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au pugilat, il perdra sa valeur réelle, tant les vertus orgueilleuses des États tiennent à une certaine rudesse ! Elle peut offenser un wil efféminé, mais elle n'en est pas moins la sauvegarde des empires qui veulent rendre leurs forces respectables.

Le nerf, et, s'il faut le dire, l'insolence du peuple, sera toujours le gage de sa franchise, de sa probité, de son dévouement. Dès que le peuple cesse d'être agreste et clamateur, il devient sérieux, vain, débauché, pauvre, et conséquemment avili.

J'aime mieux le voir, comme à Londres, se battre à coups de poing et s'enivrer à la taverne, que de le voir, comme à Paris, soucieux, inquiet, tremblant, ruiné, n'osant lever la tête, livré aux plus laides catins de l'univers, et incessamment prêt à faire banqueroute. Il est alors licencieux sans liberté, dissipateur sans fortune, orgueilleux sans courage; et la misère et l'esclavage vont le charger de leurs fers honteux.

Le bâton règne à la Chine; c'est la populace la plus timide, la plus lâche et la plus voleuse de l'univers. A Paris, elle se disperse devant le bout d'un fusil, elle fond en larmes devant les officiers de la police, elle se met à genoux devant son chef : c'est un r'oi pour toute cette canaille.

Elle croit que les Anglais mangent la viande toute crue, qu'on ne voit que des gens qui se noient dans la Tamise, et qu'un étranger ne saurait traverser la ville sans être assommé à coups de poing.

Tous les chapiers de la terrasse des Tuileries ou de l'allée du Luxembourg sont des antianglicans qui ne parlent que de faire une descente en Angleterre, de prendre Londres, d'y mettre le feu, et qui, quoique jugés souverainement ridicules, n'ont guère sur les Anglais des idées différentes de celles du beau nionde.

Nous ne pouvons, à Paris, ni parler ni écrire, et nous nous passionnons à l'excès pour la liberté des Américains, placés à douze cents lieues de nous. Il ne nous est jamais arrivé, au

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milieu de ces applaudissements donnés à la guerre civile, de faire un retour sur nous-mêmes; mais le besoin de parler entraîne le Parisien, et les premières classes comme les dernières sont soumises à des préjugés déplorables et honteux.

Le Parisien a changé à bien des égards. Il était, avant le règne de Louis XIV, bien différent de ce qu'il est aujourd'hui ; les descriptions des écrivains, fidèles dans le temps où elles furent écrites, ne peuvent plus convenir aujourd'hui : il a de l'esprit et des lumières; il n'a plus ni force, ni caractère, ni volonté.

Le Parisien a le singulier talent de faire poliment une question désobligeante à un étranger; il allie l'indifférence à la réception la plus gracieuse; il lui rend service sans l'aimer, et l'admire par mépris.

Le propos de ce danseur qui se nommait immédiatement après un monarque législateur, après un homme d'esprit universel, et qui disait : Je ne connais que trois grands hommes, Frédéric, Voltaire et moi, a été répété comme le propos d'un appréciateur, d'un distributeur de la renommée; et tout Parisien, jusqu'au faiseur de cabriolets, se croit en droit d'indiquer à la gloire les noms qu'elle doit couronner.

III.

Lo pont Neuf.

Le pont Neuf est dans la ville ce que le cæur est dans le corps humain : le centre du mouvement et de la circulation. Le flux et le reflux des habitants et des étrangers frappent tellement ce passage, que, pour rencontrer les personnes qu'on cherche, il suffit de s'y promener une heure chaque jour.

Les mouchards se plantent là; et quand, au bout de quelques jours, ils ne voient pas leur homme, ils affirment positivement

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qu'il est hors de Paris. Le coup d'œil est plus beau de dessus le pont Royal; mais il est plus étonnant de dessus le pont Neuf. Là, les Parisiens et les étrangers admirent la statue équestre de Henri IV, et tous s'accordent à le prendre pour le modèle de la bonté et de la popularité.

Un pauvre poursuivait un homme le long des trolloirs ; c'était un jour de fête. Au nom de saint Pierre, disait le mendiant, au nom de saint Joseph, au nom de la sainte Vierge Marie, au nom de son divin Fils, au nom de Dieu. Arrivé devant la statue de Henri IV : Au nom de Henri IV, dit-il. Le poursuivi s'arrête : Au nom de Henri IV? Tiens ! Et il lui donna un louis d’or.

Un de ces hommes qui vendent des médailles de plâtre en portait deux, l'une devant, l'autre derrière : c'était le médaillon de Henri IV et de Louis XIV. Combien le premier? - Six francs, dit le vendeur. Et l'autre, le vendez-vous de même ? Je ne les sépare point, monsieur : sans le premier, je ne vendrais jamais le second.

