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point se tromper, et pour les distinguer d'une honnête bourgeoise.

On s'aperçoit dans toutes ces promenades, que les femmes ont grand besoin de voir et d'être vues.

L’æil fait à lui seul presque toute la physionomie. Point de visages gracieux, quelques réguliers qu'ils puissent être, sans l'expression du regard. On rencontre de ces fronts polis et colorés qui sont des figures fort insipides, faute de l'eil qui n'exprime pas quelques qualités de l'esprit. L'ail doit être transparent comme le diamant. Une certaine langueur douce le rend bien plus beau que ne fait la vivacité. L'ail ne doit prendre aucune forme géométrique. Les yeux ronds ou absolument oblongs, ou saillants ont peu d'agrément. Comme c'est l'âme qui fait le regard et que les belles âmes sont en petit nombre, les beaux yeux sont assez rares. Il y a le feu de la jeunesse qui, à un certain âge, leur prête du brillant; mais l'on reconnaît que ce sont des yeux passionnés, et non des yeux qui aient l'expression du sentiment.

Lorsque les plumes flottaient sur les têtes de nos belles, c'était un coup d'eil fort agréable que de contempler du haut de la terrasse des Tuileries tous ces panaches mobiles et ondoyants, qui brillaient parmi les flots de promeneurs.

Il n'est pas difticile d'y deviner les états. Ici un gros procureur foule pesamment la terre et brise la chaise sur laquelle il s'assied; un abbé légèrement penché sourit à propos, et sa face joyeuse et chérie annonce qu'il vit dans une molle et profonde indolence à l'appui d'un riche bénéfice. Une douarière immobile parait insensible à tout ce qui se passe autour d'elle. Ici l'on voit des visages étourdis ; là des fronts soucieux. L'un vient pour se reposer, l'autre pour se distraire d'un sombre désespoir.

On s'entasse quelquefois dans la partie la plus désagréable du jardin, et là les groupes tumultueux qui vous piétinent sans miséricorde, obligent le convalescent et le goutteux à se réfugier dans des allées écartées et solitaires.

Depuis peu, des filles publiques et bien vêtues se rangent en plein jour sur des chaises au coin d'un arbre, et de la raccrochent les passants, non avec le bras, mais avec un regard qui vous fait baisser la vue. Elles attendent vers le midi que quelqu'un leur offre à dîner. Rarement manquent-elles leur coup; il y a toujours quelques officiers en semestre quelques libertins désœuvrés qui s'en emparent : elles se rallient entre elles, et se prêtent la main pour embaucher les dupes et les imprudents, et former ce qu'on appelle parties carrées.

Cette impudence si visible qu'éclaire encore l'ail du soleil, au milicu d'un jardin, où l'honnête bourgeoisie est obligée de détourner les regards; ce mépris non voilé des bienséances est ce qui révolte le plus le partisan de la décence publique.

Il devrait être enjoint à ces créatures d'attendre du moins l'ombre et les ténèbres, comme elles faisaient ci-devant, afin que le désordre n'eût point ce front scandaleux qui déshonore un jardin royal, et qui force la mère de famille à sortir précipitamment de telle allée, et à n'oser aller s'asseoir sur tel banc. La jeune fille à ses côtés, qui tient l'aiguille toute la semaine, n'ose lever les yeux; elle n'aperçoit que la chaussure de l'altière courtisane, et cette chaussure suffit pour lui inspirer des envies qu'elle n'avait pas. Où est donc la récompense de la vertu ? se dit-elle à elle-même.

XCIII.

Dépouilleuses d'enfants.

Je viens de parler de certaines allées : en voici d'autres où les femmes dont j'ai à faire le portrait n'y habillent point ceux qui sont nus ou qui attendent un vêtement pour aller à vệpres et de là à la Courtille. Au contraire, ces femmes dépouillent des enfants pour s'emparer de leurs habits.

Plusieurs allées longues, ténébreuses (et où tous ceux qui en

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trent semblent à l'ail des passants être de la maison) ne favorisent que trop dans l'enceinte tortueuse de Paris et dans une si grande population un vol aussi atroce que bizarre.

Ces femmes ont des dragées et des habits d'enfants tout préparés, mais d'une mince valeur : elles épient ceux qui sont les mieux habillés; et en un tour de main elles s'emparent du bon drap, de la soie, des boucles d'argent, et y substituent une souquenille grossière.

Les enfants amadoués ou se laissent faire, ou pleurent, ou crient : une complice prend le ton et les manières d'une gouvernante, les gourmande; et les passants de dire : Ah, le petit mutin, il faut lui donner le fouet! Que dit le père quand il revoit son pauvre enfant sous un accoutrement étranger, deux fois trop large et où la vermine est logée? Ainsi disait le vieil Isaac : c'est la voix de Jacob; mais ce n'est point sa robe.

