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vinces, pour croire que les pères indigents brigueraient une place pour leurs fils dans une maison où l'on devait élever les enfants au sein d'une autre religion que celle de leurs pères.

Cet établissement est dû aux remords un peu tardifs du cardinal Mazarin expirant. Il pensa pouvoir racheter les brigandages de son ministère, en fondant une école publique où l'on enseignerait à une génération nouvelle à respecter et bénir son nom, si mal famé parmi ses contemporains.

L'intention du fondateur était d'en faire un gymnase complet. Il devait y avoir un manége et des salles d'escrime; et c'est en partie d'après ces vues que le plan du bâtiment a été conçu et exécuté. Le manége devait occuper l'une de ces deux ailes que les bourgeois de Paris, et surtout les gens à voitures, regardent de mauvais æil, parce qu'elles resserrent et obstruent la voie publique.

On a supprimé les accessoires, et l'on n'a conservé que la bibliothèque, formée en partie de celle même du cardinal, rassemblée à grands frais et avec beaucoup de soins par le savant Gabriel Naudé, bibliothécaire de son éminence.

L'Église est d'une architecture recommandable par sa noble régularité. Le fondateur exigea que les trois principaux personnages de ce collége fussent choisis dans la maison et société de Sorbonne.

Le premier se qualifie de grand-maître du collége : Summus moderator. C'est ainsi qu'Homère appelait Jupiter : Summus moderator Olympi. Cette circonstance a peut-être donné lieu à ce vers de Voltaire, qui rendit si fameux l'un des grands-maîtres de ce collége:

Craignez Dieu, la Sorbonne et le grand Riballier (1).

Pour l'ordinaire on ne parvient à ce grade suprême qu'après avoir géré l'emploi de procureur de la maison.

(1) Voltaire disait encore : Riballier, Larcher et Coger (coge pecus) sont trois !è'cs

a

C'est une retraite honorifique et où l'on digère en paix.

Il y a un sous-principal que les écoliers appellent chien de cour, parce que, semblable aux chiens des bergers, son emploi est de contenir la gent scolastique dans une grande cour, jusqu'au moment de l'ouverture des classes. Il a droit de moyenne et basse justice.

La chaire de mathématiques est la plus considérée et la mieux remplie. Elle fut moins souillée de pédants que les autres. Le célèbre astronome La Caille la remplit longtemps, avec un zèle qui n'eut de bornes que celles de sa vie. Il mourut en sortant de donner leçon.

Les deux plus hautes classes sont celles de logique et de physique, sous la dénomination générique de philosophie. Les grimauds plus âgés qui la fréquentent, et qui sont pour la plupart des séminaristes de Saint-Sulpice, se donnent assez ridiculement le nom de messieurs les philosophes.

La classe appelée rhetorica a deux régents à elle seule, qui tour à tour se chargent de faire des poëtes et des orateurs. C'est là qu'on fabrique deux fois par jour, à coups de Gradus ad Parnassum et de Boudot, des harangues et des vers soi-disant latins. Ces deux régents, mais eux seuls, ont droit au rectorat, et peuvent prétendre à se faire monseigneuriser au moins pendant trois mois.

On a vu de ces pédants, à qui la tête avait tourné, se croire capables de l'éducation d'un dauphin, parce qu'ils avaient revêtu la ceinture violette. Il n'y a point d'orgueil comparable à celui d'un cuistre de collége, parvenu avec le temps à cette dignité. Quand il se promène quatre fois par an au milieu des fourrures des quatre facultés qu'il préside, il se croit à la tête des sciences humaines. Le premier coup d'oeil qu'on jette sur cet individu violet, gonflé de pédagogie, est de dérision; le second est de pitié.

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du collége Mazarin dans un bonnet d'âne. Ce sont les troupes légères de la Sorbonne ; il faut crier: point de Mazarin !

(Note de l'éditeur.)

On a vu aussi cette chaire de rhétorique occupée par des gâte-papier, qui passaient tout le temps de la classe à corriger les épreuves de l'Année littéraire, qu'ils composaient à tant la feuille. Ils levaient la férule sur les écrivains les plus célèbres aussi effrontément que sur les doigts de leurs écoliers.

Les autres régents des classes inférieures sont à l'avenant, c'est-à-dire, plus plats et plus ignares les uns que les autres. Ils ont pris la qualification peu française de professeurs d'humanités; mais assurément ils ne le sont pas d'urbanité.

On peut reprocher à ces régents une cruauté gratuite, et que l'Université devrait leur interdire. Ce n'est plus un châtiment, c'est un supplice. Imaginez un pauvre enfant de huit à neuf ans, qui se traîne au pied de la chaire en sanglotant, que deux correcteurs saisissent et frappent de verges jusqu'au sang. Souvent le professeur d'humanités exige que l'innocent martyr compte lui-même les coups qu'on lui donne. Ce n'est point une exagération : plusieurs enfants de ma connaissance ont été déchirés à la lettre sous les ordres de ces pédants barbares, que les parents devraient punir de leur lâche attentat; et comment concèdent-ils cette portion de leur autorité à un cuistre, qui le plus souvent n'est pas fait pour être admis dans leurs maisons ?