On croit dans les provinces qu'on ne saurait traverser le pont Neuf, la nuit, sans courir risque d'être jeté à la rivière. On parle des attentats de Cartouche, comme si ce voleur subsistait encore. C'est le passage le plus sûr qui soit à Paris.

Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, se plaisait à voler des manteaux sur le pont Neuf, et la mémoire s'en est conservée.

Au bas du pont Neuf sont les recruteurs, racoleurs, qu'on appelle vendeurs de chair humaine. Ils font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi. Autrefois, ils avaient des fours où ils battaient, violentaient les jeunes gens qu'ils avaient surpris de force ou par adresse, afin de leur arracher un engagement. On a supprimé enfin cet abus monstrueux; mais on leur permet d'user de ruse et de supercherie pour enrôler la canaille.

Ils se servent d’étranges moyens : ils ont des filles de corps de garde, au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens

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qui ont quelque penchant au libertinage; ensuite ils ont des cabarets où ils enivrent ceux qui aiment le vin; puis ils promènent, les veilles du mardi gras et de la Saint-Martin, de longues perches surchargées de dindons, de poulets, de cailles, de levrauts, afin d'exciter l'appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure.

Les pauvres dupes, qui sont à considérer la Samaritaine et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie, sont tentés d'en faire un, et troquent leur liberté pour un jour heureux. On fait résonner à leurs oreilles un sac d'écus, et l'on crie : Qui en veut ? qui en veut ? C'est de cette manière qu'on vient à bout de compléter une armée de héros qui feront la gloire de l'État et du monarque. Ces héros coûtent, au bas du pont Neuf, trente livres pièce; quand ils sont beaux hommes, on leur donne quelque chose de plus. Les fils d'artisans croient affliger beaucoup leurs pères et mères en s'engageant; les parents les dégagent quelquefois, et rachètent cent écus l'homme qui n'en a coûté que dix : cet argent tourne au profit du colonel et des officiers recruteurs.

Ces recruteurs se promènent la-tête haute, l'épée sur la hanche, appelant tout haut les jeunes gens qui passent, leur frappant sur l'épaule, les prenant sous le bras, les invitant à venir avec eux, d'une voix qu'ils tâchent de rendre mignarde. Le jeune homme se défend, les yeux baissés, la rougeur sur le front, et avec une espèce de crainte et de pudeur; ce qui commande l'attention, la première fois qu'on est témoin de ce jeu singulier.

Ces recruteurs ont leurs boutiques dans les environs avec un drapeau armorié, qui flotte et qui sert d'enseigne. Là, ceux qui sont de bonne volonté viennent donner leur signature. Un de ces recruteurs avait mis sur son enseigne ce vers de Voltaire, sans en sentir la force ni la conséquence :

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Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

J'ai vu ce vers bien imprimé pendant six semaines; puis le vers a disparu sans qu'aucun des enrôlés sous cette devise l'eût peut-être compris.

Autrefois le gros Thomas, le coryphée des opérateurs, tenait ses séances sur le pont Neuf. Voici son portrait fidèlement tracé, pour

la satisfaction de ceux qui ne l'ont pas vu. « Il était reconnaissable de loin par sa taille gigantesque et « l'ampleur de ses habits. Monté sur un char d'acier, sa tête « élevée et coiffée d'un panache éclatant, figurait avec la tête « royale de Henri IV; sa voix mâle se faisait entendre aux deux « extrémités du pont, aux deux bords de la Seine. La confiance « publique l'environnait, et la rage de dents semblait venir ex« pirer à ses pieds. La foule empressée de ses admirateurs, « comme un torrent qui toujours s'écoule et reste toujours « égal, ne pouvait se lasser de le contempler; des mains sans « cesse élevées imploraient ses remèdes, et l'on voyait fuir le a long des trottoirs les médecins consternés et jaloux de ses « succès. Enfin, pour achever le dernier trait de l'éloge de a ce grand homme, il est mort sans avoir reconnu la Fa( culté. »

Un Anglais, dit-on, fit la gageure il y a cinq ans, qu'il se promènerait le long du pont Neuf pendant deux heures, offrant au public des écus neufs de six livres, à vingt-quatre sous pièce, et qu'il n'épuiserait pas de cette manière un sac de douze cents francs qu'il tiendrait sous son bras. Il se promena criant à haute voix : Qui veut des écus de six francs tout neufs, à vingt-quatre sous ? Je les donne à ce prix. Plusieurs passants touchèrent, palpèrent les écus, et, continuant leur chemin, levèrent les épaules en disant : Ils sont faux, ils sont faux. Les autres, souriant comme supérieurs à la ruse, ne se donnaient pas la peine de s'arrêter ni de regarder. Enfin une femme du peuple en prit trois en riant, les examina longtemps, et dit aux spectateurs : Allons, je risque trois pièces de vingt-quatre sous par curiosité. L'homme au sac n'en vendit pas davantage, pendant une promenade de deux heures ; il gagna amplement la gageure contre

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