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teurs d'ariettes que le sont pour les enthousiastes de tableaux Carrache, Michel Ange, Paul Véronèse, le Corrège et Raphaël.

Ces virtuoses des deux sexes, dont la voix a fait les délices des oreilles sensibles, l'ornement des théâtres italiens, doivent nous causer de justes regrets, surtout lorsque nous comparous ces modèles à la plupart des nôtres. Ces êtres privilégiés nous manquent; une école de musique devient nécessaire à la perfection des chanteurs, plus livrés à la routine qu'au véritable sentiment de l'art.

Pourquoi le caractère des voix, leur expression, leurs nuances ne peuvent-ils se reproduire sur le papier comme le pinceau transmet sur la toile les images, les passions, les sentiments, le goût et la manière du peintre ? Quelles sources de jouissances pour nos cours si, dans le sein paisible de nos cabinets, nous pouvions entendre, après leur mort, ces enchanteurs adorés, dont le souvenir fait encore palpiter de plaisir ceux qui les admirèrent autrefois ! Un Porpora, dont la voix était si suave, le goût si exquis, l'art si parfait, qu'il reprenait son souffle sans que jamais on pût s'en apercevoir; un Ferri, qui montait et descendait tout d'une haleine deux octaves par un trill continu, marquant tous les degrés chromatiques avec la plus grande justesse; une Tesi, dont l'action vive, l'humeur enjouée, la prononciation nette, l'accent voluptueux et l'aimable abandon savaient rendre toutes les nuances de la folie et de la gaieté; et cette Cuzzoni, surnommée la voix angélique, parce qu'elle avait

par excellence le secret si rare de conduire son chant, de le renforcer, de le soutenir, de l'éteindre en quelque sorte et le varier par des trills, des mordants, des ondulations, par ces petits groupes fugaces et ces mouvements passionnés qui mettaient en vibration toutes les fibres de l'amour et du plaisir !

Ce sont les écoles d'Italie qui ont formé tous ces chefsd'æuvre. Pourquoi donc n'avons-nous pas tenté de les imiter, nous qui depuis si longtemps avons des écoles d'équitation, d'armes et de dessein?

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Une école de chant remplirait mieux son objet que l'académie royale de musique, établissement qui n'eut jamais rien de royal que son titre, rien d'académique que la morgue et la jalousie de ses chefs, rien de musical qu'une routine aveugle et barbare, que l'on inculquait ci-devant à de misérables doublures, et de plus misérables filles de chours; espèce d'automates, dont tout le savoir consistait à pousser en commun d'harmonieux hurlements, au signal, non de la mesure, mais du bâton.

Lorsqu'il s'agit de former des chanteurs, les principes ne suffisent point; il faut y joindre l'exemple. Qu'un peintre, qu'un architecte, un poëte, négligent ceux dont l'instruction leur est confiée, cela peut-être sans conséquence, parce que leurs disciples ayant sous les yeux les chefs-d'oeuvre de tous les grands maîtres en peinture, en poésie, en architecture, ils peuvent par enx-même atteindre à la perfection. Mais le jeune musicien est dans une position toute différente : il n'a aucun monument pour lui servir de modèle; car un chanteur célèbre ne laisse à la postérité ni ses grâces, ni son enthousiasme, ni sa qualité de voix, ni aucun des agréments qui faisaient la magie de son art. On pourrait comparer une ariette écrite à ces squelettes humains qu'on trouve dans les cabinets des naturalistes. Ces masses hideuses sont bien une partie essentielle de l'homme, mais l'oeil ne peut les contempler sans dégoût, dépouillés de leứr peau, de leur coloris, de ces moelleux contours et de ces formes ravissantes qui constituent la beauté.

Il en est de même à l'égard d'une ariette chantée par nos voix ordinaires. Ce sont des squelettes qu'on présente au sens de l'ouïe. On ne doit point s'étonner si le peuple refuse de s'extasier devant ces sortes de cadavres; ils ne sauraient intéresger que les connaisseurs, dont l'imagination supplée à tout ce que le chanteur est dans l'impuissance de représenter.

On peut faire quelques reproches aux chanteurs Italiens; on peut les reprendre assez vivement de ce que dessus le théâtre

ils sont distrails, inattentifs, indifférents lorsqu’un interlocuteur leur fait quelques récits; froids, lorsqu'ils devraient paraître tout de feu; hébétés, lorsque leur rôle exige un air spirituel et réfléchi. Mais parmi nous, n'est-ce pas insulter au public, que de s'amuser à sourire aux jolies femmes dans les loges, à saluer ses amis dans le parterre, à répondre même aux colloques des coulisses ? Ne croirait-on pas, en effet, que ces êtres destinés à représenter les héros et les dieux viennent alors dire aux spectateurs : Messieurs, ne vous y trompez point, nous (ne sommes ni Hercule, ni Jupiter, ni Junon, ni Andromaque; nous sommes vos très-humbles serviteurs et servantes, l'innocent signor Petricino, le grimacier signor Mugnetino, la modeste signora Languerini, la tendre et savante dona Durancini.

