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monde, à commencer par son frère, tandis que le roi de France dit à son valet de chambre vous.

C'est l'étiquette qui place la chaise-percée d'un prince au milieu des courtisans, à qui il accorde les entrées, et qui fait que tel offre le coton.

Quand on sort de chez le roi ou de chez les princes, on passe le premier, et voilà la civilité, la politesse par excellence; pourquoi? c'est qu'en passant le premier, vous faites un avantage à celui qui vient après vous; vous le laissez jouir plus longtemps des regards du prince; puis enfin vous lui sauvez l'embarras de partir le premier.

Les entrées descendent et ne montent point; qu'est-ce à dire? que lorsque vous avez les entrées chez le roi, vous les avez chez les autres princes; ce qui n'est point, quand vous n'avez vos entrées

que chez un prince : vous êtes arrêté là. La feue reine, très-scrupuleuse sur l'étiquette, la regardait comme une portion essentielle de la souveraineté. Dans sa dernière maladie, elle tomba dans un évanouissement profond; on lui présentait quelque chose à boire, une femme dit à ses côtés : Elle ne le prendra point. Lorsque la reine fut revenue à elle, son premier mot fut de faire sentir à cette femme l'irrévérence de son expression. Elle avait employé le terme vulgaire elle , au lieu de dire sa majesté, et la reine, toute mourante qu'elle était, la réprimanda de son incivil laconisme.

Quand certains princes se font appeler l'ombre de Dieu, le cousin de la lune, le frère du soleil, l'ami des étoiles ; que d'autres, à l'issue de leurs repas, ont fait proclamer que tous les autres rois de la terre peuvent diner ; que tel autre veut qu'on se prosterne en terre dès qu'il paraît : il n'est pas étonnant qu'on ait assujetti les sourires, les regards, les gestes et les pas, de manière à désigner un air soumis.

Ces usages embrassent l'art de s'asseoir, de se tenir debout, de glisser sur le parquet; les salutations, les révérences sont telles, que tout se distingue.

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Quand on voit les petits princes d'Allemagne plus superbes que les premiers potentats de l'univers, faut-il s'étonner si la coutume devient rigoureuse dans des cours antiques?

L'étiquette a des bizarreries et des singularités: mais elle gêne encore plus les princes que ceux qui les servent; car ils sont assujettis à la minute, s'ils veulent être servis, tandis que tous les allants et venants ne sont à la gêne que momentanément.

L'étiquette est un rempart qui repousse une infinité de prétendants incommodes. Ce mot est d'autant plus absolu, qu'on n'y répond jamais qu'en s'humiliant.

L'étiquette fait que les conversations deviennent silencieuses, et que les princes voient autour d'eux tant de mouvements d'yeux et d'épaules.

L'étiquette qui faisait jadis servir à dîner à des rois morts subsiste encore de nos jours, et subsistera jusqu'à la fin de la monarchie; car, comment supprimer une coutume si essentielle à son bonheur? comment refuser à dîner au cadavre royal, quand les officiers de sa bouche ont si bon appétit pour lui?

Le maintien, la marche, tout est assujetti à des règles qui, pour être versatiles, n'en sont pas moins suivies.

Pourquoi demander un tabouret, quand on peut avoir un bon fauteuil chez soi ? dit la comédie : et la comtesse qui a ri de ce trait, avec tout le public, postulera, quinze jours après, le tabouret chez la reine.

On a substitué la politesse, l'aisance et l'affabilité à tous les airs d'ostentation et de cérémonie, mais les vieilles coutumes !.... Ce qu'il y aurait de plus difficile à un prince, serait d'anéantir ces formules antiques.

Il faut savoir décorer le dessus des lettres de titres honorifiques. Les adresses sont encore aujourd'hui des objets de contestation: Ce n'est pas une petite chose que de savoir au juste comment les princes doivent s'écrire entre eux. Le grand maître des cérémonies, l'introducteur savent cela, car, que ne savent-ils pas ? Les

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naissances sont assujetties à des usages passablement ridicules.

Jean-Jacques Rousseau est le premier qui a refusé de signer, votre très-humble serviteur ; mais s'il eut été en place, on l'eût excellencisé, monseigneurisé, et principisé malgré lui.

Les prélats du siècle dernier décidèrent, dans une assemblée du clergé, qu'ils s'appeleraient dorénavant grandeur.

Les superlatifs ne sont plus de mode. On n'écrit plus à trèshaut, très-magnifique, très-excellent, très-brillant, très-vénérable ; mais ces énumérations de dignités reprennent place dans le billet mortuaire, et vous apprenez que le très-haut, très-magnifique seigneur pourrit dans tel coin.

C'est une étiquette d'appeler ses domestiques comme des chiens, en criant à tue-tête : eh ! eh !

