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Qu'un homme se marie, qu'il perde son épouse, le voilà ruiné: les enfants viendront demander le bien de leur mère, poursuivront leur père en justice, le réduiront à la mendicité : les lois consacreront les indignes poursuites des enfants, et personne ne trouvera extraordinaire ce mépris de l'autorité paternelle. Comment a-t-on pu annuler à ce point le pouvoir du chef de la famille ?

Souvent donc la vie d'un bourgeois se passe à être tyrannisé par sa femme, dédaigné par ses filles, bafoué par son fils, désobéi par ses domestiques: nul dans sa maison, il est un modèle de patience stoïque ou d'insensibilité.

LIX.

De la langue du monde.

La langue du monde est la langue des compliments; mais on y oublie celle qui exprime quelque sentiment. Les mots y sont bien, on les prodigue même; mais ils n'ont point de sens. On parle enfin comme on s'habille, avec un certain luxe agréable, mais vide et superflu.

Les indifférents s'épuisent tellement en protestations, en assurances de services, que l'ami se trouve réduit à ne dire qu'un mot, pour n'être pas confondu avec eux.

Le monde polit plus qu'il n'instruit. Il ne faut point être dans son tourbillon, pour bien le connaître et surtout pour l'apprécier. Voulez-vous être spectateur? placez-vous à une certaine distance. C'est ainsi que pour bien voir la marche d'un régiment, il ne faut point porter le fusil, mais être sur la ligne où il défile.

Dans le monde il n'y a que deux classes d'hommes. Les uns songent à leurs affaires, et les autres à leurs plaisirs : les uns se tuent à travailler, les autres à jouir.

Les gens du monde, quand ils voient qu'ils ne peuvent avoir

de l'esprit, témoignent hautement que c'est par leur propre choix qu'ils n'en ont point.

LX.

Ton du monde.

La société à Paris a ses lois particulières, indépendantes de toute autre, et qui contribuent à l'agrément de tous ceux qui la composent. La sagesse et la vertu sont respectables, mais elles ne suffisent pas toujours pour anéantir certains défauts destructeurs de la noble et décente familiarité qui doit régner entre les honnêtes gens.

Quelquefois on pousse son avis trop loin, et d'autant plus à tort que l'on a raison. Quoiqu'on ait droit de dédaigner, on dédaigne avec trop d'appareil. On veut subjuguer l'opinion de son voisin, parce qu'on est rempli de son idée; et comme l'homme vertueux néglige ces petits devoirs, d'autant plus que sa conscience ne lui en fait aucun reproche et qu'il fonde sa conduite sur les grands principes qui dirigent sa vie, il est bon d'instituer ces règles fines et fixes, qui comme des entraves salutaires, arrêtent le bond trop impétueux de la vanité et de l'orgueil même légitime.

Ainsi l'air, le ton, le geste, l'accent, le regard sont asservis à des usages que l'on doit respecter, et ces formalités reçues enrichissent le plaisir d'être ensemble, au lieu de le détruire.

On a fort bien dit que l'homme sensible est toujours un homme poli. On peut être gauche, marcher mal, s'asseoir mal, se moucher de travers, renverser des sièges, danser comme un philosophe, et blesser même le petit chien ; mais la bonté du cœur, l'affabilité naturelle se distingueront toujours à travers l'ignorance du costume et des coutumes, et c'est cette affabilité qui constitue partout et même à Paris la vraie politesse.

Mais on s'imagine en même temps que ce don de plaire peut

tout remplacer. On ne craint plus de rougir, pourvu que les manières n'aient rien que de gracieux, l'esprit rien que d'ingénieux, les raisonnements rien que de captieux. Sous un certain masque de bienséance, on justifie en d'autres termes l'art de ramper et de s'enrichir bassement : on donne à plusieurs sortes d'avilissements des noms pompeux: on appellerait volontiers servir l'État, la servitude auprès des grands; et bientôt on voudra nous persuader que le métier cupide de courtisan est le métier le plus glorieux.

Déjà même l'on fait entendre qu'il est une fourberie nécessaire, qu'un honnête homme n'est bon à rien, que la probité est une nuance de bêtise, et que dans un siècle corrompu, il n'y a que l'or qui puisse dédommager de l'absence des vertus. Enfin, on commence à faire entendre..... Mais je ne dois pas tout dire.

LXI.

Ton du grand monde.

Dans le grand monde, on ne rencontre point de caractères outrés. Les ridicules y sont adoucis, et les préjugés, quoique subsistants, semblent se dissiper pour tout le temps que l'on est ensemble.