C'est à ce collége qu'il est arrivé à ce sujet une scène tragique. Un grand écolier de rhétorique qu'on voulait soumettre à cette peine honteuse, mit en déroute régents et correcteurs. On appella un robuste Auvergnat, malheureux porteur d'eau. L'écolier, armé d'un double canif, le menaça longtemps, et enfin le perça

d'un coup mortel. N'aurait-on pas dû faire le procès au vil latiniste, qui porta ce jeune homme à se rendre coupable d'un homicide à l'entrée de sa carrière? Eh! ces pédants oseront toucher à Homère, à Virgile, à Tacite ! Est-ce ainsi qu'Orphée humanisa les sauvages de la Thrace? Quoi, frapper du châtiment des esclaves une jeunesse innocente qui se destine à la culture des belles lettres! Et l'individu violet qui fait tant de

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mandements, ne devrait-il pas en publier un pour abolir cette violence qui déshonore l'instruction de l'Université ?

La bibliothèque Mazarine est dans ce collége. Tous les livres philosophiques en sont proscrits. On donne à lire Lucrèce tant qu'on veut; on prête volontiers Rabelais; mais qui demanderait l'Émile de Rousseau, ou les æuvres de Boulanger, serait fort mal reçu par le bibliothécaire, docteur de Sorbonne.

La bibliothèque composée de près de soixante mille volumes, en compte au moins la moitié en livres polémiques de religion. Il n'y a que quelques années qu'on y fait entrer Racine et Corneille. Mais les amateurs de Jansenius, Quesnel et Molina y trouvent tout ce qui a été imprimé sur ces trois écrivains.

Quand Franklin vint visiter cette bibliothèque, on ne put lui montrer ses cuvres.

Cette bibliothèque a trois mois et demi de vacance, et n'ouvre précisément ses portes qu'au moment où la saison devenue rigoureuse, rend l'étude impraticable dans un bâtiment immense où le feu est interdit. Et voilà comme on est venu à bout de rendre illusoire la seule bonne cuvre que le cardinal Mazarin ait faite en sa vie.

Souvent quelques écoliers s'échappent de leurs classes, laissent là Tite-Live et Térence, pour venir lire Montaigne ou Molière. Qu'ils sont tristes quand le terrible inspecteur de la cour les a reconnus ! Il les arrache à tous les livres modernes et les renvoie impitoyablement écouter les sottises de leur régent.

On fait en tout genre de singulières demandes aux adjoints d'une bibliothèque publique. L'un dit : donnez-moi un livre qui enseigne à faire de l'or; un autre : Prétez-moi le volume le plus amusant des OEuvres de saint Augustin; un homme en cheveux blancs demande à emprunter l'Art d'aimer d'Ovide, un soldat pose son sabre et veut qu'on lui prête l'Histoire de toutes les batailles. Le public fait des titres de livres auxquels les écrivains les plus bizarres n'ont jamais songé.

D'assidus compilateurs sont là, copiant incessamment une multitude d'ouvrages vides de sens; on ne sait ce qu'ils cherchent; on dirait qu'ils ont horreur du papier blanc et qu'ils ne veulent que le noircir.

XCII.

Promenades publiques,

Les parisiens ne se promènent point, ils courent, ils se précipitent.

Le plus beau jardin se trouve désert à telle heure, à tel jour, parce qu'il est d'usage ce jour là de faire foule ailleurs. On ne voit pas la raison de cette préférence exclusive; mais cette convention tacite s'observe exactement.

Dans l'allée choisie où reflue la multitude, on s'y embarrasse, on s'y heurte, on s'y coudoie, et les flots n'y sont pas moins agités que ceux des spectacles.

Tantôt la poignée d'une épée s'engage dans les plis d'un falbala dont elle arrache un lambeau. Tantôt le bout du fourreau s'arrête dans une garniture de points et déchire une vingtaine de mailles. Les boutons des habits emportent les fils délicats de la blonde des mantelets, et l'on n'est occupé qu'à faire une profonde inclination aux femmes dont le pied presse involontairement la robe.

Là les douarières ont le tic de faire l'enfant, et les filles de douze ans affectent l'air de l'âge mûr et réfléchi; de sorte qu'à Paris l'aimable 'adolescence n'est pas plus de mise dans la société que sur le théâtre.

Point de visage féminin qui ne s'étudie à dissimuler sa date. Que de soins secrets pour dérober les rides naissantes! Mais le grasseyement d'une prononciation débile ne sert pas à déguiser les années.

Les filles entretenues ont pris le parti de se mettre très-decemment; et si elles continuent, il faudra les connaître pour ne

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