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XLIX.

Tête tranchée.

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C'est un phénomène, tandis que les pendus sont communs. Une tête tranchée laisse un long souvenir, et l'on en parle comme d'un événement extraordinaire. La dernière qui tomba sous le fer du bourreau fut celle du comte de Lally. Il fut décapité le 9 mai 1765, après avoir été conduit à l'échafaud dans un tombereau, lié et bâillonné. Le bourreau le manqua.

Le préjugé veut que le parent de celui que le bourreau a étranglé avec la corde soit flétri; mais quand il tue en séparant la tête du corps avec le glaive, aucune honte n'est imprimée sur le front de ceux qui tiennent au décollé par les liens du sang. Ainsi rien de plus faux parmi nous que la maxime que renferme ce vers :

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud (1).

C'est précisémeut le contraire. L'opinion régnante est visi blement déraisonnable et injuste; elle pouvait avoir son équité lorsque les familles étaient patriarcales , et qu'on punissait, pour aivsi dire, les chefs qui n'en avaient pas surveillé les membres. Mais aujourd'hui que toute famille est hachée, que le fils à peine adulte quitte son père, que le frère est étranger à son frère, comment l'absurdité et la cruauté de ce préjugé n'onl-elles pas encore servi à le ruiner de fond en comble?

Un descendant des Montmorency, des Biron, des Marillac, comptera avec gloire les têtes tranchées dans sa maison. Les parents du comte de Horn, coupable du plus lâche assassinat,

(:) Ce vers ameux a fait naître ceux-ci, auxquels je souhaite une bonne fortune :

L'échafaud n'est honteux que pour le criminel;
Quand l'innocent y monte, il devient un autel.

(Nole de Mercier.)

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ne seront pas déshonorés, quoique celui-ci ait été rompu vif en place de Grève sous la régence; et un marchand de drap, parce que son beau-frère qu'il n'a jamais vu se sera fait pendre, ne pourra parvenir aux petites charges distinctives de sa petite communauté !

Quoi, les grands ont su s'affranchir de ce préjugé, et ils l'imposeront encore aux petits, et les petits ne sauront pas raisonner comme les Montmorency et les Biron? Quoi, pour le crime d'un seul, diffamer toute une famille ! Quoi, cette déraison ne tomberait pas devant l'exemple de nos voisins qui, se dérobant à toutes les espèces de tyrannies, ont détruit ce préjugé révoltant !

Qu'arrive-t-il parmi nous ? c'est que le juge qui va prononcer l'arrêt contre un criminel s'arrête quelquefois en voyant une famille bientôt deshonorée. Les punitions ne tombent plus, pour ainsi dire, que sur des gens de la lie du peuple; les autres classes forcent l'impunité, le châtiment a perdu sa terreur, et les lois leur majesté.

On a vu sans frémir le plus monstrueux des spectacles. Des parents avertis que leur cousin serait exécuté, pour éviter la honte d'une telle mort, pénétrer dans la prison et mêler du poison aux aliments du condamné ! Cet attentat, qui offense toutes les lois divines et humaines, a été préconisé, tant le point d'honneur aveugle l'homme, et le prive des lumières naturelles ! Une famille entière, qui empoisonne par orgueil un de ses membres plutôt que de laisser aux lois leur dignité et à la punition son exemple! est-il un plus grand crime contre la société ?

Tel malheureux qui monte à la potence n'aura volé qu'une petite somme; mais tel qui sera condamné à perdre la tête aura causé les plus grands maux à la patrie et à l'humanité. Le fils du premier vivra dans le déshonneur; le fils du second aura encore droit aux distinctions honorifiques. Il est ignoble d'être pendu pour un vol très-réparable ; il est presque honorable d'avoir la tête tranchée pour avoir trahi son pays, délit que rien ne répare. Les hommes qui adoptent gratuitement des

idées aussi absurdes, méritent d'être dominés en tout point par le joug le plus dur et le plus assujettissant, car il ne tient qu'à l'opinion publique de se réformer elle-même. Les nobles ont dit : Nous monterons sur l'échafaud sans honte; que les roturiers aient le courage et le bon sens d'en dire autant, et le préjugé tombera.

On ne sait plus trancher les têtes, disait un ancien officier un peu chagrin, se promenant aux Tuileries. Du temps du cardinal de Richelieu, les bourreaux étaient bien plus habiles ; le cimeterre brillait, frappait et passait comme l'éclair. Et comment tranchait-on alors les têles? demanda un badaud. L'officier passant du grave au plaisant avec cette légéreté qui n'appartient qu'aux Français : Un gentilhomme, continua-t-il, condamné à mort sous Louis XIII, recommanda au bourreau de ne frapper que lorsqu'il ferait un certain signal. Il le répéta, croyant que le bourreau n'y avait pas pris garde. L'exécuteur lui dit : C'est fait, monsieur, secouez-vous ; et la tête tomba.

