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mède, et précipitamment; il n'a qu'un instant pour délibérer et agir, et il faut qu'il craigne également, et d'abuser du pouvoir qui lui est confié, et de n'en pas user à propos. Les rumeurs populaires, les propos extravagants, les factions théâtrales, les fausses alarmes, tout le regarde.

Repose-t-il ? un incendie le tire brusquement de son lit. Ny a-t-il pas d'incendie ? des jeunes gens de qualité font tapage la nuit, infirment le prononcé du commissaire du quartier. On réveille le magistrat pour juger ces étourdis. La cour, la ville, la province lui font des interrogations multipliées : il faut qu'il réponde à tout, il faut qu'il suive à la piste le brigand, l'assassin obscur qui a commis un crime; car le magistrat paraît blåmable, s'il n'a pas su le livrer de bonne heure à la justice; on calculera le temps que ses préposés auront mis à cette capture; et son honneur exige que l'intervalle entre le délit et l'emprisonnement soit le plus court possible. Quelles fonctions redoutables! quelle vie pénible! et cette place est convoitée !

On ne s'intrigue anjourd'hui (disait Duclos) que pour l'argent : les vrais ambitieux deviennent rares. On cherche des places où l'on ne se flatte pas même de se maintenir; mais l'opulence qu'elles auront procurée, consolera de la disgrâce. Nos aïeux aspiraient à la gloire toute nue : ce n'était pas, si l'on veut, le siècle des lumières, mais c'était celui de l'hon

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neur.

Un courtisan de nos jours disait : Il faut tenir le pot de chambre aux ministres tant qu'ils sont en place, et le leur verser sur la tête quand ils n'y sont plus. Or, les courtisans agissent comme ils parlent.

LI.

Rameau.

J'ai connu dans ma jeunesse le musicien Rameau ; c'était un grand homme sec et maigre, qui n'avait point de ventre, et qui, comme il était courbé, se promenait au Palais-Royal, toujours

les mains derrière le dos, pour faire son aplomb; il avait un long nez, un menton aigu, des flûtes au lieu de jambes, la voix rauque. Il paraissait être de difficile humeur. A l'exemple des poëtes, il déraisonnait sur son art.

On disait alors que toute l'harmonie musicale était dans sa tête ; j'allais à l'Opéra, et les opéras de Rameau (excepté quelques symphonies), m'ennuyaient étrangement. Comme tout le monde disait que c'était là le nec plus ultrà de la musique, je croyais être mort à cet art, et je m'en affligeais intérieurement, lorsque Gluck, Piccini, Sacchini, sont venus interroger au fond de mon âme mes facultés engourdies ou non remuées. Je ne comprenais rien à la grande renommée de Rameau : il m'a semblé depuis que je n'avais pas alors un si grand tort.

J'avais connu son neveu, moitié abbé, moitié laïque, qui vivait dans les cafés, et qui réduisait à la mastication tous les prodiges de valeur, toutes les opérations du génie, tous les dévouements de l'héroïsme, enfin tout ce que l'on faisait de grand dans le monde. Selon lui, tout cela n'avait d'autre but ni d'autre résultat que de placer quelque chose sous la dent.

Il prêchait cette doctrine avec un geste expressif et un mouvement de mâchoire très-pittoresque; et quand on parlait d'un beau poëme, d'une grande action, d'un édit, tout cela, disait-il, depuis le maréchal de France jusqu'au savetier, et depuis Voltaire jusqu'à Chabannes ou Chabanon, se fait indubitablement pour avoir de quoi mettre dans la bouche et accomplir les lois de la mastication.

Un jour, dans la conversation, il me dit : Mon oncle musicien est un grand homme, mais mon père violon était un plus grand homme que lui ; vous allez en juger. C'était lui qui savait mettre sous sa dent ! Je vivais dans la maison paternelle avec beaucoup d'insouciance; car j'ai toujours été fort peu curieux de sentineller l'avenir. J'avais vingt-deux ans révolus lorsque mon père entra dans ma chambre et me dit : Combien de temps veux-tu vivre encore ainsi, lâche et fainéant ? Il y a deux

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années que j'attends de tes œuvres; sais-tu qu'à l'âge de vingt
ans j'étais pendu, et que j'avais un état ?
Comme j'étais fort jovial, je répondis à mon père : - C'est un

-
état que d'être pendu ; mais comment fûtes-vous pendu, et en-
core mon père ? Écoute, me dit-il, j'étais soldat et marau-
deur; le grand prévôt me saisit et me fit accrocher à un arbre;
une petite pluie empêcha la corde de glisser comme il faut, ou
plutôt comme il ne fallait pas ; le bourreau m'avait laissé ma
chemise, parce qu'elle était trouée; des houzards passèrent, ne
me prirent pas encore ma chemise, parce qu'elle ne valait rien,
mais d'un coup de sabre ils coupèrent ma corde, et je tombai
sur la terre; elle était humide : la fraîcheur réveilla mes esprits;
je courus en chemise vers un bourg voisin, j'entrai dans une ta-
verne, et je dis à la femme : Ne vous effrayez pas de me voir
en chemise, j'ai mon bagage derrière moi : vous saurez..... Je
ne vous demande qu'une plume, de l'encre, quatre feuilles de
papier, un pain d'un sou et une chopine de vin. Ma chemise
trouée disposa sans doute la femme de la taverne à la commisé-
ration; j'écrivis sur les quatre feuilles de papier : « Aujourd'hui
u grand spectacle donné par le fameux Italien ; les premières
« places à six sous, et les secondes à trois. Tout le monde en-
« trera en payant. » Je me retranchai derrière une tapisserie,
j'empruntai un violon, je coupai ma chemise en morceaux;
j'en fis cinq marionnettes, que j'avais barbouillées avec de
l'encre et un peu de mon sang, et me voilà tour à tour à faire
parler mes marionnettes, à chanter et à jouer du violon derrière
ma tapisserie.