Une noble familiarité y déguise avec adresse l'amour-propre ; et l'homme de robe, l'évêque, le militaire, le financier, l'homme de cour semblent avoir pris quelque chose les uns des autres: il n'y a que des nuances, et jamais de couleur dominante. On distingue les professions, mais elles sont fondues et ne se montrent point opposées.

C'est là que la société est par excellence un véritable concert. Les instruments sont d'accord, les dissonances y sont excessivement rares, et le ton général rétablit bientôt l'harmonie.

La confiance, l'amitié n'y règnent pas les épanchements de

cœur y sont étrangers; mais au défaut du charme de la cordialité, on y rencontre un certain échange d'idées et de petits services qui rapprochent la manière de voir et de sentir, et qui mettent les hommes à l'unisson: avantage remarquable dans une société où les prétentions sont extrêmes, et où l'orgueil est terrible dès qu'il n'est plus voilé.

Ce sont les idées qui soutiennent l'esprit ; et pour avoir des idées, il faut avoir assemblé plusieurs faits. L'esprit naturel ne suffirait pas aujourd'hui, parce qu'il faut être instruit, et traiter souvent des grands objets, sur le ton de l'agrément et de la légèreté.

Plusieurs femmes ayant perfectionné leur esprit par le commerce d'hommes éclairés, réunissent en elles les avantages des deux sexes, et valent mieux à la lettre que les hommes célèbres dont elles ont emprunté une partie des connaissances qui les distinguent. Ce n'est point un savoir pédantesque, capable de décréditer toute connaissance; c'est une manière propre d'oser penser et parler juste, fondée surtout sur l'étude des hommes. Molière qui, dans ses Femmes savantes, en voulant frapper la pédanterie, a frappé le désir de s'instruire, Molière regretterait d'avoir retardé les progrès des connaissances, s'il voyait aujourd'hui les femmes qui ornent et parent la raison des grâces du sentiment.

En général, à Paris, les femmes qui ont de l'esprit, en ont plus que les hommes les plus spirituels; mais ces femmes-là ne se rencontrent que dans le grand monde.

L'usage du monde dépend beaucoup de l'habitude: l'habitude seule vous fait discerner au premier coup d'œil mille convenances que toutes les belles leçons du savoir vivre ne vous apprendront pas; le sot même, par l'habitude, a beaucoup d'avantages sur l'homme d'esprit. Celui-ci paraîtra décontenancé, lorsque l'autre sera sûr de son geste, de son accent, de ses expressions; il saisira avec justesse et précision tout ce qui forme le commerce de la société.

Lorsque M. de Voltaire est venu à Paris, en 1778, les hommes du grand monde, experts sur ces matières, ont remarqué qu'après une si longue absence de la capitale, l'écrivain renommé avait perdu ce point juste qui détermine l'empressement ou la retenue, l'enjouement ou la réflexion, le silence ou la parole, la louange ou le badinage. Il n'était plus d'accord: il montait trop haut, ou descendait trop bas; il avait d'ailleurs une éternelle démangeaison de paraître ingénieux à chaque phrase; on voyait l'effort, et cet effort dégénérait en manie.

Quelques hommes dans le grand monde se mettent à l'ombre de leurs dignités, pour cacher leur insuffisance : ils se dérobent derrière leurs titres. Il n'y a point de lieu néanmoins où il soit plus aisé de se faire pardonner la nullité d'esprit, tant les formes, les manières, le ton et la langue qu'on y a adoptés sont venus au secours de ceux qui ont le malheur d'en manquer.

LXII.
Civilité,

Ce n'est plus que chez le petit bourgeois que l'on emploie ces cérémonies fastidieuses, et ces façons inutiles et éternelles qu'il prend encore pour des civilités, et qui fatiguent à l'excès les gens qui ont l'usage du monde.

On ne vous fait plus mille excuses de vous avoir donné un si mauvais repas, on ne vous presse plus de boire, on ne tourmente plus ses convives, pour leur prouver qu'on sait recevoir son monde, on ne vous prie plus de chanter; on a renoncé à ces usages sots et ridicules, si familiers à nos ancêtres, malheureux prosélytes d'une coutume gênante et contrariante, qu'ils appellaient honnêteté.

La table était pour eux une arène, où les assiettes renvoyées faisaient sans cesse le tour, jusqu'à ce que venant à se rencontrer dans un choc impétueux, elles se brisaient sous les mains ci

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