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comme le fidèle interprète de la nature, et vous verrez bientôt toutes ces petites tragédies étranglées, uniformes, sans plan vrai et sans mouvement, ne plus vous offrir qu'une sécheresse et une maigreur hideuse.

Les gens de lettres au-dessus de trente-cinq ans ont frémi de ces hérésies opposées à la saine doctrine, parce que les préjugés durcissent avec la tête qui les renferme. Ils ont lancé sur l'hétérodoxe leurs anathêmes singulièrement redoutables. Mais vous savez combien les braillards ont défendu le plain-chant français qu'ils nommaient musique. J'en appelle à la génération qui s'élève; on accueillera un jour avec transport le genre que notre sottise combat aveuglément; on sentira qu’on a fait en France tout le contraire de ce qu'il fallait faire; et l'histoire de notre musique deviendra celle de notre tragédie.

Alors nous apercevrons d'une manière distincte la difformité burlesque de nos pièces uniformes et factices, et nous adopterons une innovation salutaire qui tournera au profit de la vérité, du génie, des meurs, et des plaisirs de la nation (1).

Un roi de Perse fit tirer un jour son horoscope. Ce roi qui se moquait assez du passé et même du présent, était fort inquiet sur l'avenir. L'astrologue ayant bien examiné la conjonction des astres, déclara fort innocemment que le roi mourrait, à coup sûr, d'un long bâillement; ce qui, selon la traduction des mots persans, équivaut à mourir d'ennui. On s'appliqua donc très

(1) J'ai combattu le premier avec une extrême franchise les idées que plusieurs adoptent aujourd'hui. J'ai fait imprimer, en 1773, un livre intitulé : Du Théâtre, ou Nouvel essai sur l'art dramatique, Amslerdam, qui me valut alors de la part des journalistes (tous réunis contre moi) pas une seule raison, mais bien de grosses injures; et, d'un autre côté, une persécution presque sérieuse, que je détaillerai un jour. Pour toute réponse, j'ai étendu mes idées et mes réflexions, en les frappant d'une manière plus haute et plus décidée, laissant au temps, dont je connais les effets, le soin de mettre mes opinions à leur place. Je compte donc publier bientôt un ouvrage qui aura pour titre : «Examen philosophique de quelques pièces du théâtre « français, anglais, allemand, espagnol, elc., avec les observalions de plusieurs « écrivains célèbres sur la nécessité de réformer le système actuel du Théâtre « francis. »

(Nole de Morcier.)

soigneusement à prévenir tout ce qui pourrait provoquer ce signe fatal, lequel devait être, pour sa majesté, l'avant-coureur du trépas. Défense conséquemment à tout mélancolique de traverser les cours, ainsi que les escaliers des châteaux que le roi pourrait habiter. Ordre exprès à tout courtisan d'avoir incessamment le sourire sur les lèvres, et quelques bons contes dans la mémoire. On enleva des bibliothèques du prince tout les moralistes anciens et modernes, tous les dissertateurs, les jurisconsulles, les métaphysiciens; on tapissa les murailles de peintures pleines de feu et de gaieté. On ordonna que les gens de justice ne porteraient plus que des habits couleur de rose. On fit recrue de bouffons, et ils furent largement payés. Bal quatre fois la semaine, comédie tous les jours, mais point d'opéra en plain-chant. Aux portes du palais, des gens affidés versaient du café à tous venants; et quiconque lâchait un bon mot, obtenait sur-le-champ un passe-port pour aller partout. Rire et faire rire était le propre d'un grand homme qui servait dignement son prince et l'État. Toutes les dignités appartinrent de droit aux plaisants qui narraient les plus joyeuses facéties.

Un poëte qui n'était ni triste ni gai, mais qui amusait assez ceux qui l'écoutaient parler de ses vers, était parvenu à la cour, on ne sait trop comment : mais enfin il s'y trouvait ; et comme l'on confond assez volontiers dans ce pays les poëtes avec les fous, il avait ses entrées. Il mit à profit cet avantage, et fit si bien qu'il obtint de lire devant sa majesté une tragédie toute entière, de sa composition; tragédie, selon lui, étonnante, pathétique, qui réunissait tout ce qu'Aristote exige, d'après les drames grecs, car il n'a vu que cela dans sa poétique. Cette tragédie était prônée d'avance avec un enthousiasme singulier, et chacun de s'écrier sans la connaitre : c'est admirable! Le poëte vint et lut. Le roi bâilla et mourut.

L'auteur est soudain arrêté, comme coupable du crime de lèse-majesté au premier chef, et condamné à perdre la vie au milieu des supplices d'étiquette. Il se récria fortement, moins sur la violence commise contre sa personne, que sur l'injustice horrible, abominable, que l'on faisait à son ouvrage tragique, admiré de toute une académie. Le goût avait présidé à la construction de chaque vers, et ils étaient si bien moulés sur les bons modèles, qu'en cas de besoin on les y retrouverait presque tous. Voilà ce que le poëte avança pour sa justification.

