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Il y avait quatre ou cinq ans que ce manége durait, lorsqu'un parent, qui rencontrait notre habit noir pour la troisième fois depuis huit jours, s'avisa de lui demander de quel côté il était. Du côté de la porte, reprit-il en se levant et posant sa serviette sur la table. On en était au dessert.

Si l'hymen n'est pas cher au village, s'il en coûte peu à l'habitant de la campagne pour sanctifier ses plaisirs, il n'en est pas de même à Paris. L'épouseur se jette dans toutes les dépenses du luxe et de la représentation, pour complaire à la future et à la sotte vanité de ses parents. Huit jours après les noces, viennent le regret et les lamentations. Ce sont des mémoires de fournisseurs, qui se succèdent chaque jour; c'est le vendeur de diamants, le marchand d'étoffes, le bijoutier, le tailleur, le traiteur, la lingère, la marchande de modes, le tapissier, le miroitier, le coiffeur: et paye, pauvre mari, paye! On ne ta pris que pour cela : as-tu cru que ta jouissance serait purement gratuite ?

Aussi a-t-on fait une estampe parlante, où l'on voit la dot de l'épousée s'envoler en différents jets, et tomber dans les mains et le tablier d'une multitude de gros et petits marchands. Le mari, qui suit d'un æil triste et étonné le vol irrésistible de ses espèces, porte douloureusement la main sur des sacs vides; et pour tout dédommagement, il a à ses côtés une femme éternelle, brillante de clinquants et de colifichets.

Le premier enfant achève la confection entière de la dot; l'époux abusé prend de l'aigreur; les reproches mutuels s'élèvent, et chacun maudit au fond de son âme le mariage trompeur, et les noces dispendieuses que la vanité a commandées.

a

LVI.

Mariage, adultère,

L'indissolubilité du mariage fait les adultères : on ne peut délier le næud, on le rompt. Faut-il s'en étonner ? On a bâti le

a

même contrat pour des êtres d'ailleurs si différents dans leur physique, dans leur fortune, dans leurs emplois, dans leurs idées ! Ici, la chaîne a été lâche; là, trop tendue; ici, tyrannique; là, servant de voile à la cupidité. Le soldat, le matelot, le juge, le militaire, l'écrivain, le négociant, le cultivateur, le postillon sont asservis aux mêmes usages.

Après cela, un homme qui veille sur sa femme passe pour jaloux, et on le blâme. Est-elle infidèle? on ridiculise le mari. La loi qui empêche le divorce, sans avoir égard à l'antipathie des caractères, est une loi bizarre. Elle règne à Paris; mais qu'en arrive-t-il ? Vous le savez!

Le lendemain des noces bourgeoises, ou tout au plus huit jours après, quel changement s'opère dans l'esprit de l'amoureux mari! De quelle hauteur tombent les espérances de tel honnête artisan! Il croyait avoir épousé une femme économe, rangée, attentive à ses devoirs; il lui trouve tout à coup l'humeur dissipatrice; elle ne peut plus rester à la maison; elle joint la dépense à la paresse. L'inconséquence, la légèreté, la folie remplacent les occupations utiles, où elle avait été élevée dès l'enfance. Loin de fixer dans son ménage l'aisance et la paix par un sage travail, elle se livre à la frénésie des pa

rures.

Qui l'eût dit, que le mariage altérerait à ce point ses premières dispositions ? Cette fille timide, craintive, occupée dans la maison paternelle, est devenue une femme exigeante, altière, qui ne songe qu'à ses propres jouissances, parce qu'elle a mis dans sa tête que tout l'entretien d'une maison devait rouler sur le mari, tandis que le rôle de la femme était de se livrer à une vie dissipée.

Cet artisan aura beau être laborieux et économe; l'insouciance journalière de son épouse mine une maison qui s'abîme insensiblement, parce que la mère de famille a manqué de vigilance, de tendresse et d'économie. Tous les désordres sont nés du premier désordre; les enfants héritent de la misère de leurs pa

a

rents, et voilà l'histoire de la moitié des mariages qui se font à Paris dans le second ordre de la bourgeoisie.

Autrefois, l'adultère était puni de mort; aujourd'hui, celui qui parlerait de ces lois austères et antiques serait prodigieusement sifflé.

Voyez dans toutes nos comédies si l'on ne rit pas toujours aux dépens des maris : voyez les petits vers de nos poëtes légers; ils plaisantent incessamment sur le mariage avec un sel qui réjouit tout le monde. Ces gentillesses ne sont qu'une apologie perpétuelle de l'adultère : on dirait qu'on a peur que les femmes ne comprennent assez tôt que leurs charmes ne sont pas faits pour n'appartenir qu'à un seul.