J'avais préludé en donnant à mon violon un son extraordinaire. Le spectateur accourut, la salle fut pleine; l'odeur de la cuisine, qui n'était pas éloignée, me donna de nouvelles forces; la faim, qui jadis inspira Horace, sut inspirer ton père. Pendant une semaine entière, je donnais deux représentations par jour, et sur l'affiche « point de relâche. »

Je sortis de la taverne avec une casaque, trois chemises, des

souliers et des bas, et assez d'argent pour gagner la frontière. Un petit enrouement, occasionné par la pendaison, avait disparu totalement, de sorte que l'étranger admira ma voix sonore. Tu vois que j'étais illustre à vingt ans, et que j'avais un état; tu en as vingt-deux, tu as une chemise neuve sur le corps; voilà douze francs, sors de chez moi.

Ainsi me congédia mon père. Vous avouerez qu'il y avait plus loin de sortir de là que de faire Dardanus ou Castor et Pollux. Depuis ce temps-là je vois tous les hommes coupant leurs chemises selon leur génie, et jouant des marionnettes en public, le tout pour remplir leur bouche. La mastication, selon moi, est le vrai résultat des choses les plus rares de ce monde.

Le neveu de Rameau, plein de sa doctrine, fit des extravagances et écrivit au ministre pour avoir de quoi mastiquer, comme étant le fils et neveu de deux grands hommes. Le Saint-Florentin qui, comme on sait, avait un art tout particulier de se débarrasser des gens, le fit enfermer d'un tour de main comme un fou incommode, et depuis ce temps je n'en ai point entendu parler.

Ce neveu de Rameau, le jour de ses noces, avait loué toutes les veilleuses de Paris à un écu par tête, et il s'avança ainsi au milieu d'elles, tenant son épouse sous le bras : Vous êtes la vertu , disait-il, mais j'ai voulu qu'elle fût relevée encore par les ombres qui vous environnent.

Rameau, rendant visite à une belle dame, se lève tout à coup de dessus sa chaise, prend un petit chien qu'elle avait sur ses genoux, et le jette subitement par la fenêtre d'un troisième étage. La dame épouvantée : Eh! que faites-vous, monsieur ?

ll aboie faux, dit Rameau en se promenant avec l'indignation d'un homme dont l'oreille avait été déchirée.

Rameau ne put jamais faire entendre à Voltaire une note de musique, et celui-ci ne put jamais lui faire comprendre la beauté d'un de ses vers; de sorte qu'en faisant un opéra ensemble, ils en vinrent presque aux mains, tout en parlant d'har

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monie. L'oreille la plus ingrate à toute musique fut celle de Voltaire ; il a osé cependant en parler. La peinture n'existait pas plus pour Ini : consolez-vous, vulgaires mortels !

LII.

Gluck.

En 1778, tout le monde était ou Gluckiste, ou Lulliste, ou Ramiste, ou Picciniste, ainsi que l'on était, il y a quarante ans, Moliniste ou Janseniste. J'avoue que j'étais et que je suis encore Gluckiste. Pourquoi ? c'est que l'orphée du Danube me frappe profondément, m'entraîne, m'émeut; et je préfère la mélodic à l'harmonie. Piccini a une harmonie adroite et brillante, une composition douce et variée; mais ce genre de beauté laisse trop à désirer du côté de l'expression.

Je n'ai jamais goûté Quinault; et, selon moi, il n'a jamais pu échauffer Lulli, encore moins Piccini. Tous les héros de Quinault sont fades et fastidieux; et M. Marmontel a manqué étonnamment de goût, en s'attachant à ses misérables opéras, dont le vide et la faiblesse auraient dû frapper un homme de lettres tel que lui. Mais la routine est le tyran éternel de tous les littérateurs français, même de ceux qui font de prétendues poétiques.

Nous avons aujourd'hui besoin d'écoles de musique. Gluck en a senti la nécessité; et tout compositeur français et étranger a droit de se plaindre parmi nous que l'exécution ne répond jamais qu'imparfaitement aux créations de leur génie. Seronsnous donc plus fiers que les descendants des Romains ? Abandonnerons-nous l'art du chant figuré à ces prélendus maîtres de musique, qui n'ont ni âme ni sentiment?

Dans l'ancienne patrie des Brutus et des Camilles, on trouve des écoles de musique, comme on y voyait, dans les derniers siècles, des écoles de peinture.

Les Pistocchi à Bologne, les Brivio à Milan, les Redi à Florence, les Porpora à Naples, sont aussi fameux parmi les ama

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