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ment. Ce sont des scènes mouvantes et périodiques, séparées par des temps à peu près égaux.

A sept heures du matin, tous les jardiniers, paniers vides, regagnent leurs marais, affourchés sur leurs haridelles. On ne voit guère rouler de carrosses. On ne rencontre que des commis de bureaux qui soient habillés et frisés à cette heure-là.

Sur les neuf heures, on voit courir les perruquiers saupoudrés des pieds à la tête (ce qui les a fait appeler merlans), tenant d'une main le fer à toupet, et de l'autre la perruque. Les garçons limonadiers, toujours en veste, portent du café et des bavaroises dans les chambres garnies. On voit en même temps des apprentis écuyers, suivis d'un laquais qui, montés sur des che vaux, courent battre les boulevards, et font payer quelquefois aux passants leur malheureuse inexpérience.

Sur les dix heures, une nuée noire des suppôts de la justice s'achemine vers le Châtelet et vers le palais : vous ne voyez que des rabats, des robes, des sacs (1), et des plaideurs qui courent après.

A midi, tous les agents de change et les agioteurs se rendent en foule à la bourse, et les oisifs au Palais-Royal. Le quartier Saint-Honoré, quartier des financiers et des hommes en place, est très-battu, et le pavé n'est rien moins que libre. C'est l'heure des sollicitations et des demandes de toute espèce.

A deux heures, les dineurs en ville, coiffés, poudrés, arrangés, marchant sur la pointe du pied de peur de salir leurs bas blancs, se rendent dans les quartiers les plus éloignés. Tous les fiacres roulent à cette heure, il n'y en a plus sur la place. On se les dispute, et il arrive quelquefois que deux personnes ouvrent en même temps la portière, montent et se placent. Il faut aller chez le commissaire pour qu'il décide à qui il restera.

A trois heures, on voit peu de monde dans les rues, parce

(1) On dit qu'il faut porter trois sacs à ce palais : sac de papiers, sac d'argent, sac de patience. (Nole de Mercier).

que chacun dîne : c'est un temps de calme, mais qui ne doit pas durer longtemps.

A cinq heures et un quart, c'est un tapage affreux, infernal. Toutes les rues sont embarrassées, toutes les voitures roulent en tous sens, volent aux différents spectacles, ou se rendent aux promenades. Les cafés se remplissent.

A sept heures, le calme recommence; calme profond et presque universel. Tous les chevaux frappent en vain le pavé du pied. La ville est silencieuse, et le tumulte paraît enchaîné par une main invisible. C'est en même temps l'heure la plus dangereuse vers le milieu de l'automne, parce que le guet n'est pas encore à son poste, et plusieurs violences se sont commises à l'entrée de la nuit (1).

Le jour tombe, et tandis que les décorations de l'opéra sont en mouvement, la foule des manœuvres, des charpentiers, des tailleurs de pierre regagnent en bandes épaisses les faubourgs qu'ils habitent. Le plâtre de leurs souliers blanchit le pavé, et on les reconnaît à leurs traces. Ils vont se coucher, lorsque les marquises et les comtesses se mettent à leur toilette.

A neuf heures du soir le bruit recommence. C'est le défilé des spectacles. Les maisons sont ébranlées par le roulis des voitures, mais ce bruit est passager. Le beau monde fait de courtes visites en attendant le souper.

C'est l'heure aussi où toutes les prostituées, la gorge découverte, la tête haute, le visage enluminé, l'œil aussi hardi que le bras, malgré la lumière des boutiques et des réverbères, vous poursuivent dans les boues en bas de soie et en souliers plats: leurs propos répondent à leurs gestes. On dit que l'incontinence sert à préserver la chasteté, que ces femmes vulgivagues empêchent le viol, que sans les filles de joie, on se ferait moins

(1) Un assassin, en 1769, armé d'une fronde courte, avait déjà, à la mi-octobre tué trois hommes dans l'espace de six jours, lorsqu'il fut arrêté. (Nole de Mercier).

de scrupule de séduire et d'enlever de jeunes innocentes. Il est vrai que le rapt et le viol sont devenus très-rares.

Quoi qu'il en soit, ce scandale incroyable pour la province se passe à la porte de l'honnête bourgeois, qui a des filles spectatrices de cet étrange désordre. Il leur est impossible de ne pas voir et de ne pas entendre ce que ces femmes licencieuses se permettent de dire. Et que deviendra le traité du philosophe sur la pudeur?

A onze heures, nouveau silence. C'est l'heure où l'on achève de souper; c'est l'heure aussi où les cafés renvoient les oisifs, les désœuvrés et les rimailleurs à leurs mansardes. Les filles publiques qui vaguaient, n'osent plus se montrer que sur le bords de leurs allées, dans la crainte du guet, qui, à cette heure indue, les ramasse: c'est le terme usité.

A minuit et un quart, on entend les voitures de ceux qui ne jouent pas et qui se retirent. La ville alors ne paraît pas déserte; le petit bourgeois qui dort déjà est réveillé dans son lit, el sa moitié ne s'en plaint pas. Plus d'un petit Parisien doit sa naissance à la brusque commotion des équipages. Le tonnerre est encore, comme partout ailleurs, un grand populateur.

