Page images
PDF
EPUB

ils sont distraits, inattentifs, indifférents lorsqu'un interlocuteur leur fait quelques récits; froids, lorsqu'ils devraient paraître tout de feu; hébétés, lorsque leur rôle exige un air spirituel et réfléchi. Mais parmi nous, n'est-ce pas insulter au public, que de s'amuser à sourire aux jolies femmes dans les loges, à saluer ses amis dans le parterre, à répondre même aux colloques des coulisses? Ne croirait-on pas, en effet, que ces êtres destinés à représenter les héros et les dieux viennent alors dire aux spectateurs : Messieurs, ne vous y trompez point, nous (ne sommes ni Hercule, ni Jupiter, ni Junon, ni Andromaque; nous sommes vos très-humbles serviteurs et servantes, l'innocent signor Petricino, le grimacier signor Mugnetino, la modeste signora Languerini, la tendre et savante dona Durancini.

Les modifications forment le grand secret de la musique; ce sont elles qui lui donnent l'expression, le mouvement et la vie. Mais on n'a jamais connu parmi nous le charme inexprimable des sons filés; c'est-à-dire, l'art de renforcer et d'adoucir la voix, de la conduire par toutes les nuances, non du grave à l'aigu, mais du son le plus rémisse au plus intense, sur chacun des degrés dont la voix est susceptible.

Il est vrai que nos chanteurs ne pourraient guère mettre leurs talents en usage, quand ils auraient perfectionné l'art en ce point; car nos orchestres sont incapables de les seconder. Nous n'en avons aucun qui ait l'intelligence et le sentiment du forte-piano. Celui de l'opéra, toujours rebelle aux efforts de l'auteur d'Iphigénie, ressemble encore à un vieux coche traîné par des chevaux étiques, et conduit par un sourd de naissance. Jusqu'ici il a été impossible de communiquer à cette lourde masse aucune sorte de flexibilité. Elle restera éternellement dans la même inertie, tant que les jeunes artistes qui ont des talents et des passions inflammables seront subordonnés à ces musiciens en lunettes que l'âge, la satiété, l'habitude ont rendus apathiques.

L'orchestre du concert spirituel est encore en partie infecté

de ce vice national. Les chefs de ce spectacle sont parvenus à donner quelque perfection à la symphonie; mais plus symphonistes que musiciens, ils croient toujours que les voix sont faites pour accompagner leurs violons et leurs contre-basses. En vain le public leur crie qu'il n'entend point les paroles de leurs motets; rien ne les guérit de la manie française, qui veut que toute musique soit bruyante et confuse. On croirait qu'on ne peut remuer le cœur sans briser le tympan de l'oreille.

Que ne pourrait-on pas encore dire sur l'articulation usitée, sur la prosodie, sur la manie des petites notes, sur les vices attachés à toutes les espèces d'agréments dont nos maîtres de chant font un usage si ridicule, et surtout sur le récitatif, genre de musique entièrement éloigné des règles ordinaires, et qui, mal connu, a fait déraisonner pour et contre dans tous les journaux !

LIII.
Chapeaux.

Le Parisien change avec la même facilité de système, de ridicules et de modes. La figure de nos chapeaux, comme toutes les choses humaines, a subi le sort de la variation. Les coiffures, dans les boutiques des marchands, se succèdent comme les nouvelles méthodes dans l'empire des lettres. Le chapeau haut et pointu a prévalu quelque temps, ainsi que le style académique, qui tombe enfin, et que l'on n'imite plus.

Cependant, pour tout ce qui varie, cette passion qui nous pousse à créer de nouvelles modes nous fait adopter ce que les princes imaginent en se jouant, ou par fantaisie; tantôt c'est l'invention d'une énorme paire de boucles, tantôt c'est celle d'un frac. Ainsi Alcibiade donna son nom à une sorte de souliers; et sa vanité était flattée lorsqu'il entendait dire qu'elle était de sa création.

Quelquefois des intérêts particuliers font naître une mode;

"

es

Ө

et

30

30

l'origine des paniers fut inventée pour dérober aux yeux du public des grossesses illégitimes, et les masquer jusqu'au dernier instant; les grandes manchettes furent introduites par des fripons qui voulaient filouter au jeu et escamoter des cartes.

Nous avons rogné insensiblement le haut bord de nos larges feutres; nous les avons ensuite rendus petits; et enfin nous avons fait disparaître ces trois cornes si incommodes. Aujourd'hui nos chapeaux sont ronds; et voilà les chapeaux à la mode.

On ne les porte plus le matin sous le bras. Ils couvrent la plus noble partie du corps, et pour laquelle ils sont faits. A-ton vu le Turc mettre le turban sous son bras, les évêques tenir leurs mitres à la main? Mettons donc constamment notre chapeau sur notre tête, pour garantir nos faibles cerveaux des rayons du soleil, et que ce précieux dôme s'oppose aux évaporations de notre cervelle. N'était-il pas ridicule de l'employer incessamment à la main à des exercices de civilité et de minauderie?