Les modifications forment le grand secret de la musique; ce sont elles qui lui donnent l'expression, le mouvement et la vie. Mais on n'a jamais connu parmi nous le charme inexprimable des sons filés; c'est-à-dire, l'art de renforcer et d'adoucir la voix, de la conduire par toutes les nuances, non du grave à l'aigu, mais du son le plus rémisse au plus intense, sur chacun des degrés dont la voix est susceptible.

Il est vrai que nos chanteurs ne pourraient guère mettre leurs talents en usage, quand ils auraient perfectionné l'art en ce point; car nos orchestres sont incapables de les seconder. Nous n'en avons aucun qui ait l'intelligence et le sentiment du forte-piano. Celui de l'opéra, toujours rebelle aux efforts de l'auteur d'Iphigénie, ressemble encore à un vieux coche traîné par des chevaux étiques, et conduit par un sourd de naissance. Jusqu'ici il a été impossible de communiquer à cette lourde masse aucune sorte de flexibilité. Elle restera éternellement dans la même inertie, tant que les jeunes artistes qui ont des talents et des passions inflammables seront subordonnés à ces musiciens en lunettes que l'âge, la satiété, l'habitude ont rendus apathiques.

L'orchestre du concert spirituel est encore en partie infecté

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de ce vice national. Les chefs de ce spectacle sont parvenus à donner quelque perfection à la symphonie; mais plus symphonistes que musiciens, ils croient toujours que les voix sont faites pour accompagner leurs violons et leurs contre-basses. En vain le public leur crie qu'il n'entend point les paroles de leurs motets; rien ne les guéril de la manie française, qui veut que toute musique soit bruyante et confuse. On croirait qu'on ne peut remuer le côur sans briser le tympan de l'oreille.

Que ne pourrait-on pas encore dire sur l'articulation usitée, sur la prosodie, sur la manie des petites notes, sur les vices attachés à toutes les espèces d'agréments dont nos maîtres de chant font un usage si ridicule, et surtout sur le récitatif, genre de musique entièrement éloigné des règles ordinaires, et qui, mal connu, a fait déraisonner pour et contre dans tous les journaux !

LIII.

Chapeaux.

Le Parisien change avec la même facilité de système, de ridicules et de modes. La figure de nos chapeaux, comme toutes les choses humaines, a subi le sort de la variation. Les coiffures, dans les boutiques des marchands, se succèdent comme les nouvelles méthodes dans l'empire des lettres. Le chapeau haut et pointu a prévalu quelque temps, ainsi que le style académique, qui tombe enfin, et que l'on n'imite plus.

Cependant, pour tout ce qui varie, cette passion qui nous pousse à créer de nouvelles modes nous fait adopter ce que les princes imaginent en se jouant, ou par fantaisie; tantôt c'est l'invention d'une énorme paire de boucles, tantôt c'est celle d'un frac. Ainsi Alcibiade donna son nom à une sorte de souliers; et sa vanité était flattée lorsqu'il entendait dire qu'elle était de sa création.

Quelquefois des intérêts particuliers font naître une mode;

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l'origine des paniers fut inventée pour dérober aux yeux du public des grossesses illégitimes, et les masquer jusqu'au dernier instant; les grandes manchettes furent introduites par des fripons qui voulaient filouter au jeu et escamoter des cartes.

Nous avons rogné insensiblement le haut bord de nos larges feutres; nous les avons ensuite rendus petits; et enfin nous avons fait disparaître ces trois cornes si incommodes. Aujourd'hui nos chapeaux sont ronds; et voilà les chapeaux à la mode.

On ne les porte plus le matin sous le bras. Ils couvrent la plus noble partie du corps, et pour laquelle ils sont faits. A-ton vu le Turc mettre le turban sous son bras, les évêques tenir leurs mitres à la main ? Mettons donc constamment notre chapeau sur notre tête, pour garantir nos faibles cerveaux des rayons du soleil, et que ce précieux dôme s'oppose aux évaporations de notre cervelle. N'était-il pas ridicule de l'employer incessamment à la main à des exercices de civilité et de mivauderie?

Je ne ferai point ici l'histoire des chapeaux ; je ne remonterai point aux chapeaux gras de Louis XI, qui les portait tels par saleté et par avarice; je ne parlerai point de la vertu magique concentrée dans tels chapeaux : les uns font d'un mauvais prêtre un grand seigneur, et les autres un docteur d'un idiot. On sait l'effet que produit tel chapeau fourré, mis sur la tête d'un grenadier : et le diadème enfin n'est-il pas un chapeau qui produit une certaine ivresse ?

J'ai vu des chapeaux, dans ma jeunesse, qui avaient de trèsgrands bords; et, quand ils étaient rabattus, ils ressemblaient à des parapluies : tantôt on releva, tantôt on rabaissa les bords par le moyen des ganses. On leur a donné, depuis, la forme d'un bateau. Aujourd'hui, la forme ronde et nue paraît la dominante; car le chapeau est un Protée qui prend toutes les figures qu'on veut lui donner.

Demandez-le à nos femmes, qui, après tant d'essais multipliés, ont définitivement adopté le chapeau anglais, malgré leur antipathie pour l'Angleterre; je leur conseille de s'y tenir, qu'elles

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