A une heure du matin, six mille paysans arrivent, portant la provision des légumes, des fruits et des fleurs. Ils s'acheminent vers la halle; leurs montures sont lasses et fatiguées; ils viennent de sept à huit lieues.

La halle est l'endroit où jamais Morphée n'a secoué ses pavots. Là, point de silence, point de repos, point d'entr'acte. Aux marayeurs succèdent les poissonniers, et aux poissonniers les coquetiers, et à ceux-ci les détailleurs; car tous les marchés de Paris ne tirent leurs denrées que de la halle : c'est l'entrepôt universel. La hotte qui s'élève en pyramide, transporte tout ce qui se mange d'un bout de la ville à l'autre. Des millions d'œufs sont dans des paniers qui montent, qui descendent, qui circulent et, ô miracle! il ne s'en casse pas un seul.

L'eau-de-vie alors coule à grands flots dans les tavernes. Cette eau-de-vie est mélangée d'eau, mais fortement aiguisée par du poivre-long. Les forts de la halle et les paysans s'abreuvent de cette liqueur; les plus sobres boivent du vin. C'est un bourdonnement continu. Ces marchés nocturnes se passent dans les ténèbres. On croirait voir un peuple qui fuit les rayons du soleil, et qui l'a en horreur.

Les commis de la marée ne voient jamais, pour ainsi dire, l'astre du jour, et ne se retirent que quand les réverbères pâlissent: mais si l'on ne se voit pas, on s'entend, car l'on crie à tue-tête; et dans la confusion de ces clameurs universelles, il faut bien posséder l'idiôme du lieu, pour savoir d'où part la voix qui vous interpelle. Les mêmes scènes se passent à la même heure au quai de la Vallée. Il s'agit là de lièvres, de pigeons, au lieu de saumons et de harengs.

Ce tumulte non-interrompu forme un contraste avec le sommeil qui occupe le reste de la ville; car à quatre heures du matin il n'y a plus que le brigand et le poëte qui veillent.

A six heures, les boulangers de Gonesse, nourriciers de Paris, apportent deux fois la semaine une très-grande quantité de pains: il faut qu'ils se consomment dans la ville; car il ne leur est pas permis de les remporter.

Bientôt les ouvriers s'arrachent de leur grabat, prennent les instruments de leur profession, et vont aux ateliers.

Le café au lait (qui le croirait?) a pris faveur parmi ces hommes robustes.

Au coin des rues, à la lueur d'une pâle lanterne, des femmes portent sur leur dos des fontaines de fer-blanc, en servent dans des pots de terre pour deux sols. Le sucre n'y domine pas, mais enfin l'ouvrier trouve ce café au lait excellent. S'imaginerait-on que la communaté des limonadiers déployant des statuts, a tout fait pour interdire ce trafic légitime? Ils prétendaient vendre la même tasse cinq sols dans leurs boutiques de

glaces. Mais ces ouvriers n'ont pas besoin de se mirer en prenant leur déjeuner.

Au reste, l'usage du café au lait a prévalu et est si répandu parmi le peuple, qu'il est devenu l'éternel déjeuner de tous les ouvriers en chambre. Ils ont trouvé plus d'économie, de ressources, de faveur dans cet aliment que dans tout autre. En conséquence, ils en boivent une prodigieuse quantité; ils disent que cela les soutient le plus souvent jusqu'au soir. Ainsi, ils ne font plus que deux repas; le grand déjeuner et la persillade du soir, dont j'ai parlé ailleurs.

Le matin, les libertins sortent de chez les filles publiques, pâles, défaits, emportant la crainte plutôt que le remords, et ils gémiront tout le jour de l'emploi de la nuit ; mais la débauche ou l'habitude est un tyran qui les saisira le lendemain, et qui les traînera à pas lents vers le tombeau.

Les joueurs, plus pâles encore, sortent des tripots obscurs ou renommés; les uns se frappant la tête et l'estomac, jettant au ciel des regards désespérés; les autres se promettant de revenir à la table qui les a favorisés, mais qui doit les trahir le lendemain.

Les lois prohibitives ne feront rien contre cette malheureuse passion, mise en activité par cette soif de l'or, qui s'est manifestée dans tous les rangs et que les gouvernements autorisent eux-mêmes sous le nom de loteries, mais qu'ils proscrivent sous une autre dénomination.

Le marteau du forgeron et du maréchal-ferrant trouble quelquefois le sommeil du matin, pour les paresseux qui sont encore au lit. Si l'on en croyait nos sybarites, on reléguerait hors des villes tous les artisans qui font frémir la lime mordante; il ne serait plus permis au chaudronnier de battre ses marmites, au charron de cercler la roue d'un fer durable, aux différentes professions qui courent les rues, d'élever ces voix aigres et retentissantes qui se font entendre au sommet et jusque sur le derrière des maisons. Il faudrait que le bruit de la cité fût enchaîné

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