Ce brigandage ne pouvait s'exercer que dans une ville immense et populeuse. Les plaintes réitérées de quelques parents ont fait poursuivre un délit, qui semblait ne devoir pas se trouver dans la liste des crimes. Une sentence du Châtelet a été confirmée par arrêt du parlement du 8 juin 1779. Elle condamne une raccommodeuse de dentelles à être fouettée et marquée, et renfermée à l'hôpital de la Salpétrière pendant neuf ans, préalablement mise au carcan avec un écriteau devant et derrière, portant ces mots : Dépouilleuse d'enfant.

XCIV.

L'Allée des Veuves.

Autrefois les femmes qui avaient perdu leurs maris, n'auraient osé paraître, même en grand deuil, aux promenades publiques.

Il y avait, aux Champs Elysées, l'allée des Veuves, allée sombre et solitaire, où il ne leur était permis de se promener qu'après dîner, pour prendre l'air et puis rentrer chez elles. Mais l'on voit aujourd'hui des femmes en crêpes paraître à nos spectacles. D'autres font de leur deuil un sujet de parures ; elles donnent, au deuil d'un mari, l'air d'un deuil de cour. Le défunt n'en obtient pas davantage : ce reste de décence n'est pas observé par des femmes qui, plus jalouses de leurs attraits que de respect pour l'honnêteté publique, bravent, après le décès de leurs époux, des lois qu'elles ont méconnues pendant leur mariage. Cette conduite des femmes achève de leur faire perdre la considération dont elles jouissaient, le mariage, qui était une règle, est à la veille de devenir une exception.

On a profané le deuil; cet emblème de la douleur n'est plus qu’une mode, un faste, un changement d'habit, tel qu'on le pratiqne lorsqu'on joue une comédie. Oh! qu'un censeur public serait nécessaire pour conserver, à la mémoire des morts, ce respect dont l'oubli est la plus grande dépravation des meurs.

Les filles de joie, chez la Gourdan, portaient régulièrement le deuil de cour, et se félicitaient d'un habillement qu'on leur fournissait gratis, et qui relevait leurs charmes.

Une marquise disait ce matin à sa femme de chambre : Voilà un deuil qui, depuis quinze jours, m'ennuie bien, mais dis-moi donc, Rosette, de qui suis-je en deuil ? et Rosette le lui apprit.

Enfin la bizarrerie se mêle à ces témoignages de la douleur, respectés chez toutes les autres nations de la terre. M. de Brunoy ayant perdu sa mère, fit venir des tonneaux d'encre, et mit en deuil les jets d'eau de son parc, en les teignant de cette couleur lugubre.

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XCV.

Messe de minuit.

La veille de Noël les églises se remplissent de monde; mais ce n'est pas toujours la dévotion qui y conduit la foule. Les jeunes gens entrent à minuit la tête haute, regardant les femmes

et les filles, et il leur paraît plaisant de les voir chanter et prier, à l'heure où elles sont ordinairement entre deux draps, occupées à tout autre chose.

On crut que c'était les organistes qui attiraient la foule bruyante. On les fit taire; mais les ténèbres d'un côté, les temples illuminés de l'autre, le renversement passager de la coutume, rendront toujours ces heures de la nuit plus intéressantes que celles du jour. C'est la seule fête nocturne que la religion autorise; et la licence qui profite de tout, s'y glisse malgré la sainteté du lieu.

Les cérémonies dans les grandes paroisses sont connues. Mais voulez-vous jouir d'un tableau vraiment curieux ? allez entendre une messe de minuit dans un village, à quelques lieues de la capitale.

C'est le tour de la fermière; elle doit présenter à l'autel l'agneau sans tache, par les mains de son berger. Une députation de douze filles tant vierges que bergères, est venue pour chercher le pauvre petit animal qui s'ennuie fort d'être étendu dans une manne ornée de pompons et de rubans couleur de rose.

La cloche sonne, la procession va commencer : en voici l'ordre el la marche.

Le premier personnage qui parait est un bedeau, portant la fameuse étoile des trois mages dont l'apparition aurait fort embarassé les la Lande, les Cassini et Newton lui-même, s'ils avaient existé alors. Les trois mages suivent : l'un d'eux, le mage Maure, a le visage barbouillé de noir de fumée; c'est l'Arlequin; mais il est sérieux.

On voit ensuite quatre anges qui ne volent pas mieux avec leurs ailes de carton, que le sieur Blanchard avec son vaisseau volant et ses parasols. Les vierges folles portent leurs lampes éteintes; les vierges sages leurs lampes allumées.

Gabriel est là, plus beau que les autres; il se retourne de temps en temps pour saluer Marie qui le regarde tendrement.

Un saint Joseph suit d'un air niais ; on a chosi pour ce rôle

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