Je ne ferai point ici l'histoire des chapeaux ; je ne remonterai point aux chapeaux gras de Louis XI, qui les portait tels par saleté et par avarice; je ne parlerai point de la vertu magique concentrée dans tels chapeaux : les uns font d'un mauvais prêtre un grand seigneur, et les autres un docteur d'un idiot. On sait. l'effet que produit tel chapeau fourré, mis sur la tête d'un grenadier : et le diadème enfin n'est-il pas un chapeau qui produit une certaine ivresse?

J'ai vu des chapeaux, dans ma jeunesse, qui avaient de trèsgrands bords; et, quand ils étaient rabattus, ils ressemblaient à des parapluies: tantôt on releva, tantôt on rabaissa les bords par le moyen des ganses. On leur a donné, depuis, la forme d'un bateau. Aujourd'hui, la forme ronde et nue paraît la dominante; car le chapeau est un Protée qui prend toutes les figures qu'on veut lui donner.

Demandez-le à nos femmes, qui, après tant d'essais multipliés, ont définitivement adopté le chapeau anglais, malgré leur antipathie pour l'Angleterre ; je leur conseille de s'y tenir, qu'elles

l'ornent de perles, de diamants, de plumes, de cordons, de rubans, de houppes, de boutons, de fleurs; que les poëtes, dans leur langage, y attachent des astres et des comètes; qu'elles les portent rouges, verts, noirs, gris, jaunes; mais qu'elles gardent constamment le chapeau anglais : les laides y gagnent, et les belles aussi.

Nous n'avons donc plus ni chapeau pygmée, ni chapeau colossal: les dames avaient élevé ridiculement leurs coiffures au moment que les hommes avaient arboré les petits chapeaux; aujourd'hui que les hommes en ont augmenté et arrondi le volume, les coiffures ont prodigieusement baissé.

Un poëte disait alors :

J'ai vu Chloris, j'ai vu la jeune Hélène,

De rubans de Beaulard leurs fronts étaient ornés;
Le moule étroit de la baleine

Faisait gémir leurs corps emprisonnés.

Leurs cheveux hérissés fuyaient loin de leur tête;
Un panache orgueilleux en surmontait le faîte.
Près de là j'aperçus la Vénus Médicis;

Sa taille libre et naturelle

Déployait aisément ses contours arrondis.

Tout en elle était simple et tout charmait en elle.
J'admirai tant de grâce, et tout bas je me dis:
L'art enseigne à Chloris à devenir moins belle.

Hommes et femmes se coiffent beaucoup mieux. Si nous sommes dans une voiture, il nous est permis du moins d'enfoncer la tête dans le coin du carrosse, et nous ne risquons pas d'éborgner notre voisin avec les pointes de notre ancien triangle.

C'est toujours celui-là qu'on porte sous le bras lorsqu'on est habillé mais on ne s'habille plus qu'une ou deux fois la semaine, les jours de grandes visites. On voit les gens comme il faut, à l'heure même du spectacle, le chapeau sur la tête.

Le dernier caprice, je crois, est le meilleur; il a influé sur la couleur. Les chapeaux ne sont plus noirs; on les porte blancs, comme font les carmes et les feuillants depuis plus d'un siècle, et surtout en été; le soleil échauffe moins la tête. L'œil, qui

s'étonne d'abord, s'accoutume à tout: on porterait des chapeaux rouges et bleus, vert-pomme et lilas, qu'on s'y ferait chacun arborerait sa couleur favorite. Ce serait un nouveau coup d'œil.

On commence par condamner les nouvelles modes; chacun se récrie sur la folie changeante au bout d'un mois, elle est adoptée par ses plus violents contradicteurs; et tel qui la fronde aujourd'hui, prendra demain les idées qu'il avait combattues.

Puisque c'est à nous à inonder la terre de nouveaux bonnets, jouissons de notre génie inventif; plaçons nos chapeaux d'hommes sur les têtes suissesses et hollandaises. Continuons de donner toujours la loi prédominante des coiffures. Toutes les femmes ont pris nos chapeaux: il s'agit de les faire adopter définitivement à Vienne, à Berlin et à Pétersbourg. Et qui sait si nous n'étendrons pas encore plus loin, en triomphateurs heureux, nos illustres conquêtes?

LIV.

Hauteur des panaches.

Il n'y a pas longtemps que les hautes coiffures, les plumes, panaches, etc., étaient sur toutes les têtes de femmes. Et au spectacle une rangée de femmes, placées à l'orchestre, bouchait la vue à tout un parterre; la même chose à l'amphithéâtre et dans les loges. C'était un vrai désespoir pour les spectateurs: on murmurait tout haut; mais les femmes en riaient, et la politesse parisienne se contentait de gronder, mais n'allait point au delà.

Il n'y eut qu'un seul homme, Suisse de nation et fort impatienté, qui, tirant une paire de ciseaux, fit mine, dans une loge, de vouloir couper l'excédent qui l'empêchait de voir : alors, pour s'y soustraire, la dame fut obligée de se mettre derrière et de laisser passer à sa place l'homme, qui y consentit très-bien. Ce n'est donc plus le temps où le parterre criait place aux dames! et où l'on ne pouvait être sûr d'avoir une place au spectacle tant qu'il pouvait y arriver une femme, fût-elle douairière ou borgne.

« PreviousContinue »