Le tribunal suprême crut devoir procéder avec toutes les formalités requises ; et comme on présente toujours au coupable l'instrument du crime, il fut ordonné au poëte de reprendre et de relire cette fatale tragédie devant tous les juges assemblés. Le poëte, la tête nue et dans la posture des criminels, environné de tous les ordres de l'État, lut sa pièce. Dès le second acte, voilà que tous les fronts sévères et rembrunis se déridèrent, et progressivement de longs éclats de rire, qu'on voulait étouffer, se firent entendre et percèrent de différents côtés. Ces cris bientôt dégénérèrent en convulsions : ils annonçaient la grâce du poëte. En effet, tous les juges, en se levant, déclarèrent d'une voix unanime que rien au monde n'était plus plaisant que cette tragédie, et le trépas subit de son auguste majesté avait eu certainement une toute autre cause. En conséquence, le poëte fut remis en liberté et renvoyé bien absous au cercle de ses admirateurs et de son académie.

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LXXXIV.

Comédjes modernes.

Pourquoi rit-on moins aujourd'hui qu'on ne riait dans le siècle passé? C'est peut-être parce qu'on a plus de connaissances et le tact plus fin; c'est parce qu'on démêle du premier coup d'oeil ce qu'il y a de froid et de faux dans ce même trait qui faisait rire nos aïeux à gorge déployée. On rit moins dans le monde, parce qu'on y raisonne davantage sur tous les objets, et parce qu'après avoir épuisé toutes les plaisanteries, il a fallu en venir, malgré soi, à un examen plus exact et plus détaillé.

Nous avons lu, nous avons voyagé, nous avons vu et examiné des mœurs bien différentes des nôtres ; nous les avons adoptées en idée, et, dès ce moment, les contrastes nous ont frappés ; les originaux nous ont paru avoir aussi leur manière d'agir et de penser, tout comme ceux qui suivaient les maximes les plus accréditées. La plaisanterie s'est émoussée nécessairement, avec la connaissance des usages diametralement opposés aux nôtres.

L'exemple de nos voisins plus rapprochés de nous, la lecture des voyages nouveaux, les gazettes multipliées, remplies de faits extraordinaires et inattendus, le mélange de tous les peuples de l'Europe, tout nous a appris que chacun avait sa manière de voir, de juger, de sentir ; et tel caractère bizarre qui nous frappait par sa singularité, s'est trouvé commun chez nos voisins, conséquemment justifié et hors des atteintes du poëte comique.

Remarquez que l'on rit cent fois plus dans un college, dans une communauté, dans un couvent, dans une maison asservie à des règles fixes. Eh ! pourquoi ? Parce que dès qu'on s'écarte de l'ornière tracée, l'infraction marque et le ridicule naît. Dans une petite ville, il y a lieu à des rapports plus fréquents, plus vifs et plus plaisants que dans une grande; les nuances frappent là bien autrement, parce que tout est circonscrit, uniforme, et que l'on veille les uns sur les autres. Il est un ton général dans les opinions, dans les usages, dans les vêtements même, qu'on ne saurait enfreindre.

Mais à Paris, l'homme est trop noyé dans la foule, pour avoir une physionomie qui tranche; le ridicule devient imperceptible. Chacun vivant à son gré, et les mœurs étant prodigieusement mêlées, il n'y a point d'état et de caractère qui ne porte son excuse avec soi. On dit donc parmi ce peuple une multitude de bons mots qui résultent de la profonde connaissance des choses; mais on frappe rarement sur l'homme, on le res

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pecte; ou si le trait se lance au hasard, il est effacé par le trait du lendemain. La médisance se manifeste moins par méchanceté que pour écarter la langueur et l'ennui. On sentira aisément que, sous ce point de vue, l'art de la comédie n'admet que des tableaux, et qu'on regarderait comme un perturbateur de la société, le poëte qui livrerait brutalement la guerre à tel ou tel individu. D'ailleurs, on saisirait difficilement la ressemblance.

Une comédie qui ne peut attaquer tous les vices en honneur, ni les ridicules ennoblis, devait nécessairement tomber dans le style des conversations; et c'est ce qui est arrivé. Elle aura de la finesse, de la grâce: mais, discrète et froide, elle manquera d'énergie; elle n'osera parler ni du fourbe public qui va tête levée, ni du juge qui vend sa voix, ni du ministre inepte, ni du général battu, ni du présomptueux tombé dans ses propres piéges; et tandis qu'au coin de toutes les cheminées on parle, on rit à leurs dépens, aucun Aristophane n'est assez hardi pour les faire monter sur le théâtre.

Ayant à tracer des peintures vigoureuses sur des modèles récents, il lui est défendu de concilier l'intérêt des mœurs avec l'intérêt de son art; il ne peut guère attaquer le vice qu'en peignant la vertu ; et au lieu de le traîner par les cheveux sur la scène, de montrer à découvert son front hideux, il est obligé de faire une languissante tirade morale. Point de comédie à caractère vivant, dans les formes de notre gouvernement.

Molière lui-même, tout soutenu qu'il était par son nom et par Louis XIV, n'a osé faire qu'une comédie en ce genre; c'est aussi son chef-d'auvre. Dans les autres, son pinceau n'a plus la même force, ni la même élévation. Le trait plus vague caractérise moins la physionomie. Le Misanthrope (1) est encore

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(1) Cette pièce a déjà excité plusieurs débats intéressants : voici l'impression qu m'en est restée. Le Misanthrope m'a toujours paru fort inférieur au Tarlufe. L'intention de Molière dans cette pièce a sûrement été pure; mais on ne peut s'empêcher néanmoins d'avouer qu'elle paraît équivoque à l'examen. Molière, si je ne me trompe, semble vouloir que la vertu soit douce, pliante, accorte, pour ainsi

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