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On a vu aussi cette chaire de rhétorique occupée par des gâte-papier, qui passaient tout le temps de la classe à corriger les épreuves de l'Année littéraire, qu'ils composaient à tant la feuille. Ils levaient la férule sur les écrivains les plus célèbres aussi effrontément que sur les doigts de leurs écoliers.

Les autres régents des classes inférieures sont à l'avenant, c'est-à-dire, plus plats et plus ignares les uns que les autres. Ils ont pris la qualification peu française de professeurs d'humanités; mais assurément ils ne le sont pas d'urbanité.

On peut reprocher à ces régents une cruauté gratuite, et que l'Université devrait leur interdire. Ce n'est plus un châtiment, c'est un supplice. Imaginez un pauvre enfant de huit à neuf ans, qui se traîne au pied de la chaire en sanglotant, que deux correcteurs saisissent et frappent de verges jusqu'au sang. Souvent le professeur d'humanités exige que l'innocent martyr compte lui-même les coups qu'on lui donne. Ce n'est point une exagération plusieurs enfants de ma connaissance ont été déchirés à la lettre sous les ordres de ces pédants barbares, que les parents devraient punir de leur lâche attentat; et comment concèdent-ils cette portion de leur autorité à un cuistre, qui le plus souvent n'est pas fait pour être admis dans leurs maisons?

C'est à ce collége qu'il est arrivé à ce sujet une scène tragique. Un grand écolier de rhétorique qu'on voulait soumettre à cette peine honteuse, mit en déroute régents et correcteurs. On appella un robuste Auvergnat, malheureux porteur d'eau. L'écolier, armé d'un double canif, le menaça longtemps, et enfin le perça d'un coup mortel. N'aurait-on pas dû faire le procès au vil latiniste, qui porta ce jeune homme à se rendre coupable d'un homicide à l'entrée de sa carrière? Eh! ces pédants oseront toucher à Homère, à Virgile, à Tacite! Est-ce ainsi qu'Orphée humanisa les sauvages de la Thrace? Quoi, frapper du châtiment des esclaves une jeunesse innocente qui se destine à la culture des belles-lettres! Et l'individu violet qui fait tant de

mandements, ne devrait-il pas en publier un pour abolir cette violence qui déshonore l'instruction de l'Université?

La bibliothèque Mazarine est dans ce collége. Tous les livres philosophiques en sont proscrits. On donne à lire Lucrèce tant qu'on veut; on prête volontiers Rabelais; mais qui demanderait l'Émile de Rousseau, ou les œuvres de Boulanger, serait fort mal reçu par le bibliothécaire, docteur de Sorbonne.

La bibliothèque composée de près de soixante mille volumes, en compte au moins la moitié en livres polémiques de religion. Il n'y a que quelques années qu'on y fait entrer Racine et Corneille. Mais les amateurs de Jansénius, Quesnel et Molina У trouvent tout ce qui a été imprimé sur ces trois écrivains.

Quand Franklin vint visiter cette bibliothèque, on ne put lui

montrer ses œuvres.

Cette bibliothèque a trois mois et demi de vacance, et n'ouvre précisément ses portes qu'au moment où la saison devenue rigoureuse, rend l'étude impraticable dans un bâtiment immense où le feu est interdit. Et voilà comme on est venu à bout de rendre illusoire la seule bonne œuvre que le cardinal Mazarin ait faite en sa vie.

Souvent quelques écoliers s'échappent de leurs classes, laissent là Tite-Live et Térence, pour venir lire Montaigne ou Molière. Qu'ils sont tristes quand le terrible inspecteur de la cour les a reconnus! Il les arrache à tous les livres modernes et les renvoie impitoyablement écouter les sottises de leur régent.

On fait en tout genre de singulières demandes aux adjoints d'une bibliothèque publique. L'un dit : donnez-moi un livre qui enseigne à faire de l'or; un autre : Prétez-moi le volume le plus amusant des OEuvres de saint Augustin; un homme en cheveux blancs demande à emprunter l'Art d'aimer d'Ovide, un soldat pose son sabre et veut qu'on lui prête l'Histoire de toutes les batailles. Le public fait des titres de livres auxquels les écrivains les plus bizarres n'ont jamais songé.

D'assidus compilateurs sont là, copiant incessamment une multitude d'ouvrages vides de sens; on ne sait ce qu'ils cherchent; on dirait qu'ils ont horreur du papier blanc et qu'ils ne veulent que le noircir.

XCII.

Promenades publiques,

Les parisiens ne se promènent point, ils courent, ils se précipitent.

Le plus beau jardin se trouve désert à telle heure, à tel jour, parce qu'il est d'usage ce jour là de faire foule ailleurs. On ne voit pas la raison de cette préférence exclusive; mais cette convention tacite s'observe exactement.

Dans l'allée choisie où reflue la multitude, on s'y embarrasse, on s'y heurte, on s'y coudoie, et les flots n'y sont pas moins agités que ceux des spectacles.