Tous les arts deviennent complices de ces exhortations à l'infidélité, tous s'empressent à les confirmer dans cette idée, à achever d'éteindre tout scrupule dans leurs âmes. Nos tableaux, nos statues et nos estampes, qu'offrent-ils? Tous les tours henreux et triomphants joués au pauvre dieu d'Hymen. Nos peintures ne sont pas plus chastes que nos vers.

Mais de nos jours, ô raffinement criminel! on a été encore plus loin que l'adultère; on a corrompu l'institution la plus auguste; on s'est servi des lois même pour consacrer le libertinage et en produire les fruits avec audace. Cette dépravation, ce nouveau scandale, date de notre siècle : c'est encore un crime du luxe.

Un homme opulent est attaché à une fille, en a des enfants dont la loi ferait des bâtards. Il imagine de leur donner un nom et un rang; il ordonne qu'on lui cherche quelqu'un de noble, mais dont les adversités ont dénaturé l'âme: on le trouve, on le marchande; il est sorti d'une famille qui a un nom, mais indigente; il a été élevé dans une fierté oisive, et il n'a pas de pain. Réduit à une pareille extrémité, l'honneur n'est pour lui qu'un vain nom. On lui opose d'épouser cette fille, et d'en reconnaitre les enfants : il aura une pension qu'il ira manger dans le coin d'une province éloignée.

Le noble d'abord a quelque répugnance; mais l'or, ce puissant mobile des actions iniques, l'or le décide. On le mène chez un notaire, où il signe un contrat qui lui assure véritablement une pension, mais qui porte une séparation de biens préliminaire.

Figurez-vous cet homme qui le lendemain trouve, dans une chapelle obscure, quatre témoins, et devant l'autel, une fille jeune et charmante qu'il n'a jamais vue : voilà sa femme, mais sous la condition expresse qu'elle ne sera jamais à lui.

Elle sort en ce moment des bras de la volupté, pour y rentrer après la cérémonie ; l'époux lui touchera une fois la main, pendant que le prêtre prononcera les paroles sacrées. Passé cet instant, à jamais séparé d'elle, il ne reconnaîtra peut-être

à pas le visage de celle avec qui il aura contracté. L'anneau se donne, le oui se prononce de part et d'autre, ou, pour mieux dire, le parjure et le sacrilége s'accomplissent.

En sortant de la chapelle, l'épouse, sans saluer son mari, monte dans un équipage, et se retrouve dans le lit qu'elle avait quitté. L'époux fuit vers la province; on lui paye une année d'avance, et il a une femme dont il ne peut pas visiter l'appartement, ni même habiter la ville. Il a et il aura des enfants qu'il n'a point vus, qu'il ne verra point, et ils porteront son nom.

Il se bannit, et va manger sa honteuse pension dans une petite ville, lorsque sa femme, déployant son contrat de mariage et l'acte de célébration, se pare publiquement du nom qu'elle a acheté. Un marbre offre ce nom en lettres d'or au frontispice d'un superbe hôtel, tandis que le mari n'ose articuler le sien dans sa profonde retraite.

Voilà ce qui se pratique sous l'ail de la législation : et la loi outragée est réduite au silence; car on a tourné contre elle ses propres formes avec une coupable adresse : l'homme a paru se venger à son tour d'une loi inflexible et extrême. N'aurait-il

pas

mieux valu ne pas abolir ces anciens mariages mixtes et faciles, où la femme n'était pas déshonorée, où les enfants innocents n'étaient pas pressés entre l'abnégation et la honte ?

Quelqu'un dira qu'il faudrait le style de Juvénal pour tonner contre cette licence; mais que serait le plus véhément satirique? à quoi remédierait-il ? La perte des meurs vient le plus souvent de l'insuffisance des lois, de leurs erreurs et de leurs contradictions.

LVII.

Savoyards.

Ces honnètes enfants,
Qui de Savoic arrivent tous les ans,
Et dont la main légèrement essuie
Ces longs canaux engorgés par la suie.

VOLTATRE.

Ils sont ramonneurs, commissionnaires, et forment dans Paris une espèce de confédération qui a ses lois. Les plus âgés ont droit d'inspection sur les plus jeunes ; il y a des punitions contre ceux qui se dérangent: on les a vus faire justice d'un d'entre eux qui avait volé; ils lui firent son procès et le pendirent.

Ils épargnent sur le simple nécessaire, pour envoyer chaque année à leurs pauvres parents. Ces modèles de l'amour filial s trouvent sous les haillons, tandis que les habits dorés couvrent les enfants dénaturés.

Ils parcourent les rues depuis le matin jusqu'au soir, le visage barbouillé de suie, les dents blanches, l'air naïf et gai : leur cri est long, plaintif et lugubre.

La rage de mettre tout en régie en a formé une du ramonnage de cheminées : les régisseurs ont chassé ces petits Savoyards, et l'on a vu dans des maisons neuves et blanches tous ces visages basanés et noircis qui étaient aux fenêtres en attendant de l'ouvrage.

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