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cæur y sont étrangers; mais au défaut du charme de la cordialité, on y rencontre un certain échange d'idées et de petits services qui rapprochent la manière de voir et de sentir, et qui mettent les hommes à l'unisson : avantage remarquable dans une société où les prétentions sont extrêmes, et où l'orgueil est terrible dès qu'il n'est plus voilé.

Ce sont les idées qui soutiennent l'esprit; et pour avoir des idées, il faut avoir assemblé plusieurs faits. L'esprit naturel ne suffirait pas aujourd'hui, parce qu'il faut être instruit, et traiter souvent des grands objets, sur le ton de l'agrément et de la légèreté.

Plusieurs femmes ayant perfectionné leur esprit par le commerce d'hommes éclairés, réunissent en elles les avantages des deux sexes, et valent mieux à la lettre que les hommes célèbres dont elles ont emprunté une partie des connaissances qui les distinguent. Ce n'est point un savoir pédantesque, capable de décréditer toute connaissance; c'est une manière propre d’oser penser et parler juste, fondée surtout sur l'étude des hommes.

Molière qui, dans ses Femmes savantes, en voulant frapper la pédanterie, a frappé le désir de s'instruire, Molière regretterait d'avoir retardé les progrès des connaissances, s'il voyait aujourd'hui les femmes qui ornent et parent la raison des grâces du sentiment.

En général, à Paris, les femmes qui ont de l'esprit, en ont plus que les hommes les plus spirituels; mais ces femmes-là ne se rencontrent que dans le grand monde.

L'usage du monde dépend beaucoup de l'habitude: l'habitude seule' vous fait discerner au premier coup d'æil mille convenances que toutes les belles leçons du savoir vivre ne vous apprendront pas; le sot même, par l'habitude, a beaucoup d'avantages sur l'homme d'esprit. Celui-ci paraitra décontenance, lorsque l'autre sera sûr de on gesle, de accent, de ses expressions; il saisira avec justesse et précision tout ce qui forme le commerce de la société.

Lorsque M. de Voltaire est venu à Paris, en 1778, les hommes du grand monde, experts sur ces matières, ont remarqué qu'après une si longue absence de la capitale, l'écrivain renommé avait perdu ce point juste qui détermine l'empressement ou la retenue, l'enjouement ou la réflexion, le silence ou la parole, la louange ou le badinage. Il n'était plus d'accord : il montait trop haut, ou descendait trop bas; il avait d'ailleurs une éternelle démangeaison de paraître ingénieux à chaque phrase; on voyait l'effort, et cet effort dégénérait en manie.

Quelques hommes dans le grand monde se mettent à l'ombre de leurs dignités, pour cacher leur insuffisance : ils se dérobent derrière leurs titres. Il n'y a point de lieu néanmoins où il soit plus aisé de se faire pardonner la nullité d'esprit, tant les formes, les manières, le ton et la langue qu'on y a adoptés sont venus au secours de ceux qui ont le malheur d'en manquer.

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Ce n'est plus que chez le petit bourgeois que l'on emploie ces cérémonies fastidieuses, et ces façons inutiles et éternelles qu'il prend encore pour des civilités, et qui fatiguent à l'excès les gens qui ont l'usage du monde.

On ne vous fait plus mille excuses de vous avoir donné un si mauvais repas, on ne vous presse plus de boire, on ne tourmente plus ses convives, pour leur prouver qu'on sait recevoir son monde, on ne vous prie plus de chanter; on a renoncé à ces usages sots et ridicules, si familiers à nos ancêtres, malheureux prosélytes d'une coutume gênante et contrariante, qu'ils appellaient honnêteté. La table était pour eux une

ne, où les assiettes renvoyées faisaient sans cesse le tour, jusqu'à ce que venant à se rencontrer dans un choc impétueux, elles se brisaient sous les mains ci

viles qui s'efforçaient de les passer à leurs voisins. Pas un moment de repos; on se bataillait avant le repas et pendant le repas, avec une opiniâtreté pédantesque, et les experts en cérémonies applaudissaient à ces puériles combats.

Les demoiselles, droites, silencienses, immobiles, corsées, busquées, les yeux éternellement baissés, ne touchaient à rien sur leurs assiettes; et plus on les pressait de manger, plus elle comptaient donner une preuve authentique de tempérance et de modestie, en ne mangeant pas.

Au dessert elles étaient obligées de chanter, et le grand embarras était de pouvoir chanter sans pleurer, et de répondre aux louanges qui pleuvaient, sans regarder ceux qui les leur adressaient.

