erreurs, cette ville tient encore à toutes les idées basses et rétrécies que les siècles d'ignorance ont amenées. Elle ne peut s'en dégager tout à coup, parce qu'elle est fondue, pour ainsi dire, avec ses scories.

Une ville commençante, et sortant des mains d'un gouver nement formé, est plus propre à être travaillée et perfectionnée que ces villes antiques où l'on connaît des lois im

parfaites et embrouillées, des coutumes religieuses que l'on ridiculise et des usages civils que l'on viole. Les abus multipliés s'y défendent, parce que le petit nombre qui retient le gage de la puissance, les richesses, proscrit les idées saines et nouvelles, les principes restaurateurs, et ferme l'oreille au cri public. En vain l'on attaque l'édifice du mensonge : il est cimenté. On veut le reprendre sous œuvre; c'est une tâche bien plus pénible que si on voulait le reconstruire à neuf. On adopte quelques modifications; elles ne s'accordent pas avec l'ensemble qui persiste à être vicieux. Les plus beaux raisonnements se gravent dans les livres; mais la moindre pratique du bien offre des difficultés insurmontables. Tous les petits intérêts particuliers, roidis par une profession abusive et chère, combattent l'intérêt général, qui n'a souvent qu'un seul homme pour défenseur. Heureuses donc les villes qui, comme les individus, n'ont point encore pris leur pli! Elles seules peuvent aspirer à des lois unanimes, profondes et sages.

Je dois avertir que je n'ai tenu dans cet ouvrage que le pinceau du peintre, et que je n'ai presque rien donné à la réflexion du philosophe. Il eût été facile de faire de ce tableau un livre satirique; je m'en suis sévèrement abstenu. Chaque chapitre appelait une désignation particulière; je l'ai rejetée à chaque chapitre. La satire qui personnifie est toujours un mal, en ce qu'elle ne corrige point, qu'elle irrite, qu'elle endurcit, et ne ramène point au droit sentier. Je n'ai tracé que des peintures générales, et l'amour même du bien public ne m'a point égaré au delà.

Je me suis plu à tracer ce tableau d'après des figures vi

vantes. Assez d'autres ont peint avec complaisance les siècles passés; je me suis occupé de la génération actuelle et de la physionomie de mon siècle, parce qu'il est bien plus intéressant pour moi que l'histoire incertaine des Phéniciens et des Égyptiens. Ce qui m'environne a des droits particuliers à mon attention. Je dois vivre au milieu de mes semblables plutôt que de me promener dans Sparte, dans Rome et dans Athènes. Les personnages de l'antiquité ont de très-belles têtes à peindre d'accord; mais elles ne sont plus pour moi qu'un objet de pure curiosité. Mon contemporain, mon compatriote, voilà l'individu que je dois spécialement connaître, parce que je dois communiquer avec lui, et que toutes les nuances de son caractère me deviennent par là infiniment précieuses.

Si vers la fin de chaque siècle un écrivain judicieux avait fait un tableau général de ce qui existait autour de lui, qu'il eût dépeint, tels qu'il les avait vus, les mœurs et les usages, cette suite formerait aujourd'hui une galerie curieuse d'objets comparatifs; nous y trouverions mille particularités que nous ignorons la morale et la législation auraient pu y gagner. Mais l'homme dédaigne ordinairement ce qu'il a sous les yeux, il remonte à des siècles décédés; il veut deviner des faits inutiles, des usages éteints, sur lesquels il n'aura jamais de résultat satisfaisant, sans compter l'immensité des discussions oiseuses et stériles où il se perd.

J'ose croire que dans cent ans on reviendra à mon tableau, non pour le mérite de la peinture, mais parce que mes observations, quelles qu'elles soient, doivent se lier aux observations du siècle qui va naître, et qui mettra à profit notre

folie et notre raison. La connaissance du peuple parmi lequel il vit sera donc toujours la plus essentielle à tout écrivain qui se proposera de dire quelques vérités utiles propres à corriger l'erreur du moment, et je puis dire que c'est la seule gloire à laquelle j'ai aspiré.

Si, en cherchant de tous côtés matière à mes crayons, j'ai rencontré plus fréquemment, dans les murailles de la capitale, la misère hideuse que l'aisance honnête, et le chagrin et l'inquiétude plutôt que la joie et la gaieté jadis attribuées au peuple parisien, que l'on ne m'impute point cette couleur triste et dominante: il a fallu que mon pinceau fùt fidèle. Il enflammera peut-être d'un nouveau zèle le génie des administrateurs modernes, et déterminera la généreuse compassion de quelques âmes actives et sublimes. Je n'ai jamais écrit une ligne que dans cette douce persuasion, et si elle m'abandonnait je n'écrirais plus.

Toute idée patriotique (je me plais à le croire) a un germe invisible qu'on peut comparer au germe physique des plantes qui, longtemps foulées aux pieds, croissent avec le temps, se développent et s'élèvent.

Je sais que le bien sort quelquefois du mal; qu'il est des abus inévitables; qu'une ville populeuse et corrompue doit s'estimer heureuse lorsque, au défaut de vertus, on compte du moins dans son sein peu de grands crimes; que dans ce choc de passions intestines et concentrées un repos apparent est déjà beaucoup. Je le répète, je n'ai voulu que peindre, et non juger.

Ce que j'ai recueilli de mes observations particulières, c'est que l'homme est un animal susceptible des modifications

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