; Le badaud eut une grande idée de l'habileté des bourreaux sous le règne de Louis XIII, et déplora le siècle où l'on a perdu l'habitude de bien couper les têtes.

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L.

Vie d'un homme en place.

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Un ministre se lève, son antichambre est déjà pleine de gens qui l'attendent : il paraît; des milliers de placets passent dans les mains embarrassées de ses deux secrétaires, qui, froids et immobiles, représentent à ses côlés. Il sort; des solliciteurs se trouvent sur son passage, et le poursuivent jusqu'à sa voiture. ll dîne ; des recommandations à droite et à gauche l'investissent pendant le repas, et des femmes lui parlent à l'oreille pendant le dessert. Il rentre dans son cabinet; il voit sur son bureau cent lettres qu'il faut lire; des audiences particulières le tyrannisent encore.

Comment existe-t-il ? dira-t-on. Comment! Il est distrait pendant qu'on lui parle, et il oublie tout ce qu'on lui dit ; il laisse à des commis le soin de répondre à tout le monde, et d'expédier son immense besogne; il signe les lettres, voilà à peu près tontes ses fonctions. Mais il se réserve quelque intrigue de cour qu'il ourdit avec adresse, qu'il suit avec constance et dont il prépare le dénoûment. Il songe toute sa vie, non au devoir de sa place, mais à rester en place.

Les gens en place sont d'un sérieux à glacer. Leur conversation est la sécheresse même : ils ne s'expriment que par inonosyllabes; mais toute cette démonstration extérieure est pour le public : en particulier, comme ils n'ont plus la crainte de se compromettre, ils abjurent une morgue qui nuirait à leurs plaisirs, et l'on voit l'homme qui pour un instant n'est plus dupe de sa vanité.

Le valet de chambre d'un homme en place jouit quelquefois de quarante mille livres de rente; il a lui-même un valet de chambre, lequel en a un autre sous ses ordres. C'est le subalterne qui nettoie l'habit, qui apprête la perruque attifée de Monseigneur; le valet en chef la reçoit de la quatrième main, et ne fait que la poser sur la tête ministérielle, où reposent les grandes destinées de l'État. Après cette fonction augusle, c'est à son tour de se faire habiller par ses gens; il les appelle à haute voix, il les gronde, il reçoit son monde, protége et commande que l'on mette les chevaux à sa voiture. Le valel de chambre du valet de chambre n'a pas tout à fait un équipage, mais il est très-bien servi.

Tandis que le serviteur du roi va représenter utilement à Versailles, le serviteur de Monseigneur représente à Paris, et promet des grâces à ceux qu'il rencontre, comme se trouvant lui à la principale source.

Monseigneur est tout puissant; à onze henres du matin; il donne audience, et son salon est rempli. D'un coup d'oeil il distribue la faveur. Heureux ceux qu'il a regardés ! Leur ceur

a

bondit d'espérance et de joie. L'homme puissant invite ses créatures à sa table; elles se prosternent, et son visage devient rouge de plaisir et de contentement. A une heure entre quelqu'un qui vient trouver Monseigneur, le fait passer dans son cabinet et lui redemande le porte-feuille. Monseigneur n'est plus rien. Il fait mettre à voix basse deux chevaux à sa plus humble voiture, quitte Versailles sans revoir le visage du maître qui le chasse, et va dîner seul à Paris avec son chagrin, et loin de la cohue brillante qui lui prodiguait les révérences et les adulations. Cette foule qui apprend la nouvelle, se disperse pour aller diner ailleurs, et chacun dit à part soi : Demain j'irai voir le successeur et le féliciter.

Comment cette portion de royauté que l'homme puissant tenait entre ses mains lui échappe-t-elle tout à coup ? Cela a l'air d'un songe, d'un acte de féerie. Les hommes en place ne sontils que des pantins, ainsi que l'a dit Diderot ? Coupez le fil qui le faisait mouvoir, le pantin reste immobile.

Et que fait le pantin réduit à lui-même ? Il cherche à culbuter à son tour celui qui l'a fait choir; il compose de nouveaux rêves de grandeur; il ne peut se résoudre à n'être plus rien; il abhorre la tranquillité et le loisir dont il jouit: ce qui prouve qu'il y a une volupté exquise à régir la foule des humains, à leur inspirer tour à tour la crainte et l'espérance, et à recevoir en qualité d'homme puissant leurs louanges intéressées, leurs respects simulés et leurs courbettes mensongères.

Quelle vie, par exemple, que celle d'un lieutenant de police! Il n'a pas un instant à lui; il est obligé tous les jours de punir; il tremble de se livrer à l'indulgence, parce qu'il ne sait pas s'il ne se la reprochera point un jour. Il a besoin d'être sévère, et d'aller contre le penchant de son cour; il ne se commet pas un crime dont il ne reçoive l'image honteuse ou cruelle. On ne lui parle que d'hommes vicieux et de vices; à chaque instant on vient lui dire, voilà un meurtre, un suicide, une violence ! Il n'arrive pas un accident, qu'il ne lui faille ordonner le re

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