Aujourd'hui les demoiselles mangent et ne chantent plus, jouissent d'une liberté décente, regardent autour d'elles, parlent moins

que leurs mères, et d'un ton plus bas, et sourient seulement au lieu de rire : elles n'ont que la contrainte qui sied à leur âge, et qui rehausse l'innocence de leurs charmes.

La vraie civilité a banni ces impertinentes politesses, si chères à nos aïeux. Fondée sur le bon sens, elle n'embarrasse poiut et ne paraît point gênée ; elle obéit aux circonstances, se plie sans effort à tous les caractères, ne s'appesantit sur rien, dissimule ce qu'il faut dissimuler, met à son aise autrui, et ne s'égare point, parce qu'elle suit, non des règles absurdes, mais ce que lui dicte une bienveillance raisonnée.

Cette civilité peut même aujourd'hui se passer d'expérience, parce qu'on n'offense presque jamais lorsqu'on ne montre ni orgueil suffisant, ni prétentions déplacées. Ces deux vices ne sont pas détruits, il s'en faut; mais ils ne se montrent que rarement dans la société.

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LXIII.

Légères observations.

Les Parisiens sont fort sujets à grasseyer. Il y a plus, ils ne s'aperçoivent point de ce défaut dans leurs acteurs; et quand ceux-ci ne sont pas gratifiés de cet heureux talent, ils l'acquièrent au plus vite pour mieux plaire.

Un Parisien a une peine infinie à mouiller deux ll, et ne peut jamais prononcer comme il faut : bouillon, paille, Versailles.

Les Parisiennes sont maigres, et à trente ans n'ont plus de gorge: elles sont au désespoir quand elles commencent à grossir, et boivent du vinaigre pour se conserver la taille.

On criaille dans les sociétés de province; à Paris on parle bas. On appelle madame toutes les femmes, depuis la duchesse jusqu'à la vendeuse de bouquets; et bientôt on n'appellera plus les demoiselles que madame, tant il y a de vieilles filles qui sont équivoques.

L'étranger a peine à concevoir comment il y a dans le royaume un prince et une princesse qui n'ont pas d'autre nom que celui de Monsieur et de Madame, lorsque tout le monde s'appelle ainsi. Tous les autres individus sont donc des usurpateurs de ces deux augustes titres ! un poëte, fort embarrassé du protocole, a mis à la fin d'une épitre dédicatoire : Je suis, Monseigneur, de Monsieur le très-humble, etc.

On donne le nom de demoiselles à toutes les filles qu'on ne tutoie pas; les demoiselles commencent à aller dans le monde sans leur mère.

L'art et le goût paraissent plutôt dans le déshabillé que dans la grande parure.

Les hommes à Paris commencent à se faner à quarante ans. Tout se prend à crédit, sans quoi le marchand ne vendrait

. pas. Il aime mieux s'exposer à quelques pertes, que de ne pas

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vider son magasin ; il vend un peu plus cher, et passe en compte tout ce qu'il a perdu.

On n'est point humilié à Paris par un Monsieur l'intendant, par son subdélégué, par le gouverneur, par le commandant de la province, etc. On ne rencontre point monsieur le président, monsieur le procureur du roi à la mine rogue et fière; les hommes y sont plus égaux qu'ailleurs.

Quatre hommes sont toujours en simarre, mais on ne les rencontre nulle part; le chancelier, le premier président, le lieutenant civil et le lieutenant criminel.

Quand on se rencontre face à face avec un prince du sang, on le regarde fixement sans le saluer, et on lui fait place par politesse : c'est un plus grand seigneur que les seigneurs ordinaires ; voilà tout. Il n'est pas fâché qu'on le regarde; cela veut dire qu'on le connaît.

Les évènements les plus extraordinaires n'occupent la capitale que pendant huit jours. Les gens à talents, qui abondent, ne sont fêtés que dans un moment d'effervescence : le lendemain on passe à un autre heureux qui met à profit l'éclair de cet enthousiasme. Et quel est le suprême talent ? Celui d'amuser.

Quiconque a un suisse, refuse le payement à qui bon lui semble : on publie avec ostentation que l'on est ruiné.

Il y a des amis de table, qui enlèvent leurs promesses avec la nappe; quand ils vous ont régalé, ils se croient dispensés d'acquitter leurs paroles.

Les femmes ne tiennent plus en main ni l'aiguille à coudre, ni l'aiguille à tricoter; elles font du filet ou brodent au tambour.

Tout l'argent des provinces reflue dans la capitale, et presque tout l'argent de la capitale passe par les mains des courtisanes.

Les jolies femmes s'associent à quelques personnes laides, afin qu'elles leur servent d'ombre.

Les meubles sont devenus le plus grand objet de luxe ou de dépense : tous les six ans on change son ameublement, pour se procurer tout ce que l'élégance du jour a imaginé de plus beau.

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