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« teur. Celui-ci devait pourvoir la scène au cinquième acte, d'un « poignard, et le poser sur l'autel. Par une vengeance mali« cieuse, il y substitua un tranchet; le prince, dans la chaleur « de la déclamation, ne s'en aperçut pas ; et voulant se donner « la mort à la fin de la pièce, il empoigna, aux yeux des spec« tateurs, l'instrument benin qui lui servait à gagner sa vie. » Qu'on juge des éclats de rire qu'excita ce dénouement, qui ne parut pas tragique.

LXXIX.

Oomédie clandestine.

Je ne parlerai pas ici de ces farces irréligieuses où une jeunesse indévote se permet des gaietés très-indiscrètes; où l'on voit le prêtre disant la messe, qui va cherchant l'hostie que la souris a emporté pendant le Dominus vobiscum, et déjà à demi croquée. Je ne répéterai point le dialogue de l'abbesse se confessant au cordelier; il faut laisser ces bouffonneries sous le voile qui les couvre.

Je dois parler de certaines petites pièces libres et voluptueuses qu'on vient d'accueillir en secret, comme infiniment propres à débarrasser les femmes de ce reste de pudeur qui les fatigue.

Là, Thalie, comme on l'a tant de fois reproché aux dramatistes, n'est plus une régente, le théâtre n'est plus une école : on en a chassé toute morale ; ce n'est point l'esprit assommant de Dorat; ce n'est point le jargon quintessencié de la comédie moderne, c'est la peinture aisée d'un riant et facile libertinage; ce sont les caractères à la mode, le goût du jour, le ton nouveau d'une débauche raisonnée, et qu'on appelle décente.

Un abbé se plaint de la facilité d'avoir des femmes, et de la difficulté d'avoir des abbayes. Les soubrettes chantent des couplets qui font hausser l'éventail, mais pleins de vérités. Des équivoques, des plaisanteries, une corruption bien profonde, le

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vice orné de toute la gaieté possible, voilà ce qui distingue ces monodrames qui attestent notre esprit, et la singulière licence de nos mours (1).

Les romans de Crébillon fils sont chastes, en comparaison de ces petites pièces, où la dérision de la vertu et l'oubli des principes sont affichés au point que l'auteur, quoiqu'il imagine, ne scandalise jamais l'auditoire. Il est toujours plus dépravé que le poëte.

Ces monodrames font sortir le talent pittoresque de nos bouffons. Ainsi tous les moyens de i'ancienne comédie sont tombés; elle n'est plus que décrépite et froide, auprès de cette muse moderne à l'æil vif et hardi, au ton décidé, au geste libertin, qui a réponse à tout, qui voit tout avec le sourire dominant d'une malice spirituelle.

Notez que toutes ces femmes dont on peint l'esprit et la dépravation, sont toutes ou comtesses, ou marquises, ou présidentes, ou duchesses; et les hommes à l'avenant. Il n'y a pas une seule bourgeoise personnifiée dans ces pièces. Il n'appartient pas à la bourgeoisie d'avoir ces vices distingués ; le libertinage roturier est si loin d'un idiôme aussi fin, aussi délicat; il n'est pas digne des pinceaux qui célèbrent les meurs ingénieuses des femmes de qualité.

On joue aussi dans des salons privilégiés, des proverbes qui tiennent à des ave res récentes et connues. On a besoin de la causticité pour sortir de l'atonie. La simple médisance ne frapperait pas assez profondément la victime; il faut qu'elle expire sous les pointes les plus acérées, et le tout par amusement (2).

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(1) On jugera, par les titres seuls, de la décence de ces pièces , représentées dans la plus haute et la meilleure société ; à Bagnolet, par exemple, sur le petit théâtre du duc d'Orléans : Léandre grosse , l’Amant poussif, Léandre élalon, de Collé toutes trois. La Vérité dans le vin, passe, et raison, pour le chef-d'œuvre du geore. Mais quelles mæurs, quel jargon et quelle société !

( Note de l'éditeur.) (2) - Depuis que la fureur de jouer des proverbes , dit Grimm, s'est répandue dans les sociétés de Paris, nous avons vu des facétieux aller de cercle en cercle

Voilà donc les atellanes naturalisées parmi nous; elles ne se présentent point sur les théâtres publics. Tout à la fois licencieuses et impudentes, elles ne sont dans l'ombre que pour exciter plus vivement la curiosité. Les lois ne peuvent les interdire; c'est une jouissance pour ces êtres blasés, qui croient aviver ainsi leur âme abâtardie. Mais, malgré tant d'efforts, le rire du libertinage ou celui de la méchanceté ne sera jamais le bon rire. J'en préviens les auteurs et les auditeurs.

LXXX.

Spectacle des boulevards.

Le peuple, qui a besoin d'amusements, s'y précipite en foule; mais ces théâtres sont ceux qui mériteraient le plus l'attention du magistrat, et les pièces devraient être des compositions agréables et morales; car il n'y a pas d'opposition entre ces deux mots, quoi qu'en disent les poëtes corrupteurs.