Tantôt la poignée d'une épée s'engage dans les plis d'un falbala dont elle arrache un lambeau. Tantôt le bout du fourreau s'arrête dans une garniture de points et déchire une vingtaine de mailles. Les boutons des habits emportent les fils délicats de la blonde des mantelets, et l'on n'est occupé qu'à faire une profonde inclination aux femmes dont le pied presse involontairement la robe.

Là les douarières ont le tic de faire l'enfant, et les filles de douze ans affectent l'air de l'âge mûr et réfléchi; de sorte qu'à Paris l'aimable 'adolescence n'est pas plus de mise dans la société que sur le théâtre.

Point de visage féminin qui ne s'étudie à dissimuler sa date. Que de soins secrets pour dérober les rides naissantes! Mais le grasseyement d'une prononciation débile ne sert pas à déguiser les années.

Les filles entretenues ont pris le parti de se mettre très-décemment; et si elles continuent, il faudra les connaître pour ne

point se tromper, et pour les distinguer d'une honnête bourgeoise. On s'aperçoit dans toutes ces promenades, que les femmes ont grand besoin de voir et d'être vues.

L'œil fait à lui seul presque toute la physionomie. Point de visages gracieux, quelques réguliers qu'ils puissent être, sans l'expression du regard. On rencontre de ces fronts polis et colorés qui sont des figures fort insipides, faute de l'œil qui n'exprime pas quelques qualités de l'esprit. L'œil doit être transparent comme le diamant. Une certaine langueur douce le rend bien plus beau que ne fait la vivacité. L'œil ne doit prendre aucune forme géométrique. Les yeux ronds ou absolument oblongs, ou saillants ont peu d'agrément. Comme c'est l'âme qui fait le regard et que les belles âmes sont en petit nombre, les beaux yeux sont assez rares. Il y a le feu de la jeunesse qui, à un certain âge, leur prête du brillant; mais l'on reconnaît que ce sont des yeux passionnés, et non des yeux qui aient l'expression du sentiment.

Lorsque les plumes flottaient sur les têtes de nos belles, c'était un coup d'œil fort agréable que de contempler du haut de la terrasse des Tuileries tous ces panaches mobiles et ondoyants, qui brillaient parmi les flots de promeneurs.

Il n'est pas difficile d'y deviner les états. Ici un gros procureur foule pesamment la terre et brise la chaise sur laquelle il s'assied; un abbé légèrement penché sourit à propos, et sa face joyeuse et chérie annonce qu'il vit dans une molle et profonde indolence à l'appui d'un riche bénéfice. Une douarière immobile parait insensible à tout ce qui se passe autour d'elle. Ici l'on voit des visages étourdis; là des fronts soucieux. L'un vient pour se reposer, l'autre pour se distraire d'un sombre désespoir.

On s'entasse quelquefois dans la partie la plus désagréable du jardin, et là les groupes tumultueux qui vous piétinent sans miséricorde, obligent le convalescent et le goutteux à se réfugier dans des allées écartées et solitaires.

Depuis peu, des filles publiques et bien vêtues se rangent en plein jour sur des chaises au coin d'un arbre, et de là raccrochent les passants, non avec le bras, mais avec un regard qui vous fait baisser la vue. Elles attendent vers le midi que quelqu'un leur offre à dîner. Rarement manquent-elles leur coup; il y a toujours quelques officiers en semestre quelques libertins désœuvrés qui s'en emparent: elles se rallient entre elles, et se prêtent la main pour embaucher les dupes et les imprudents, et former ce qu'on appelle parties carrées.

Cette impudence si visible qu'éclaire encore l'œil du soleil, au milieu d'un jardin, où l'honnête bourgeoisie est obligée de détourner les regards; ce mépris non voilé des bienséances est ce qui révolte le plus le partisan de la décence publique.

Il devrait être enjoint à ces créatures d'attendre du moins l'ombre et les ténèbres, comme elles faisaient ci-devant, afin que le désordre n'eût point ce front scandaleux qui déshonore un jardin royal, et qui force la mère de famille à sortir précipitamment de telle allée, et à n'oser aller s'asseoir sur tel banc. La jeune fille à ses côtés, qui tient l'aiguille toute la semaine, n'ose lever les yeux; elle n'aperçoit que la chaussure de l'altière courtisane, et cette chaussure suffit pour lui inspirer des envies qu'elle n'avait pas. Où est donc la récompense de la vertu? se dit-elle à elle-même.

XCIII.

Dépouilleuses d'enfants.

Je viens de parler de certaines allées : en voici d'autres où les femmes dont j'ai à faire le portrait n'y habillent point ceux qui sont nus ou qui attendent un vêtement pour aller à vêpres et de là à la Courtille. Au contraire, ces femmes dépouillent des enfants pour s'emparer de leurs habits.

Plusieurs allées longues, ténébreuses (et où tous ceux qui en

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