Le Français n'a pas manqué d'immortaliser et d'étendre ces ridicules. La bizarrerie est à son comble.

Je ne puis apprendre de combien de lignes courbes sont les révérences d'un ministre ou d'un duc, et combien il faut lui en donner de pouces.

C'est l'étiquette qui fait appeler la femme d'an président, madame la présidente, et celle d'un maréchal madame la maréchale; comme si elle rendait la justice, ou si elle conduisait les armées.

L'orgueil, qui connait beaucoup l'ennui, lequel fraternise avec lui, imagina ces passe-temps, qui remplissent les heures du dés@uvrement, et satisfont la vanité. On s'amuse de voir une femme qui fait des révérences de trois pas, de six en six pas; un homme qui parait une statue, et qui parle sans remuer les lèvres; des gens qui s'habillent et se déshabillent : tout cela fait spectacle. On tourne et retourne tant et tant, de toutes façons, on fait prendre aux heures, tant de plis différents, et au jour, tant d'attitudes, qu'à la fin les heures sont forcées de rendre quelques plaisirs.

Une princesse, à telle heure, voit ses femmes qui entrent, la décoiffent et la déchaussent, bon gré, mal gré; elle a beau résister, il faut qu'elle obéisse, et qu'elle suive le courant des affaires.

Tantôt il faut qu'une dame soit solennelle; tantôt en déshabillé.

Le perruquier, le tailleur , varient les frisures et les habits d'un goût extraordinaire.

Les nouvelles manières de se coiffer, de se présenter, de saluer, de parler, de dépecer, de manger, changent sans cesse par les grands et pour les grands , dont elles sont la plus sérieuse étude, la principale occupation.

Il n'y a pas de minute où l'on ne paye un tribut à l'étiquette. Comptez les gestes, les minauderies, les airs de tête, et vous verrez que les esprits sont plus changeants que les baromètres. Il n'y a point de verre à facettes qui présente plus d'objets.

L'étiquette fut de tout temps, à la cour d'Espagne, une coutume vraiment despotique.

Un misérable régent de sixième, comme on sait, devint cardinal et ministre plénipotentiaire, pour avoir fourni, en cachette, chaque jour, une bouteille de vin à la reine d'Espagne, qui aimait le vin ; l'étiquette de son palais ne lui permettait qu'un verre d'eau entre ses repas.

Quel lecteur ne s'amuse pas de voir ceux qui commandent aux autres, se soumettre à leur tour à des lois imaginaires ?

Ce fut donc une grande affaire, de donner à la femme de Philippe V, un confesseur, puis un cuisinier français, et non italien; passe encore pour cette distinction. Plusieurs membres du conseil voulaient un cuisinier et un confesseur savoyards. Il y eut une autre dispute sur le perruquier du roi. On l'avait fait venir de Paris, parce que les barbiers espagnols ne savaient pas encore faire une perruque; mais on redoutait, en même temps, que l'indiscrétion du barbier français ne mit dans la chevelure artificielle qui devait coiffer sa majesté, des cheveux tirés de la tête d'un roturier. Or, un roi d'Espague ne devait porter sur son chef que des cheveux de' gentilshommes.

Il fallut batailler longtemps et gagner le terrain pied à pied, pour changer quelque chose au despotisme de la religieuse étiquette, dite par excellence l'étiquette du palais.

Les lettres de la princesse des Ursins, sur cet objet, sont curieuses. Cette princesse écrivait à la maréchale, mère d'Adrien de Noailles : Je vous supplie de dire que c'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre. Les plaisants disent aujourd'hui que la robe de chambre d'étiquette de Philippe V, était un vieux manteau court, qui avait servi à Charles II; que l'épée du roi, était un poignard, qu'on posait derrière son chevet; que la lampe était enfermée dans une lanterne sourde; que les pantoufles étaient des souliers sans oreilles, etc., etc. Il n'y a pas de mal à tout cela ; mais il est bon d'apercevoir ce qui était masqué sous ce cérémonial, que les courtisans d'alors exaltaient avec tant d'emphase.

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LXVI.

Cérémonial.

Un prince du sang, à la cour, ôte le service à tous les grands officiers, tant pour la chemise que pour la serviette.

Quand le roi donne des audiences sur son trône, les princes du sang sont sur la plate-forme, suivant leur rang; et quand le roi donne des audiences des ballustres, ils sont à côté de sa majesté, en dedans du ballustre.

Ils ont l'honneur de manger avec le roi dans les banquets.

Quand le roi communie, ils tiennent la nappe, lorsqu'ils sont deux ; et quand il n'y en a qu’un, il la tient seul : aucun seigneur ne peut partager avec lui cet honneur.

Quand le roi touche, il lui donne la serviette.

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