Pourquoi ces pièces sont-elles pour la plupart basses, plates, ordurières ? C'est qu'une poignée de comédiens ose dire qu'il n'appartient qu'à eux de représenter des pièces raisonnables ; c'est qu'on les soutient dans cette ridicule prétention; c'est qu'à la suite de cette incroyable et honteuse législation, le peuple est condamné à n'entendre que l'expression du libertinage et de la sottise. Et voilà où aboutit la police des spectacles chez un peuple renommé par ses chefs-d'ouvre dramatiques.

contrefaire des gens ridicules et bien connus, et représenter de ces petits drames dont ils donnaient ensuite le proverbe à deviner aux spectateurs. Cette manière de contribuer à l'amusement de la société n'est pas précisément le chemin qui mène à la coosidération, mais elle donne une sorte d'existence à Paris , et l'accès auprès de la bonne compagnie, où cette classe de personnes n'aurait jamais figuré sans l'amusement qu'elle procure. Nous avons vu briller, pendant un certaio temps, une mademoiselle Delon, de Genève, qui avait épousé ici un gentilhomme, et se faisait appeler la marquise de Luchet. M. le comte d'Albaret était un autre acteur principal de ce genre. Un commis dans les fourrages, homme original et plaisant, qui contrefait les Anglais dans la perfection, et qui est généralement connu à Paris sous le nom de milord Gor, était aussi de cette troupe, qui se mêlait quelquefois avec Préville et Bellecour, de la Comédie-Française, excellents en ce genre, lesquels amenaient encore avec eux l'avocat Coqueley de Chaussepierre, qu'on dit sublime... » La vogue qu'eurent ces folies donna l'idée de composer des pièces régulières de ces scènes décousues , et que l'on improvisait séance tenante. Ce fut Carmontelle qui , le premier, s'avisa de réduire ces amusements en système et écrivit des Proverbes dramatiques. Collé, Théodore Leclerc et Alfred de Musset sont les classiques de ce genre éphémère qui devait tomber avec le goût des théâtres de société, et qui serait mort, à l'heure qu'il est , sans le succès incroyable du Caprice, et de Il faut qu'une porle soit ouverle ou fermée. (Note de l'éditeur.)

2

Les parades qu'on représente extérieurement sur le balcon comme une espèce d'invitation publique, sont très-préjudiciables aux travaux journaliers, en ce qu'elles ameutent une foule d'ouvriers qui, avec les instruments de leur profession sous le bras, demeurent là la bouche béante, et perdent les heures les plus précieuses de la journée.

Les figures en cire du sieur Curtius sont très-célèbres sur les boulevards, et très-visitées ; il a modelé les rois, les grands écrivains, les jolies femmes, et les fameux voleurs; on y voit Jeannot, Desrues, le comte d'Estaing et Linguet; on y voit la famille royale assise à un banquet artificiel : l'empereur est à côté du roi. Le crieur s'égosille à la porte: entrez, entrez, mes-sieurs ; venez voir le grand couvert, entrez, c'est tout comme à Versailles (1). On donne deux sous par personne, et le sieur Curtius fait quelquefois jusqu'à cent écus par jour, avec la montre de ces mannequins enluminés.

(1) Ce petit bonhomme rabougri, qui annonçait le spectacle d'une voix chevrotante à la porte du théâtre de M. Séraphin, aura été le dernier crieur ou aboyeur. Pleine licence était accordée à l'aboyeur dont la rédaction et le style ne péchaient point d'ordinaire par le manque de fantaisie et d'originalité. Le crieur de Nicolet n'était pas le moins prodigieux de ces tentateurs gagés. Voici l'une de ses annonces : « Entrez, Messieurs, voir le grand festin de Pierre; M. Constantin remplira le rôle de Don Juan, et sera précipité dans les enfers, avec toute sa garde robe. » Le moyen de résister à de pareilles séductions ! Le théâtre de Nicolet ne désemplissait pas.

(Note de l'éditeur.)

LXXXI.

Foire Saint-Germain.

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Les spectacles des boulevards sont obligés d'aller à cette foire, à laquelle on devrait bien donner une entrée spacieuse ; car il il n'y a qu'une porte étroite dont le terrain descend encore en pente. Il faut que toutes les voitures et les fantassins pêlemêle passent par ce dangereux sentier.

Là, des hommes de six pieds, montés sur des brodequins, coiffés comme des sultans, passent pour des géants. Une ourse rasée, épilée, à qui l'on a passé une chemise, un habit, veste et culotte, se montre comme un animal unique, extraordinaire. Un colosse de bois parle, parce qu'il a dans le ventre un petit garçon de quatre ans. Il faut la révolution de plusieurs années pour amener à l'æil du naturaliste quelque chose digne de son attention. La charlatanerie grossière est là sur son trône. Le saltimbanque effronté a obtenu le privilége de duper le public; il a payé ce privilége, qu'importe ensuite qu'il donne des gourdes au parisien ? On le connaît si bonnace, qu'on sait d'avance qu'un faux merveilleux le transportera non moins que s'il était véritable.

Les salles des farceurs sont presque toujours remplies. On y joue des pièces obcènes ou détestables, parce qu'on leur interdit tout ouvrage qui aurait un peu de sel, d'esprit et de raison. Quoi, voilà un théâtre tout dressé, un peuple tout assemblé, et l'on condamnera les auditeurs à n'entendre que des sottises, tandis que notre théâtre si riche devrait être considéré comme un trésor national ! Et pourquoi appartiendrait-il exclusivement aux comédiens du roi ?

Quoi, Dugazon serait l'héritier de Corneille ! Quoi, ces chefsd'æuvres que tout l’or des souverains ne saurait faire renaître, demeurerait en propre à une poignée de comédiens ! Quoi, ils n'appartiendraient pas essentiellement à tous ceux qui se sentent l'âme et le talent de les faire valoir! Quoi, l'auteur aurait

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